L’un des plus remarquables représentants du courant hétérodoxe ne se contente pas de pulvériser l’idéologie européiste et son invention monétaire. Le programme de libération qu’il présente est construit sur la souveraineté populaire et la réalité politique nationale.

Le choc des théories et des prescriptions contradictoires donne le tournis. Alors, quand on n’est pas du métier, pourquoi faire référence à tel économiste plutôt qu’à tel autre ? Deux critères me paraissent primordiaux : le chercheur a le sens des limites de sa discipline ; son travail intégre une réflexion sur la philosophie, les institutions et la décision politiques.

Jacques Sapir fait pour nous référence parce qu’il affirme après Keynes que l’économie est une théorie de l’incertitude et nous suivons avec attention ce qu’il est en train de publier sur la souveraineté et la légitimité (1). Frédéric Lordon est sur la même ligne lorsqu’il écrit cette phrase à graver dans le marbre : « La science économique n’existe pas. Il n’y a que de l’économie politique ». Et le sérieux de ses analyses procède d’une amitié pour Spinoza qui donne à ses ouvrages un poids impressionnant (2) et fait de La Malfaçon (3) un traité théorique et pratique de première importance.

Je n’insiste pas ici sur les pages que le professeur Lordon consacre à l’ineptie théorique et à la malfaisance pratique de l’euro mais sur l’abandon de la monnaie unique et le retour aux monnaies nationales dans un système de monnaie commune, nos lecteurs pourront  faire d’utiles révisions. La leçon donnée à la gauche critique (Economistes atterrés, Attac, Front de gauche) devraient quant à elle être méditée par ses chefs, qui pleurent sur leurs défaites face au Front national sans en comprendre les raisons. Dans l’attente de l’Europe sociale, l’européisme de gauche défend des solutions monétaires « coopératives » sans prendre en compte la violence des déflations salariales imposées par l’euro et recycle son vieil internationalisme dans la mondialisation sans voir que son économicisme détruit toutes les autres formes de coopération inter-nationale.

La critique lordonnienne de l’Union européenne s’adresse à toutes les catégories de dévots et pointe l’essentiel : c’est une construction sans peuple, qui est agencée par des forces extra-politiques (marchés, technocrates) qui fabriquent sous couvert de traités des règles constitutionnelles dont le caractère anti-social, anti-national et somme toute anti-politique est devenu manifeste. Dans cette anti-histoire, le jeu allemand est finement analysé. L’Union européenne n’a pas de politique, mais l’Allemagne agit selon une stratégie dictée par des croyances monétaires inscrites dans des règles qui donnent aux créanciers le droit de tout régenter : la règle de l’équilibre budgétaire garantit que les Etats ne feront pas défaut et qu’ils ne changeront pas de politique à la suite des élections. La contrainte est d’autant plus forte que l’Allemagne a voulu que les marchés internationaux de capitaux aient toute liberté d’agir comme « instance disciplinaire des politiques économiques nationales. » L’Allemagne exerce sa domination sur l’Union européenne mais elle refuse d’exercer ses responsabilités monétaires internationales qui devraient la conduire à accepter un moindre excédent ou un déficit commercial pour stimuler l’activité économique de l’ensemble de la zone euro-mark et qui devrait la conduire à fournir, par le biais de la Banque centrale européenne, toute la monnaie nécessaire. D’où une contradiction insurmontable dans cet impérialisme qui refuse de se déployer comme tel. Selon Frédéric Lordon, « l’Allemagne domine, mais de la pire des façons, parce que sa domination, en première instance, n’est pas le produit d’une volonté de puissance, mais d’un apeurement incoercible, voué à prendre la forme d’une poursuite aveugle, sans projet et dénué de tout discernement. » Mieux vaudrait que l’Allemagne s’assume en tant que telle, avec ses fantasmes monétaires et son ordolibéralisme, et coopère avec des partenaires qui ont besoin, quant à eux, de dévaluer leur monnaie, de faire du déficit budgétaire et de l’inflation… et d’effacer leurs dettes par les moyens qui leur conviendront.

Il n’y a pas de politique européenne ni de peuple européen, mais des intérêts nationaux que l’on peut composer dans un inter-nationalisme étranger aux représentations datées et discréditées de l’internationalisme prolétarien. L’Europe est à repenser selon ses nations constitutives, ce qui suppose que l’idée et la dynamique nationales soient arrachées au nationalisme xénophobe. La nation, c’est bien entendu de l’histoire et du droit, mais il ne faut pas oublier sa réalité affective et effective qui s’exprime de manière toute concrète et quotidienne : les riches parisiens ne récusent pas les crédits alloués à la Creuse et le sentiment d’appartenance nationale, qui inspire tant de belles pages, se concrétise dans le paiement de ses impôts. Les nationalistes dénoncent des travailleurs immigrés qui sont autant de contribuables mais oublient les bourgeois qui s’exilent en Belgique ou en Suisse…

En relation avec l’Etat et la nation, la question de la souveraineté populaire est examinée avec beaucoup de soin, à la lumière de Spinoza et selon nos urgences. Pour Frédéric Lordon, la solution nationale est possible dans notre pays, car « les structures institutionnelles et symboliques de la souveraineté y sont armées et immédiatement disponibles… ». Ce point est, à tous égards, décisif.

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(1)   Cf. les analyses publiées récemment sur http://russeurope.hypotheses.org/

(2)   Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010. 12 €.

(3)   Frédéric Lordon, La Malfaçon, Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les liens qui libèrent, 2014. 20,50 €.