Lors d’un débat avec Frédéric Lordon (1), Emmanuel Todd fait une proposition ainsi formulée : « Il revient aux intellectuels de construire un projet politique, indépendamment des politiques, je dirais même contre les politiques. Nous ne devons plus les conseiller, nous devons les juger. Nous devons surtout proposer à la nation, en nous concertant entre nous, un nouveau paradigme historique et économique. Les intellectuels vont devoir parler au peuple directement ».  Ces phrases ont été abondamment reprises mais peu commentées alors qu’elles offrent ample matière à réflexion sur les intellectuels, les idées nouvelles, le projet politique et la manière de le populariser.

Les intellectuels. Nous assistons, me semble-t-il, à une mutation profonde de l’intelligentsia française. Les trente dernières années ont vu le triomphe médiatique des intellectuels sans œuvre, qui conservent aujourd’hui de fortes positions et des clientèles mais qui n’ont plus aucune influence sur les citoyens. Pendant que Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann paradaient, des chercheurs publiaient des ouvrages savants et réorientaient peu à peu le débat public. Dans un premier temps, l’audience de ces travaux fut limitée au milieu universitaire et à quelques cercles politiques mais maintenant les nouveaux moyens de communication assurent aux idées de ces intellectuels critiques une large diffusion. Les « Nouveaux philosophes » avaient construit leur stratégie sur la télévision (Apostrophe) et sur la presse parisienne de référence (Le Monde, Le Nouvel observateur, Libération) mais la télé n’est plus que « l’ancêtre d’Internet » et les journaux cités ont perdu une grande partie de leur crédit. C’est sans importance pour le débat public puisque les nouvelles idées se diffusent sur La Toile par de nombreux canaux. Le succès des blogs hétérodoxes (tout particulièrement celui de Paul Jorion) signifie que les positions des intellocrates ont été contournées et submergées d’autant plus facilement qu’ils n’ont rien à dire sur la crise.

Les idées nouvelles. Emmanuel Todd cite avec raison les économistes hétérodoxes (Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Frédéric Lordon…) mais il faut aussi souligner le travail de reconstruction du Politique effectué par Régis Debray, Blandine Kriegel, Marcel Gauchet, ou encore l’importance de l’œuvre d’Alain Supiot et de Christophe Dejours dans le domaine social. Ces chercheurs ne sont pas nécessairement d’accord entre eux, on ne peut certainement pas les enfermer dans une école de pensée mais il y a chez eux une commune aspiration républicaine qui nous conduira à un débat sur les institutions politiques. Il s’amorce en ce moment de manière très intéressante mais l’effort militant doit être concentré sur la dénonciation de l’euro – tant il est vrai que rien ne peut être entrepris si le carcan monétaire n’a pas sauté.

Le projet politique est certes à « construire », comme dit Emmanuel Todd, mais nous ne sommes pas devant une table rase.

–   Nous avons une Constitution administrative, œuvre de la Monarchie, de l’Empire et des Républiques, que les ultralibéraux sont en train de miner mais qui continue d’assurer l’existence quotidienne de la nation. Tel est le premier socle sur lequel fonder les révolutions nécessaires.

–   Nous avons une Constitution économique et sociale, issue du programme du CNR et fondée sur le Préambule de 1946. Attaquée de toutes parts, elle est encore assez solide pour assurer la reconstruction économique du pays (par le secteur public et nationalisé, par la planification indicative) et une nouvelle politique de progrès social. Il ne s’agit pas de revenir aux années de la Libération mais nous devons nous appuyer sur les principes de 1946 pour créer les conditions de l’innovation dans tous les domaines.

–   Nous avons une Constitution politique qui a été déséquilibrée par le quinquennat mais qui peut être réformée sans qu’il soit nécessaire de sacrifier aux illusions d’une 6ème République.

–  Nous avons un corps de principes formulés dans la Déclaration de Philadelphie et dans la Charte de La Havane qui permettra de proposer une nouvelle organisation des relations internationales.

Il est donc inutile que les intellectuels critiques se réunissent pour rédiger un programme : ils peuvent simplement déclarer qu’ils prennent appui sur le socle juridique national et international, rappeler les conditions historiques de sa constitution (les révolutions de 1789 et de 1944-1945 tout particulièrement) et les idéaux qui ont animé les démocraties victorieuses en 1945.

Quant au plan de sortie de l’euro, il est prêt, précisément chiffré et suffisamment attrayant pour être présenté en l’état aux citoyens.

La mobilisation populaire n’est pas acquise. Cela fait quelques années que les économistes parlent au peuple, par des articles, par des interventions, rares mais pertinentes, dans les médias et, comme je l’ai dit, par les réseaux sociaux. Il y a une nouvelle configuration critique – une contre-culture hétérodoxe qui l’emporte nettement sur l’idéologie dominante dans le débat public… mais il est vrai que le peuple ne se mobilise pas !  Cela tient sans doute aux chiens de garde médiatiques et aux opérations de diversion menées par les différentes fractions de l’oligarchie, mais ces explications ne suffisent pas et ce n’est pas un nouvel appel au sursaut qui changera le cours des choses. Le problème principal, c’est l’absence de relais politiques et syndicaux décisifs. Nous voyons bien que les mouvements politiques hostiles à l’euro sont tenus dans les marges, malgré les remarquables campagnes de Nicolas Dupont-Aignan, et que les syndicats sont muets sur la question monétaire comme sur le protectionnisme. Alors que faire ?

Le récent débat entre Jacques Sapir et Jean-Luc Mélenchon est l’exemple à suivre. Les économistes hétérodoxes doivent s’ingénier à convaincre les chefs de partis et de mouvements situés à la gauche de la gauche, les dirigeants socialistes ou droitistes qui voudraient sortir de l’impasse ultralibérale, les dirigeants de la CGT et de Force ouvrière. C’est par la médiation de partis et de syndicats novateurs que le peuple français peut être saisi des nouveaux enjeux politiques et sociaux, puis adhérer à un plan de résistance syndicale et à un programme de gouvernement qui permettrait, soit dit en passant, de faire fortement régresser le Front national.

Bien entendu, le travail à mener auprès de certaines organisations politiques et syndicales doit s’accompagner d’un approfondissement de la discussion sur l’Etat, la nation, la souveraineté, la légitimité. Le débat qui vient de s’amorcer entre Frédéric Lordon et Jacques Sapir est à cet égard d’un très grand intérêt. Claude Rochet s’en est mêlé et je publierai bientôt mon point de vue sur les questions disputées.

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(1)    http://www.marianne.net/Lordon-Todd-Les-intellectuels-vont-devoir-parler-au-peuple_a229828.html

(2)    Cf. l’article de jacques Sapir, « Souveraineté et nation » : http://russeurope.hypotheses.org/1441