Sociologue et journaliste de la catégorie voyageuse, Philippe Meyer s’est promené dans la France dont on ne parle pas ou qui est réduite à l’état de cliché (1). Au fil de ses rencontres on y découvre des permanences qui, quoi qu’on en dise, ne font pas obstacle au mouvement.

Libraire sur la place de la cathédrale, à Tulle, Pierre Landry affirme qu’ «un journaliste, c’est quelqu’un qui ne reste qu’un jour ». Philippe Meyer échappe à la définition : c’est un homme qui prend son temps et qui fait même semblant de le perdre en allant dans des endroits impossibles et improbables comme on dit à Paris. Impossibles parce que ce sont des « coins » éloignés des lignes du TGV et des autoroutes. Comptez cinq bonnes heures pour aller en train à Tulle et six ou sept pour rejoindre le Carladez – je ne parle même pas de l’île de Groix. Improbables parce qu’on se dit, dans le TGV Paris-Marseille, dans l’Airbus pour Rome ou dans ce maudit RER B, que les communes perdues de l’Ardèche appartiennent déjà à un imaginaire national destiné à sombrer tôt ou tard l’oubli.

Erreur ! La France qui est au-delà de la « France périphérique », la France loin-de-tout est toujours la France, étrangère aux fictions politico-littéraires : ni le « pays réel » maurrassien, triste farce du folklore réactionnaire, ni la « France moisie » de Philippe Sollers, rengaine du cosmopolitisme de bazar. A Groix, où les conserveries ont fermé, où il ne reste plus que cinq bateaux de pêche, le recteur est assisté d’un prêtre congolais et les nouveaux venus s’approprient l’île autant qu’il s’y intègrent et l’animent. A Vic-Fezensac, dans cette Gascogne où l’on dit toujours « putain », même à Laurent Fabius, les aficionados ont su préserver la corrida de la pipolisation et les arènes accueillent fin juillet des orchestres réputés de musique afro-cubaine et de musique latine grâce à six cents bénévoles.

C’est à Epinal qu’on trouve, chez Gérard, au café de l’Abattoir, « la perfection de la tête de veau », selon Philippe Meyer qui appartient à l’aimable confrérie des vitellocaputophiles (2). On y apprend que les Anglais avaient pris l’habitude de servir ce plat à chaque anniversaire de la décapitation de Charles Ier ; cette coutume militante fut reprise par de farouches jacobins pour célébrer le 21 janvier 1793, ce qui pourrait expliquer la vitellocaputophobie de certains royalistes… Mais c’est aussi à Epinal que deux jeunes gens imaginatifs fabriquent des vélos à assistance électrique (VAE) et que Moustache, leur entreprise, se développe sans cesser d’innover. Paris ne serait pas Paris sans des natifs de Laguiole : Marcellin Cazes – la brasserie Lipp – et les frères Costes qui possèdent maints cafés très courus. La bonne ville de Lens tente d’oublier son passé minier avec le Louvre-Lens dans une région ranimée par le « tourisme mémoriel » tant il y a de Français, de Marocains, d’Indochinois, de Canadiens tombés en Artois.

Et Lodève ! Rien de plus traditionnel que la manufacture des Gobelins, dont la savonnerie de Lodève est un des ateliers. Or c’est dans l’Hérault que furent créés deux des « hameaux de forestage » pour des harkis réfugiés d’Algérie et mis à la disposition de l’Office national des forêts. Octave Vitalis, un rapatrié d’Algérie, naguère chef d’un atelier de tapis à Tlemcen, s’était installé dans l’arrondissement de Lodève. Ayant reconnu quelques anciennes licières parmi les femmes de harkis, raconte Philippe Meyer, il eut la bonne idée de leur demander d’enseigner à d’autres femmes leur métier : « son initiative rencontra un assez grand concours de bonnes volontés pour que, quatre ans plus tard, la manufacture de tapis de Lodève quitte le giron du ministère de l’Intérieur [pour être rattaché au Mobilier national, donc au ministère de la Culture]. Parmi les cent un lissiers (ou liciers) […] on compte donc nombre de Djemaa, de Fatima, d’Habiba, de Mimouna, d’Aïcha, de Meriem et de Zohra pour une quinzaine de Marianne, d’Odile ou de (rares) Benoît ».

Les gens de Philippe Meyer ne sont pas les « vraies gens » évoqués dans les dîners-en-ville et la France n’est pas le « terrain » où l’on s’en va communiquer le temps d’une campagne électorale. Notre pays n’est pas dans le récit binaire de BFM TV : Paris-Banlieue, Moderne-Ringard, Mondialisation-Terroir. Il n’a pas perdu la mémoire, il est pétri d’histoire locale, il aime conserver et innover, s’étriper, si l’on ose dire, sur la tête de veau car le plaisir de la conservation à table reste l’un des plus prisés.

Bien entendu, les gens de notre pays s’appellent aussi François Hollande et Marine Le Pen mais ils sont pour une fois en arrière-plan, de même que les grandes questions déterminantes qui portent sur la désindustrialisation, le Front national, les subventions agricoles, l’écologie…

Il  ne s’agit pas de célébrer un ensemble de réalités contre un autre mais de comprendre grâce au livre de Philippe Meyer comment se développe la dialectique de l’unité et de la diversité. Car le divers résiste à l’uniformisation qu’on disait inéluctable tandis que l’unité nationale continue d’être discrètement éprouvée – et l’histoire de France n’est certainement pas oubliée par le peuple français. Comme toujours, l’opposition du Moderne et de l’Archaïque est trompeuse : les permanences et les innovations sont à penser ensemble dans leur dialectique. Les grands bouleversements se déroulent pour le meilleur ou pour le pire sur un socle stable, sur de modestes permanences et de justes mesures. Pour révolutionner les hautes sphères et changer ce qui doit l’être, il faut être certain qu’on mange de la tête de veau à Epinal et que les femmes de Lodève continuent à assurer le prestige de la Manufacture des Gobelins.

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(1)   Philippe Meyer, Les gens de mon pays, Robert Laffont, 2014.

(2)   Amateurs de tête de veau.