Nous prenons les dirigeants politiques au sérieux, même, et surtout, quand nous les combattons. Hélas, il nous faut avouer que nous les prenons trop au sérieux. Nous croyons qu’ils sont porteurs d’idées et de projets, qu’ils défendent dans leurs campagnes électorales en utilisant les techniques de la propagande électorale. Ces dirigeants, qui incarnent un projet, une classe sociale, une nation, existent toujours dans le vaste monde. Mais la culture réputée « occidentale », en fait étatsunienne – produit une catégorie de gouvernant qui est le pur produit de la communication. Une communication qui ne cesse de raffiner ses pratiques, en puisant dans l’immense réservoir des technologies de pointe. Barack Obama et Donald Trump, Matteo Renzi et Emmanuel Macron sont les produits de cette communication.

Prenons Emmanuel Macron. On nous répète qu’il ne fait qu’appliquer son programme, dont nous étions prévenus. Ce n’est pas toujours exact mais là n’est pas l’essentiel. Les thuriféraires du président des riches oublient de nous dire que le fameux programme a été produit par des algorithmes. Au cours de leurs rencontres avec les citoyens, les marcheurs ont constitué un stock de réflexions et de propositions qui a été traité par algorithmes. Le programme macronien est sorti des machines, de même que la panoplie de répliques pour débats publics, les discours des adversaires – Marine Le Pen au deuxième tour – étant disséqués par voie informatique. Le candidat devient dès lors un récitant, qui soigne sa diction et sa gestuelle dans des décors soigneusement agencés. Un candidat de gauche, dit-on, a tenté de rivaliser avec Macron grâce à son propre programme algorithmique mais il avait beaucoup moins d’argent que son adversaire et il a subi un échec cinglant.

La production informatisée de programmes électoraux n’est pas le seul élément d’anéantissement du débat politique. Ronald Reagan doit une part de ses succès aux communicants (spin doctors) qui ont été capables de masquer la faiblesse intellectuelle et la médiocrité rhétorique de l’ancien acteur par des scénarios bien écrits et par des mises en scène héroïsantes. C’est ainsi qu’on entra dans l’ère des fake news – des nouvelles falsifiées – puisque les communicants avaient pour mission de tordre la réalité, de la faire turbuler (to spin) pour que l’impression produite devienne la vérité du moment. Ces techniques de communication se sont répandues en Europe de l’Ouest – Jacques Chirac excella dans ce domaine – et la Communication en tant que telle devint critère et fin en soi, en lieu et place du jugement politique sur l’art de gouverner. Pour être bon, disait-on dans les années quatre-vingt, il suffit de « bien passer » à la télévision. Le candidat est tel qu’il est perçu et cette perception est fabriquée par les communicants.

Au début des années 2000, avec George W. Bush puis Barack Obama, on entra dans l’ère du storytelling. Le bon candidat, ce n’est plus seulement celui qui est bien perçu, c’est celui qui fait croire à son histoire. On ne communique plus seulement avec des messagers, on communique avec des histoires et on fait croire que le candidat est une histoire. Là encore, on est avant l’heure dans la fake new : l’histoire du candidat ou du président mélange l’information et le divertissement, le vrai et le faux comme dans tout mensonge. On se souvient de Bush costumé en pilote, toujours en lutte contre les sauvages comme le cow-boy du cinéma. Barack Obama fut quant à lui excellent dans le storytelling – l’histoire d’un vrai président qui va renouer avec l’histoire étatsunienne et lui redonner un dynamisme inouï – mais aussi dans l’art du discours et dans l’utilisation – toute nouvelle lors de sa première élection – du réseautage sur la Toile. Mais le brillant Obama n’a pas vu venir la crise de 2008 et il n’a pas su réconcilier la société américaine. De même, les belles histoires de Nicolas Sarkozy, président volontariste, président amoureux etc. ne lui ont pas évité l’échec.

Si les peuples ne parviennent plus à croire aux belles histoires qu’on fabrique pour eux, que reste-t-il ? Le clash, dans lequel Donald Trump excelle. Dans ses réunions publiques comme à la Maison Blanche, le nouveau président fait étalage de sa brutalité, de sa grossièreté, de son mépris des usages diplomatiques. Ronald Reagan était un héros de cinéma. Barack Obama était l’homme de Facebook. Trump est le roi du tweet qui résume sa communication, loin des grands récits et des histoires édifiantes. Et ça marche, ça marche tellement bien pour tout un public qui n’en peut plus de l’élite personnifiée par Hillary Clinton que le bonhomme a de fortes chances d’être réélu.

Le pouvoir politique s’est aboli dans la communication et la communication s’est réduite au trash. La technicité algorithmique des conseillers d’Emmanuel Macron et la majesté des palais où se produit le président de la start up nation forment de frêles barrières face à la violence trumpienne. D’ailleurs la  récente séquence sur le « pognon de dingue » qu’on engloutirait dans les aides sociales montre que l’Elysée s’essaye au trash

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Article publié dans le numéro 1148 de « Royaliste » – 2018