Qu’attendent les citoyens d’un chef d’Etat ? Qu’il ait le souci de la communauté nationale tout entière, dans le présent et pour l’avenir, qu’il considère la politique comme un service et non comme une carrière -encore moins comme une bonne affaire-, qu’il respecte la dignité de sa fonction. Qu’attendent les citoyens des hommes du gouvernement ? Qu’ils soient eux aussi, par l’Etat et dans l’Etat, les serviteurs dévoués de la société et qu’ils ne s’enrichissent pas à ses dépens. C’est à ces conditions que le Pouvoir peut accomplir son œuvre de justice. C’est à ces conditions que les citoyens peuvent se reconnaître en lui, et respecter son autorité.

Si l’on juge en fonction de ces critères simples et communément admis, il faut conclure, après les scandales d’octobre, que nous n’avons plus d’Etat, qu’il existe bien peu d’hommes de gouvernement, que la justice est le dernier souci de ceux qui considèrent le pouvoir comme une source de profit.

La politique giscardienne en Centrafrique résume l’attitude du pouvoir depuis cinq ans. D’abord le cynisme de ceux -M. Galley en particulier- qui voyaient dans le massacre des enfants de Bangui de « pseudo-évènement ». Puis le renversement précipité de Bokassa au profit de politiciens douteux et la mise à l’abri des archives qui établissent les compromissions et la corruption de la caste dirigeante. Enfin la découverte des « petits cadeaux » que recevait Giscard d’Estaing et les amis français du tyran déchu. Il faut en conclure que le gouvernement se moque des droits de l’homme lorsque certains intérêts sont en jeu ; qu’il contredit ses intentions affichées (« l’Afrique aux Africains ») et perd ainsi deux fois la face, d’abord en soutenant un mégalomane, ensuite en l’éliminant ; enfin que le chef de l’Etat, malgré sa grande fortune, ne dédaigne pas les petits profits.

DESHONNEUR

Monsieur Galley n’a pas démissionné. M. Journiac non plus. Et M. Giscard d’Estaing n’a pas démenti les informations du Canard Enchaîné, se bornant à faire contester le « caractère » et la « valeur » des cadeaux, puis à faire nier leur existence par un ministre de M. Dacko. En revanche, comme dans les pires dictatures, les valets du Pouvoir ont accusé de diffamation et de complot les journaux qui dévoilaient la vérité, tandis que les flics de l’information menaient des combats de retardement à l’A.F.P. et interdisaient d’antenne le journaliste de la deuxième chaîne chargé de la revue de presse. Honte devant la vérité, mépris pour ceux qui la disent, répression pour ceux qui sont à portée de main. Nous disions, au début du septennat, que ce régime finirait dans le sang, dans le scandale et dans le déshonneur. Le pouvoir a déjà fait tirer sur des Français en colère. Il est aujourd’hui déshonoré. Est-ce la fin ? Avons-nous touché le fond de l’abîme ? Ou descendrons-nous encore plus bas ?

Car ce n’est pas tout. Cette plaquette de diamants n’est qu’un symbole, une petite tache supplémentaire qui doit cacher le profitariat giscardien. Car M. Giscard d’Estaing, à rencontre des rois qu’il prétend imiter, confond les affaires de l’Etat et celles de sa famille. Un Roi de France n’était pas propriétaire des biens de la Couronne et les hommes qui prétendaient se servir de l’Etat au lieu de le servir étaient pendus ou emprisonnés. Un Giscard d’Estaing, au contraire, utilise l’Etat au profit de sa propre famille. Le Monde a montré que l’intérêt de Giscard pour l’Afrique, et tout particulièrement la Centrafrique, n’était pas dû à un projet de politique étrangère, ni même à la passion présidentielle pour la chasse aux grands fauves -de préférence dans les réserves.

Il se trouve en effet qu’Edmond Giscard d’Estaing a fait fortune dans l’exploitation des colonies et reste aujourd’hui président d’honneur de la Société financière pour la France et les pays d’outre-mer (SOFFO), qui a d’importants intérêts en Afrique. Comme MM. François et Jacques Giscard d’Estaing, cousins du Président, sont à la tête de sociétés publiques ou privées qui touchent de près l’Afrique, comme Valéry Giscard a été, à partir de 1973, Ministre des Finances, tout Français, même s’il ignore les mécanismes financiers, peut à bon droit se poser des questions sur les conséquences de telles imbrications.

LE PROFITARIAT

Allons plus loin. Non seulement on retrouve près de la SOFFO des parents ou des alliés de Valéry Giscard -le vicomte de Ribes, M. de Lasteyrie du Saillant mais en outre le principal actionnaire de la SOFFO est le groupe Suez auquel le père du Président de la République est lié. Ce qui soulève une nouvelle fois la question de l’indépendance du pouvoir giscardien à l’égard des groupes financiers -et à l’égard de Suez plus particulièrement. Cela ne saurait étonner : nous avons très souvent repris dans ce journal l’excellente étude de M. François Morin (1) qui démontrait que l’élection de Valéry Giscard avait marqué le triomphe du capitalisme financier.

Le pouvoir étant tombé dans le déshonneur depuis l’affaire des diamants de Bokassa, d’autres soupçons ne peuvent manquer de naître. Car celui qui ne résiste pas à de petits profits n’est-il pas tenté d’en réaliser de gros ? Un chef d’Etat malhonnête peut en effet, par les décisions qu’il prend et par leurs conséquences prévisibles sur les valeurs boursières, réaliser de très « belles » opérations. En étudiant les mécanismes de l’emprunt Giscard 1973, en nous interrogeant sur la décision gouvernementale de reporter l’application de la loi sur les plus-values, nous avions montré que de telles spéculations étaient possibles. Ce qui pouvait apparaître comme un procès d’intention lorsque l’honnêteté personnelle du chef de l’Etat n’était pas mise en cause, mérite aujourd’hui de retenir toute l’attention des experts et des hommes de loi.

Il existe, depuis le 15 octobre, une affaire Giscard. Elle concerne non seulement l’honnêteté personnelle du chef de l’Etat, mais aussi la possibilité de la justice dans notre pays : le représentant de groupes privés et d’intérêts familiaux ne peut être un arbitre entre tous les Français. Si M. Giscard d’Estaing apparaît comme le premier des profiteurs, s’il a confondu le service de l’Etat et celui des groupes financiers, les affaires de l’Etat et celles de sa propre famille, il serait indigne qu’il conserve plus longtemps ses fonctions ou, du moins, qu’il ose se représenter en 1981.

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(1)    Les structures financières du capitalisme français.

Editorial du numéro 302 de « Royaliste – 1er novembre 1979