Dans la plus absurde des guerres américaines, on vit un journaliste français devenu capitaine créer sous l’égide de la Légion une libre radio pour les Afghans du Surobi. La belle aventure s’est trop vite terminée mais le souvenir en restera dans les vallées et sur les crêtes d’un pays que nous ne devons pas abandonner.

 

L’armée française, plus précisément la Légion étrangère. Un journaliste indépendant. Dans un pays en guerre, une radio libre animée par des Afghans pour tous les Afghans. Telles sont les pièces d’un puzzle qui n’aurait jamais dû être assemblées. Et pourtant, cela se fit. Vélocipédiste au long cours et collaborateur régulier de France Culture, Raphaël Krafft raconte (1) comment il reçut le grade de capitaine pour accomplir une étonnante mission : former des Afghans au journalisme radiophonique dans un camp militaire installé dans le district de Surobi où eut lieu, en août 2008, l’embuscade d’Uzbin (2).

Pour aller à ce camp, c’est très simple. On atterrit à Bagram Airfield, grande ville militaire (et centre de torture) où l’on peut lire Stars and Stripes comme au bon vieux temps du Marine Joker dans Full Metal Jacket puis on embarque dans un véhicule blindé pour le camp Warehouse de Kaboul. De là on prend la Highway 7 qui relie Kaboul à Jalalabad et une piste vers le sud qui conduit à la Forward Operation Base Tora sur laquelle flotte, en décembre 2009, le drapeau français. C’est là que Raphaël Krafft, incorporé au 2ème Régiment étranger d’infanterie, reçoit l’ordre de se débrouiller pour lancer Radio Surobi financée avec 20 000 euros soit vingt caisses de munitions.

La première rencontre de ce capitaine peu expert en maniement d’armes, c’est la Légion incarnée par le capitaine Negroni qui voue aux gémonies les gauchistes de France Culture mais qui n’en est pas moins directeur de la radio. Negroni, qui lui apprend les usages légionnaires et les bonnes manières en opération, lit « L’étrange défaite » et juge avec pertinence la conduite de la guerre. Le colonel Durieux, qui commande le 2ème REI, déteste les attaques de drones et les attentats contre les chefs taliban : tuer un homme, c’est provoquer la haine de toute une famille et la jeter dans l’insurrection ; on ne tire que pour protéger la vie de ses soldats. Plus tard, il écrira que « dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres théâtres de crise, il n’y a pas de coupure franche entre les amis et les ennemis, entre les insurgés les plus fanatiques et les partisans les plus convaincus du gouvernement légitime […]. En réalité, si ligne de partage il y a, elle passe dans le cœur de chaque Afghan… » (3).

Une telle intelligence de l’Afghanistan ne pouvait engendrer une radio militaire de propagande répercutant les Psyops Support Element de l’état-major français. Raphaël Krafft, le  Captain Teacher, forme des Afghans, qui émettent sans contrôle préalable en langue pashtô. Informations, chansons, reportages, poèmes chantés : Radio Surobi veut favoriser de multiples manières l’entente entre les peuples de l’Afghanistan. Ses artisans sont les témoins douloureux d’un interminable état de guerre. Voici Ali Baba, un ancien géologue, blessé à Kaboul en 1992 et en 1996 qui a appris le français… au Commissariat général à l’énergie atomique : doyen de la radio, il est, entre autres tâches, un interprète scrupuleux. Voici le fils d’un moudjahidin, Aziz Rahman, qui allait à l’école pendant l’occupation soviétique et qui a créé un lycée pour jeunes filles. Avec Nasser, Habid et Daniil, ils s’adressent à tout un peuple d’hommes fiers et de poètes qui envoient à Radio Surobi des vers  délicatement tournés. Des femmes écoutent aussi, telle la « fille de Tagab » qui prenait le risque fou de téléphoner pour demander la diffusion de sa chanson préférée.

Un soir, Aziz apprendra au Captain Teacher à faire la différence entre les talibans, qui viennent souvent du Pakistan, et les maghawar, les « frères tristes » qui ont rejoint les crêtes à la suite d’un différend familial, par déception ou après avoir subi une injustice. A l’époque de la guerre civile, le dernier président communiste, Mohammed Najibullah, avait appelé les « frères tristes » à la réconciliation et Hamid Karzaï a repris l’expression dans le même souci d’apaisement. Mais les insurgés n’ont aucune estime pour les personnalités proches du pouvoir qui discutent dans les assemblées : il faudrait de nouveaux représentants, de nouveaux médiateurs, qui existent mais qu’on ne sollicite pas, et un autre gouvernement…

A Tora, le capitaine Negroni s’en alla, le 2ème REI fut remplacé par le 2ème REP puis ce fut le tour du 126ème Régiment d’infanterie. Raphaël Krafft partit lui aussi, puis revint ; il retrouva Aziz et une radio réellement populaire mais affronta des officiers qui voulaient faire de Radio Surobi un « vecteur de la bonne gouvernance » selon les schémas prévus pour les OME (Opérations Militaires sur l’Environnement), les OI (Opérations d’Information) et les OMI (Opérations Militaires d’Influence) par lesquels l’Armée s’essaie à ce qu’il est inconvenant d’appeler la « guerre psychologique ». Radio Surobi a donc émis de passionnants messages « psyops » avant d’être récupérée par l’armée afghane…et délaissée par ses auditeurs. Dans les vallées et sur les crêtes du Surobi, demeure un beau souvenir.

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(1)    Raphaël Krafft, Captain Teacher, Une radio communautaire en Afghanistan, Buchet-Chastel, 2013.

(2)    Cf. Jean-Dominique Merchet, Mourir pour l’Afghanistan, Editions Jacob-Duvernet, 2008.

(3)    Benoît Durieux : « Guerre, contre-insurrection et démocratie, après l’Afghanistan », in Jean-Vincent Holeindre et Geoffroy Murat, La démocratie et la guerre au 21ème siècle : de la paix démocratique aux guerres irrégulières, Hermann, 2012.

 

Article publié dans le numéro 1046 de « Royaliste » – 2013