Il faut la grève, la plus dure, la plus large possible, pour imposer le retrait du projet de réforme des retraites.

C’est la réforme des incapables qui étalent leurs désaccords tactiques, leurs hésitations et leurs reculades. Age-pivot ? Durée de cotisation ? On ne sait plus trop. Clause du grand-père ? Elle a été abandonnée au profit de négociations au cas par cas qui maintiendraient ou rétabliraient les régimes spéciaux que l’on voulait liquider…

C’est la réforme des cyniques qui disent lutter contre les privilèges au nom de l’équité alors qu’ils sont les promoteurs et les profiteurs d’un système fondé sur l’injustice sociale. Les interminables bavardages d’Emmanuel Macron et les ficelles de la communication gouvernementale ne peuvent pas faire illusion : l’objectif que poursuivent toutes les “gouvernances” oligarchiques avec le soutien du patronat et de la Commission européenne, c’est la baisse générale des retraites qui accompagne la contrainte salariale et qui vise la destruction complète de notre protection sociale au profit de polices d’assurances privées.

Il faut la grève, la plus dure, la plus large possible, afin de conforter les luttes qui se mènent dans les hôpitaux, les lycées, les universités, la fonction publique, la paysannerie. Surcharge des services d’urgence, mise en compétition des professeurs du secondaire, précarité étudiante, ravages de l’ultra-concurrence dans l’agriculture, désindustrialisation : toutes les conséquences de l’austérité budgétaire, du libre-échange, des privatisations, de la marchandisation généralisée doivent être récusées ; dans tous les domaines, le patronat et ce qui tient lieu de gouvernement doivent être contraints de céder.

L’enjeu de la bataille n’est pas seulement de bloquer Macron. Le personnage n’est que l’agent d’exécution de la classe dirigeante et c’est l’ensemble de l’élite du pouvoir, des affaires et des médias qu’il faut faire reculer. Depuis un an, ces gens-là vivent dans la peur d’une révolte générale amorcée par les Gilets jaunes. C’est cette peur qui explique la violence de la réplique policière et de la répression judiciaire mais ces gens-là tiennent la Police nationale et la gendarmerie en parfait mépris, comme l’attestent maints rapports parlementaires sur l’épuisement des personnels et les équipements délabrés, et il n’est pas certain que les policiers et les gendarmes accepteront de protéger en toutes circonstances des hommes et des femmes qu’ils n’ont aucune raison de respecter.

L’Elysée et Matignon peuvent bien entendu compter sur les médias qui jouent à chaque conflit leur rôle de briseurs de grève en exploitant les différences de statut et les difficultés des braves travailleurs pris en otages. C’est occulter le principal motif de la mobilisation : la défense de la Sécurité sociale dans son ensemble, qui est l’une des conditions majeures du bien-être des citoyens.

Défendre la Sécurité sociale, cela signifie que nous devons tenir ferme sur les principes. — Principe de solidarité entre tous les Français, qui est assuré par le système de la répartition.

Principe de la cotisation sociale comme salaire différé qui est restitué sous forme d’allocations chômage, d’allocations familiales, de financement des dépenses de santé, de retraite.

Principe de la gestion paritaire par les organisations syndicales et patronales.

Principe d’universalité, selon l’intention originelle exprimée par Pierre Laroque qui concevait le plan de Sécurité sociale, par-delà l’amélioration de la situation matérielle des travailleurs, comme le moyen de créer “un ordre social nouveau dans lequel les travailleurs aient leurs pleines responsabilités”.

C’est dans la fidélité à ces principes qu’il faudra réviser et compléter notre système de protection sociale afin que le principe d’universalité, aujourd’hui invoqué dans une intention régressive, soit appliqué en vue d’une augmentation du bien-être des citoyens invités à participer démocratiquement à la gestion de la Sécurité sociale.

Il faudra aussi veiller à établir les conditions générales et permanentes de la protection sociale, qui est aujourd’hui soumise à des règles d’équilibre comptable et aux prétendus impératifs de l’économie “de marché”. C’est au contraire l’activité économique qui doit être développée comme moyen de la justice sociale selon des méthodes que nous avons souvent présentées : planification, nationalisations, protection des secteurs stratégiques, politique de la dépense publique décidée en fonction des nouveaux impératifs du développement, relèvement des bas salaires…

Nécessaire, la défense par les grèves et les manifestations d’un système de protection social fortement dégradé n’est pas un objectif suffisant. Mais dans la défensive comme dans de futures offensives politiques pour la justice sociale, il faut prendre en compte une réalité aujourd’hui négligée par les syndicats et les partis d’opposition : on n’arrêtera pas les destructions, on ne commencera pas la reconstruction de notre pays tant que nous accepterons de subir les contraintes de la zone euro et des traités “européens”.

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Editorial du numéro 1178 de « Royaliste » – décembre 2019