Un grand économiste libéral qui a démissionné de ses hautes fonctions à la Banque mondiale explique à partir d’une multitude d’exemples concrets pourquoi l’application fanatique des principes de l’économie de marché aboutit à des catastrophes financières et à l’appauvrissement des pays pauvres et des classes moyennes et populaires dans les zones les plus développées. Aux chefs d’Etat et de gouvernement qui veulent trouver ou retrouver le chemin du développement économique et du bien-être collectif, Joseph Stiglitz offre un guide pour le salut de chaque nation et pour une nouvelle coopération mondiale.

Maroc. Dans un village pauvre, un organisme d’aide au développement apprend aux villageoises à élever des poulets. L’idée est bonne, le succès récompense l’effort commun, la nourriture est assurée. Un haut responsable de la Banque mondiale se rend sur place et constate que l’élevage a disparu. Il s’étonne. Les autorités marocaines lui expliquent qu’une entreprise d’Etat donnait aux villageoise des poussins de sept jours ; apprenant la chose, le représentant du Fonds monétaire international avait signifié au gouvernement que l’Etat sortait de son rôle en distribuant des poussins et qu’il fallait laisser faire le marché. De fait, une entreprise privée proposa de vendre des poussins, mais sans donner la moindre garantie sur leur taux de survie des volatiles nouveaux-nés. Ne pouvant prendre le moindre risque financier, les villageoises mirent fin à l’élevage. Pas d’aide de l’Etat, pas de marché, moins de nourriture.

Côte d’Ivoire. Le service téléphonique est privatisé et une firme française obtient du gouvernement le monopole de l’exploitation du réseau classique et du portable. Immédiatement, la société privée augmente les tarifs à un tel point que les étudiants ivoiriens n’ont plus les moyens de se connecter à Internet. Pas de service public, un marché théoriquement rentable et le développement du pays gravement compromis.

Kenya. Le FMI exige que le pays ouvre son marché financier à la concurrence mondiale et accepte que les forces du marché fixent les taux d’intérêts. Le résultat est catastrophique :quatorze banqueroutes en 1993 et 1994 et une hausse des taux d’intérêt qui pénalise gravement les petits producteurs locaux. Pourtant, le FMI tente d’imposer le même type de « libéralisation » à l’Ethiopie, alors que le système bancaire fonctionne à la satisfaction générale. Le gouvernement, qui craint que les paysans ne puissent plus acheter de semences à crédit et s’exposer ainsi à la famine, résiste au FMI qui suspend son aide. Il faudra que quelques économistes de la Banque mondiale déploient d’immenses efforts pour que les bureaucrates de New York acceptent de réviser leur position…

Ces trois exemples ne sont pas cités par un militant antimondialiste. On les trouve, parmi des dizaines d’autres tout aussi consternants, dans un ouvrage écrit par Joseph Stiglitz*, ancien conseiller économique de B. Clinton devenu en 1997 économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale. Dans l’indifférence quasi-générale, cet homme honnête démissionna de ces fonctions en janvier 2000 afin de pouvoir dénoncer en toute liberté l’idéologie et les pratiques des deux principales institutions financières internationales.

L’acte d’accusation est d’autant plus impressionnant que son auteur est prix Nobel d’économie et appartient à la grande école libérale – aussi différente de la dogmatique répandue par Alain Minc et consorts que peut l’être le régime nord-coréen de l’œuvre de Karl Marx. Joseph Stiglitz se réfère dans une certaine mesure au modèle économique de la « main invisible » (qui est censée réguler le marché au mieux des intérêts de tous et de chacun) tout en stipulant que la concurrence parfaite supposerait une information parfaite de l’ensemble des agents économiques*.

Ce spécialiste du développement, qui ne sépare pas le travail théorique de l’enquête sur le terrain, n’est pas un adversaire de l’Etat ni de son intervention dans l’activité économique mais préfère (comme nous autres) les finances bien tenues, le libre commerce des biens et des services et les échanges libres sur le plan international. A condition, toutefois, que l’activité économique soit exercée avec prudence, dans le cadre d’une législation appropriée et sans que soit perdue de vue sa finalité : le bien être des hommes grâce au développement économique et social.

C’est selon cette position modérée, conforme pour une large part au sens commun, que Joseph Stiglitz dénonce les « fanatiques du marché » qui règnent en maître au FMI et à la Banque mondiale et qui imposent à tous les pays demandeurs de crédits internationaux, sous toutes les latitudes et en toutes circonstances les trois dogmes de leur religion : équilibre budgétaire à tout prix, privatisations à tout va et libéralisation totale des marchés financiers.

Telles n’étaient pas les objectifs initiaux des institutions financières internationales qui ont été créées en 1944 par des hommes marqués par le souvenir de la grande dépression des années trente. C’est Keynes qui a inventé le Fonds Monétaire International dans un souci d’action collective sur le plan mondial : il s’agissait de soutenir par des prêts les pays qui ne parvenaient pas par eux-mêmes à soutenir la demande globale – condition première de l’expansion économique et du plein emploi. La Banque mondiale (dénommée de manière exacte et significative Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement) était quant à elle chargée de la résolution des problèmes structurels – notamment le financement de grands projets collectifs assurant le soutien de l’activité économique et le développement à long terme du pays considéré. Il s’agissait donc d’un ensemble d’actions destinées à empêcher une nouvelle dépression mondiale et à favoriser la généralisation du bien être par le moyen de la coopération entre les Etats – le FMI fonctionnant grâce aux contributions versées par chaque Etat-membre qui participe au contrôle de cette institution publique.

Tout à fait favorable à l’organisation keynésienne de l’économie mondiale Joseph Stiglitz explique comment le FMI et la BIRD se sont détournées de leurs missions initiales et ont imposé depuis une vingtaine d’années une politique contraire aux objectifs premiers. Au lieu de chercher à pallier les insuffisances du marché, on a proclamé la totale efficacité de ses mécanismes ; les politiques expansionnistes ont été remplacées par des politiques d’austérité ; le souci du plein emploi a été sacrifié à la lutte obsessionnelle contre l’inflation ; le financement de l’activité par la dépense publique a été sacrifié à la règle imbécile de l’équilibre budgétaire.

Ces prescriptions ultralibérales n’ont pas été décidées par les Etats qui contribuent au financement du système mais elles ont fait l’objet du « consensus de Washington » qui s’est établi entre le FMI, la BIRD et le Trésor américain. Il y a donc lieu de constater que le système financier international est l’instrument des Etats-Unis et le moyen privilégié de diffusion d’une idéologie et de pratiques qui sont imposées aux pays pauvres et qui sont adoptées par les nations d’Europe de l’Ouest.

Le gouvernement américain, quant à lui, accepte allègrement les déficits publics, soutient activement son industrie quand il le juge nécessaire et utilise massivement les subventions à l’exportation comme on le voit actuellement dans le secteur agricole. Il a tout à fait raison car les recettes qu’il prescrit pour le reste du monde provoquent et aggravent les catastrophes comme le démontre Joseph Stiglitz lorsqu’il analyse la crise asiatique de 1997 et la crise russe de 1998. L’exemple de la crise argentine s’ajoute à ce bilan en tous points négatifs.

Partout où le « consensus de Washington » a été appliqué, il a provoqué toujours plus de misère, de violence, de révoltes sociales. Immenses régressions, sous formes de traités inégaux, de pactes de famine, de réduction des dépenses de santé, de renonciation à la gratuité de l’enseignement dans les pays pauvres… Là où les recettes ultralibérales ont été rejetées (en Pologne notamment, le cas de la Chine étant plus complexe) la situation s’est améliorée.

Pourtant, les responsables de ces désastres s’obstinent. Leur aveuglement tient pour une part à un fanatisme comparable à celui des commissaires politiques staliniens, mais surtout à des intérêts de classe. Joseph Stiglitz établit de manière précise les liens entre les responsables du FMI et les intérêts de la finance privée. Les ministres des finances et les gouverneurs de banque centrale qui représentent leur pays au sein du FMI sont « étroitement liés à la communauté financière. Ils viennent des firmes financières et, après avoir servi l’Etat, ils y retournent ». Par exemple, Robert Rubin, qui fut secrétaire au Trésor, venait de la plus grande banque d’affaires américaine (Goldman Sachs) et il est ensuite rentré à Citigroup qui contrôle Citibank, la plus grande banque commerciale américaine. Ainsi, « les politiques des institutions économiques internationales sont trop souvent alignées sur les intérêts commerciaux et financiers de ces milieux précis au sein des pays industriels et financiers ».

De fait, la finance privée a intérêt à ce que l’inflation ne diminue pas les profits, à un taux de chômage qui freine les revendications salariales, à des privatisations qui permettent le pillage des secteurs rentables… Il n’y a pas de « complot mondialiste » comme on l’affirme à l’extrême droite et dans certains milieux de la gauche antimondialiste, mais la défense concertée et remarquablement cohérente d’un ensemble d’intérêts privés par certains groupes sociaux opérant sous l’égide américaine.

Pour briser le cycle des crises financières et de l’appauvrissement, Joseph Stiglitz propose un ensemble de réformes raisonnables destinées à renouer avec les objectifs premiers de l’organisation financière internationale. Il appartient aux chefs d’Etat et de gouvernement qui veulent retrouver la liberté et la prospérité de les examiner de près et d’agir de manière concertée au sein du FMI et de la BIRD – sans oublier l’Organisation mondiale du commerce. La France pourrait jouer à cet égard un rôle décisif si sa classe dirigeante n’était pas liée aux puissances financières.

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REFERENCES

Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002. 20 € / 131,20 F.

Pour une critique générale des thèses libérales et néo-libérales :

René Passet, L’Illusion néo-libérale, Fayard, 2000.

Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, Albin Michel, 2000.

Article publié dans le numéro 795 de « Royaliste »- 2002