Les intellectuels français qui se mobilisaient pour faire, à Paris, la guerre aux Serbes de Bosnie, puis du Kosovo, et qui avaient appelé à la croisade américaine en Afghanistan, hésitent à s’engager contre l’Irak. Ils auraient avantage à faire le bilan des précédentes interventions.

Régulièrement, la presse quotidienne nous informe des tourments des « intellectuels » – en l’occurrence du groupe des intellocrates qui disent la morale et le droit dans les médias. Ceux-là sont aujourd’hui à la peine. Plusieurs d’entre eux hésitent à soutenir la guerre préventive contre l’Irak et certains appellent à privilégier la mobilisation « pour la Tchetchénie ». Leur attitude est intéressante mais pas décisive par ces représentants de la « génération morale » n’ont qu’une très faible influence sur l’opinion publique. Au plus fort de l’agression aérienne contre la Yougoslavie, ils n’avaient pas déplacé plus de deux cents manifestants pour réclamer qu’on arme les extrémistes albanophones de l’UCK. Et lorsque le président Poutine est venu à Paris, ils n’étaient pas plus de trois cents à soutenir la cause de l’indépendantisme tchétchène – alors que trois cents mille manifestants défilaient la même semaine contre la guerre en Irak.

Il va sans dire que la justesse d’une cause ne s’apprécie pas au nombre de manifestants qu’elle mobilise. Mais il nous paraît indispensable, pour la bonne information du public et pour l’équilibre du débat démocratique, que Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Olivier Mongin et autres représentants de la prétendue « génération morale » ne soient pas systématiquement privilégiés.

Comme c’est là un vœu pieu, nous souhaiterions au moins que ces « intellectuels médiatiques » s’interrogent publiquement sur les conséquences des interventions militaires occidentales en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan – et acceptent de reconnaître leurs erreurs.

L’Afghanistan ? « Un des principes de la « guerre juste », déclarait voici peu Olivier Mongin, est de favoriser une situation d’après-guerre susceptible d’être meilleure ». Les simples voyageurs qui rentrent d’Asie centrale nous disent que le trafic de drogue a repris avec la complicité des Américains, de même que la guerre entre les différents groupes. Les vainqueurs des Talibans ne contrôlent rien, pas même Kaboul, et l’armée américaine a confié à une société privée de mercenaires la protection du président Karzaï. Nul doute que les Afghans attendent avec impatience les conseils de Bernard-Henri Lévy. L’ami du commandant Massoud viendra-t-il suppléer aux carences du protectorat américain ? Nous retenons notre souffle.

La Bosnie-Herzégovine ? Comme en Croatie, comme en Serbie-Monténégro, les trois quart des jeunes gens veulent quitter ce pays de misère que les intellocrates sus-nommés ont laissé son triste sort. Dans une économie livrée aux pratiques mafieuses, victime du chômage (qui touche 40% de la population active) et de privatisations menées n’importe comment, les populations bosniaques n’en peuvent plus. Au cours des trois derniers mois, des grèves très suivies ont éclaté à Tuzla, Bihac, Sarajevo, Banja Luka. Serbes ou Musulmans, les Bosniaques seront ravis d’apprendre que Bernard-Henry Lévy fut «un fervent partisan de l’intervention en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan » parce qu’il estimait « que l’inaction occidentale équivalait à une inexcusable non-assistance à peuple en danger ». A l’action, BHL, les peuples dont tu parles sont toujours en danger !

Le Kosovo ? Pierre Hassner, expert patenté, ose dire que « le Kosovo était non seulement proche, mais petit, c’était plus facile et encore, ça a failli rater » alors que l’Irak est relativement plus loin. Incroyable argument ! Comme le Kosovo reste proche, figurez-vous, il n’est pas difficile d’aller vérifier que cette malheureuse province, dans laquelle la plupart des expulsés serbes ne peuvent pas revenir, est à nouveau au bord de la guerre civile – cette fois entre fractions albanophones. Début janvier, on apprenait que Tahir Zemaj, ancien commandant de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) avait été assassiné à Pec, ainsi que deux autres Albanais. De nombreux partisans d’Ibrahim Rugova, auquel Tahir Zemaj s’était rallié, ont connu le même sort au cours de l’année écoulée. Pour sa part, le clergé serbe déplore plus de cent attaquescontre des sites et des œuvres d’art orthodoxes depuis l’intervention des troupes de l’OTAN. Là encore, les Américains, pas plus que Bernard Kouchner, ont été incapables de recréer des conditions minimales de sécurité.

Qu’en pensent les stratèges parisiens, amis de l’UCK ? Comment peuvent-ils hésiter à se prononcer contre une nouvelle guerre d’agression, alors que l’incapacité des militaires et des conseillers américains est patente dans les pays dont ils ont récemment pris le contrôle ?

Ces questions sont inconvenantes, et on nous accusera de faire silence sur les souffrances de la Tchétchénie. Comme nous aimerions que les amis de la Tchétchénie, donc des Russes qui vivent et souffrent eux aussi dans ce pays, nous expliquent en quoi le dénigrement systématique de la Russie (par les impeccables moralistes du Monde tout particulièrement) et les insultes adressées au président Poutine font avancer le règlement politique de cette terrible guerre civile.

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NB. Toutes les citations des intellectuels sont tirées d’une enquête du Monde du 1/1/03. Les renseignements sur la situation dans les Balkans sont puisés dans des articles traduits en français et publiés par le Courrier des Balkans (http://www.balkans.eu.org/). Nous conseillons de lire ces articles, parmi d’autres tout aussi instructifs, dans leur intégralité.

Article publié dans le numéro 811 de « Royaliste » – 2003