Cette biographie de Philippe Séguin, que nous devons à Arnaud Teyssier (1), est plus que celle d’un homme d’Etat qui n’a pas pu ou pas su devenir un chef d’Etat : c’est l’histoire du gaullisme après De Gaulle et de sa dégénérescence politicienne, qu’un solitaire tenta d’empêcher par la force de sa parole – sans aller jusqu’à la rupture refondatrice. Les leçons politiques de cet échec ne doivent pas être perdues.

Face à la « gouvernance » oligarchique, se réaffirme encore discrètement une pensée de l’Etat dans laquelle plusieurs biographies d’Arnaud Teyssier – son « Lyautey », son « Richelieu » – jouent le rôle de piliers. Philippe Séguin aurait pu être à son tour l’homme d’une refondation. Né en 1943, c’est un enfant de la guerre et l’un de ses trop nombreux orphelins puisque son père, aspirant dans un régiment de tirailleurs tunisiens, est tué dans le Doubs en septembre 1944. Rapatrié de Tunisie et tout à coup saisi par les drames de la décolonisation, cet étudiant passionné d’histoire réussit son entrée à l’ENA – malgré son milieu modeste et depuis la province ! – et sa sortie de l’Ecole qui lui permet de rejoindre la Cour des Comptes. Un temps instituteur, inscrit aux Jeunesses socialistes en 1963-1964, le jeune fonctionnaire prend sa carte à l’Union pour la Nouvelle République un an plus tard par admiration pour le général de Gaulle et par adhésion aux institutions de la Vème République. Hors de la métropole en mai 1968, il rejoint l’Elysée sous la présidence Pompidou et y rencontre ceux qui vont conduire au naufrage le mouvement gaulliste et les institutions gaulliennes : Edouard Balladur et Jacques Chirac.

Le jeune homme trace son chemin au milieu des décombres qui s’accumulent, que ce soit dans l’opposition à Valéry Giscard d’Estaing puis à François Mitterrand, lors des cohabitations et jamais loin de Jacques Chirac. Député des Vosges depuis 1978, Philippe Séguin est élu maire d’Epinal en 1983, devient ministre des Affaires sociales en 1986, conduit la campagne contre le traité de Maastricht en 1992, préside l’Assemblée nationale puis la Cour des Comptes. Arnaud Teyssier, qui fut son collaborateur mais qui s’est effacé du récit, évoque avec la subtilité et la précision d’un proche qui a pris la distance de l’historien, l’ascension de Philippe Séguin, due à l’intelligence, au travail acharné, à la fidélité à l’enfant qu’il était et au père mort pour la France. Les qualités de l’homme politique sont très supérieures à celles de ses rivaux au sein de la droite. Philippe Séguin est habité par sa conviction gaulliste alors que Jacques Chirac n’est qu’un manipulateur, qui cultive les sincérités successives et contradictoires du démagogue professionnel. Il est étranger à l’argent, à l’opposé d’un Edouard Balladur « qui passera d’un pompidolisme paisible à une sorte de libéralisme atone ». Il veut prolonger la politique gaullienne alors qu’Alain Juppé estime que le gaullisme fut une belle parenthèse qu’il faut refermer définitivement pour unir la droite et le centre dans la perspective « européenne ».

Au début des années quatre-vingt, la direction de la Nouvelle Action royaliste avait estimé que deux hommes étaient en mesure d’incarner le projet politique de la nation après François Mitterrand : à gauche Jean-Pierre Chevènement, hostile au tournant de la rigueur, et Philippe Séguin que j’avais rencontré à Epinal à la table de Régine Judicis, qui était sur la liste d’Union de la gauche battue en 1983 par la liste de droite conduite par son invité. La conversation fut décevante… Après le référendum sur le traité de Maastricht, nous avions espéré que le chef de la campagne pour le Non déciderait de rompre avec le RPR et de lancer un grand mouvement patriotique selon le vœu que nous lui avions ouvertement exprimé. Hélas, Philippe Séguin n’a jamais voulu franchir le Rubicon, ni en 1992 ni en 1993 après le discours dans lequel il dénonçait le Munich social, ni en 2000 lors du référendum sur le quinquennat.

Pourquoi ? Arnaud Teyssier n’élude pas cette question « lancinante » sur laquelle il termine son livre. Philippe Séguin était connu pour ses colères, dont il accablait son entourage ; solitaire, il ne se souciait pas de créer ses propres réseaux et répugnait à se mêler à ses partisans lorsqu’il en eût lors de la brève période du Rassemblement pour une Autre Politique (RAP). Peut-être y avait-il en lui la « force paralysante du pessimisme »… ou bien la volonté politique de ne pas tomber dans le copinage de façade et les flatteries courtisanes. La psychologie ne saurait tout expliquer. La personnalité de Philippe Séguin, alliage explosif de convictions et de caractère ombrageux impressionnait les maîtres du jeu, qui préféraient des personnages plus malléables – un Alain Juppé par exemple, choisi comme Premier ministre par Jacques Chirac en 1995.

Somme toute, que le choix ait été instinctif, délibéré ou contraint, celui qui aurait pu sauver le gaullisme à la fin du siècle dernier a mené une stratégie défensive qui le conduisit à opérer des replis toujours plus élastiques jusqu’à sa défaite cinglante aux élections municipales à Paris en 2001. Philippe Séguin voit très vite la dérive droitière du RPR qu’il tente d’arrêter avec Charles Pasqua en 1990 puis sans lui, en soutenant Jacques Chirac contre Edouard Balladur en 1995, à la présidence de l’Assemblée nationale de 1993 à 1997 puis à la présidence du RPR de 1997 à 1999. C’est pitié que de le voir marginalisé et trahi par Jacques Chirac ou en butte aux minables apparatchiks de son parti.

Pouvait-il résister plus fermement ? Il était bien seul contre la machinerie chiraquienne. Surtout, il était seul face aux puissances financières qui ont pris leur revanche lors du retour de la droite en 1986 et qui ont ensuite dicté leur loi aux gouvernements successifs. Ministre des Affaires sociales, Philippe Séguin a fait voter la suppression de l’autorisation administrative de licenciement en 1986 et la loi d’aménagement du temps de travail en 1987. Déjà la flexibilité et la promesse patronale d’innombrables créations d’emplois qu’on attend toujours… Et puis, nous avons vu le redoutable combattant qui avait réussi à imposer le référendum sur le traité de Maastricht se résigner à la prétendue « monnaie unique »… Il ne pourra pas non plus empêcher la réduction à cinq ans de la durée du mandat présidentiel.

On peut reprocher à Philippe Séguin d’avoir beaucoup parlé et peu agi dans l’ordre du politique en tant que tel. Nous lui en avons voulu de ne pas se décider à la rupture franche, brutale, salutaire qui aurait permis la création d’un grand mouvement patriotique renouant avec l’aventure gaullienne et balayant, du coup, le Front national. Il ne s’agit pas de remâcher l’amertume mais de tirer une première leçon : tout compromis passé avec une coalition de cyniques, de banquiers et de patrons expose à des retraites piteuses conduisant à la défaite totale. La vie et l’œuvre de Philippe Séguin n’en demeurent pas moins dignes d’intenses réflexions.

Les premières portent sur le passé et nous concernent directement : sur le traité de Maastricht et sur la décentralisation, la suite des événements a donné raison à Philippe Séguin. Hostile depuis toujours à la prétendue « construction européenne », la Nouvelle Action royaliste avait vivement dénoncé l’Acte unique de 1986 mais sa direction avait estimé que le traité de Maastricht permettrait de contrôler l’Allemagne dont l’unification n’avait pu être empêchée. Son Oui était un Non à la volonté de puissance allemande et à la zone mark. Mais la France a laissé l’Allemagne détruire la Yougoslavie et la « monnaie unique », contre laquelle nous fûmes presque seuls à faire campagne dès avant qu’elle ne soit créée, est devenue un euro-mark. Dans les années soixante-dix, la NAR soutenait les projets de décentralisation avant de se replier sur des positions critiques face à la renaissance de féodalités politiciennes désormais inscrites dans les logiques de ségrégation territoriale imposées par les hautes classes. Oui, Philippe Séguin avait raison de redouter la conjonction de l’européisme et des féodalités ressurgies de la décentralisation.

Ces sinistres constats sont transcendés par les réflexions sur l’Etat, la nation et les institutions de la France, qui forment le cœur du livre d’Arnaud Teyssier. Le système de Philippe Séguin « s’ordonne autour de trois concepts : l’Etat, clef de voûte de l’ensemble ; la Nation, qui reste le cadre d’organisation et d’action le plus adapté aux sociétés humaines ; enfin la Civilisation – soit une volonté d’ordre et d’harmonie dont témoigne l’universalité de la langue, une langue laïque, fondatrice d’un ordre civil ». Philippe Séguin est un Méditerranéen, étranger à la xénophobie, hostile au Front national, un patriote inflexible qui récuse le nationalisme, qui nous a légué une intelligence gaullienne de la politique française et du peuple français qui n’a jamais voulu être gouverné au centre. « Ce peuple si politique, écrit Arnaud Teyssier, n’a jamais voulu que disparaissent la droite, ni la gauche, ni ces affrontements qui font le sens même de toute démocratie authentique. Il attendait que ces clivages naturels pussent être par moments transcendés ou dépassés par l’institution présidentielle, ce dernier morceau de sacralité de la vieille France monarchique dont de Gaulle avait fait, par le suffrage universel, le ferment d’une renaissance républicaine ».

 

Personnalité trop forte et trop intelligente pour la chiraquie triomphante puis déliquescente, Philippe Séguin n’avait pas l’indépendance résolue et la capacité de rupture véritablement révolutionnaire du général de Gaulle. Mais, par delà ses hésitations et renoncements, il fut un agent de la transmission de la pensée gaullienne qui permet, grâce au livre d’Arnaud Teyssier, qu’elle soit aujourd’hui source d’ardeurs nouvelles.

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(1)    Arnaud Teyssier, Philippe Séguin, Le remords de la droite, Perrin, 2017. Les citations entre guillemets sont tirées de ce livre.

Article publié dans le numéro 1130 de « Royaliste » – 2017