Après la première nuit de bombardements sur Bagdad, le 21 mars, un général américain déclarait lors d’une conférence de presse que les projectiles étaient réglés avec un grand souci d’humanité. Je ne mets pas en doute la sincérité de ce militaire qui cherche à effrayer, pas à tuer – comme beaucoup de meurtriers. Et je récuse d’emblée les réactions indignées que ces propos humanistes pourraient provoquer chez ceux qui paradent en tête des manifestations contre la guerre en Irak.

Les dirigeants roses, verts et rouge très clair ont oublié qu’ils avaient approuvé la « guerre morale » menée par le gouvernement Jospin contre la Yougoslavie, et ces autres bombes humanistes qui ont tué ou blessé, là-bas, des milliers de citoyens innocents. La démocratie est née de cette douloureuse épreuve ? L’assassinat du premier ministre serbe, le 12 mars, souligne la puissance du crime organisé dans un pays abandonné par la gauche à son sort tragique.

Les indépendantistes tchétchènes, les militants des partis kurdes et les démocrates irakiens savent ce qui les attendent, s’ils parviennent à leur fins : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes proclamé par les grandes consciences parisiennes s’accompagne de leur droit à oublier les causes humanitaires dont elles se sont servies. Les habitants du Kosovo sont aujourd’hui les victimes de ce travers fort répandu. On n’échappe aux « griffes des humanistes » (1) que pour tomber sous la coupe des milices et des mafieux.

Est-ce jouer au juge ? Non pas. J’ai, nous avons nos préférences, nos partis pris et nous sommes coupables de trop de négligences. Souligner l’hypocrisie de certains engagements, c’est, pour nous, une manière d’insister sur la nécessité d’une nouvelle hiérarchie des urgences, établie selon la raison politique et non plus en fonction des préférences personnelles, des emballements médiatiques et de naïves pétitions de principes.

Etre « contre la guerre » ne signifie rien si ce sentiment pacifique – le nôtre -ne se traduit pas par la demande pressante d’augmentation des crédits militaires afin que notre capacité de dissuasion nucléaire soit développée. Le désir d’amitié entre les peuples restera insatisfait s’il n’y a pas mise en œuvre d’une coopération entre les nations et de systèmes d’aide au développement fondés sur des principes reconnus par traités.

Pour les royalistes et les gaullistes, ce sont là des banalités qui incitent à une remise en ordre que la gauche libérale-libertaire rejette totalement :

Il faut développer et renforcer l’Etat, afin qu’il puisse mettre en œuvre le projet politique de la nation. Ce qui exige plus de moyens, plus de dépenses d’investissement, plus d’enseignants, plus de diplomates… Or les gouvernements de gauche et de droite s’ingénient à réduire les fonctionnaires et à détruire notre administration publique, sous prétexte de rigueur budgétaire.

Il faut une politique extérieure digne de ce nom, qui suppose la puissance militaire et l’augmentation de nos crédits de coopération culturelle, scientifique, sanitaire… L’Etat ne fait pas de sentiment. Il a une politique mondiale conduite en fonction de ses choix et selon les nécessités. Ce qui permet aux simples citoyens d’agir à l’étranger selon leurs affinités sans qu’on puisse leur en faire reproche. L’action humanitaire cesse alors d’être la compensation partielle et partiale d’une carence politique pour devenir le souci authentique de ceux qui souffrent, hic et nunc.Or nous ne sommes pas encore sûrs que le chef de notre diplomatie puisse mettre en cohérence l’ensemble des initiatives françaises.

Il faut une politique économique, industrielle et financière, conçue comme condition de l’action de l’Etat en France et du rôle de la France à l’extérieur. Cela implique le contrôle du crédit, la nationalisation des secteurs stratégiques, la planification indicative, afin que les énergies servent à la réalisation des objectifs communs – le bien-vivre pour nos concitoyens, notre contribution au développement pour tous les hommes. Or nous constatons que le gouvernement reste enfermé dans l’utra-libéralisme qui le prive de nos capacités de réagir et d’agir.

Le général de Gaulle savait mettre en cohérence les moyens et les fins. Qu’on s’en inspire !

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(1) Stanko Cerovic, Dans les griffes des humanistes, Climats, 2001.

Editorial du numéro 813 de « Royaliste » – 2003