Grâce à Jean Lebrun, il est enfin possible de lire et de savourer les plus belles pages des mémoires de Charles de Rémusat – l’une des grandes figures du libéralisme politique, journaliste sous la Restauration, député puis ministre sous la monarchie de Juillet et au début de la IIIème République.

Né en 1797, mort en 1875, Charles de Rémusat a vu de ses yeux d’enfant puis d’adulte le Premier empire, la monarchie restaurée, celle de Juillet, la IIème République, le Second empire, enfin les débuts de la IIIème République si fragile dans l’attente de la restauration monarchique et finalement si durablement installée.

La guerre et l’occupation étrangère, la révolution et le coup d’Etat, la manifestation et l’émeute, la monarchie parlementaire et le gouvernement modéré, la société parisienne et la paisible province, cela fait une expérience complète de la politique qui incite à une prudence teintée de scepticisme. A l’opposé des absolutistes de tous bords, Charles de Rémusat se situait dans le relatif, l’inattendu et l’imprévisible ce qui lui donnait de la distance – y compris à l’égard de lui-même. Cette retenue méditative ne l’empêcha jamais de s’engager avec courage et de servir fidèlement la France et les princes d’Orléans.

Plus souvent cités que lues, les « Mémoires de ma vie » comportent cinq volumes que Jean Lebrun décida de lire de bout en bout et dont il a tiré un beau livre d’extraits savamment commentés (1). Les méditations et les engagements de Charles de Rémusat intéresseront les royalistes qui s’inscrivent dans la tradition du libéralisme politique français et tous les passionnés du XIXème siècle stupidement dénoncé comme « stupide » par Léon Daudet et bêtement récusé par l’Action française. Mieux : il y a une exemplarité de Rémusat, que souligne Jean Lebrun. Aujourd’hui perdus dans le brouillard, nous avons tout intérêt à suivre pas à pas un homme qui ne savait pas non plus où il allait mais qui tentait de comprendre le chaos du monde et d’orienter, autant que possible, le cours des choses.

Pour s’orienter, pour s’engager, Charles de Rémusat et les grands politiques du XIXème siècle trouvaient naturel d’étudier la philosophie et l’histoire, de publier des livres et des articles, de monter à la tribune de la Chambre dans le même temps, selon le même mouvement de pensée méditative et entreprenante. Tout le contraire des politiciens contemporains qui vont d’autant plus sûrement vers l’abîme qu’ils ont récusé l’histoire et la culture, tant nationale qu’européenne… Rémusat fut l’ami de Guizot et de Thiers, deux historiens que l’on peut contester mais qui demeurent importants dans l’historiographie. Ses « Mémoires de ma vie » sont, de l’avis de François Furet, un chef-d’œuvre, dont Sainte-Beuve appréciait le style. Point dévoré par l’ambition ni imbu de lui-même – « ma vie a été accidentellement intéressante » – il savait regarder et composa d’admirables portraits de ses contemporains. Le « lever du prince de Talleyrand » mérite une lecture publique. Il admire La Fayette vieillissant, retiré dans son domaine de La Grange, mais affirme que le héros des deux mondes « n’avait jamais eu, et c’était même un de ses grands côtés, une extrême mobilité d’esprit ». Il est sévère pour Louis XVIII et note à son propos que « Le secret, la réserve et la patience nécessaires dans la situation royale dégénèrent aisément, dans une nature médiocre, en artifice et en hypocrisie ». Mais ce roi que « n’aimait pas les affaires et les comprenait peu » fut cependant décisif : « il avait fondé la monarchie constitutionnelle et il l’a laissée debout, et ce gouvernement n’a été perdu pour son successeur que par la faute de son successeur. »

Il faut vivre avec Rémusat la Révolution de 1830 dont il fut le témoin et l’acteur. Journaliste au Globe – il est à prendre pour modèle – il voit dans la rue les effets de la conjuration de la bêtise et de l’hypocrisie (Chateaubriand), qui provoque en retour la chute de Charles X, le roi dévot (2). Pendant les Trois Glorieuses, il est avec Adolphe Thiers, François Guizot, Casimir Périer, La Fayette, et c’est lui, selon Thiers, qui lance l’idée d’une lieutenance générale du royaume pour le duc d’Orléans. Modeste, Rémusat assure que l’idée était dans l’air mais c’est lui qui rédigea l’article, admirable, qui justifie le recours à Louis-Philippe d’Orléans.

Monarchiste de raison, Charles de Rémusat fut élu député en 1834 puis nommé ministre de l’Intérieur en 1840 dans le ministère Thiers. Toujours député de la Garonne sous la IIème République, il est partisan d’une candidature du prince de Joinville à la présidence de la République en 1852. Le coup d’Etat du 2 Décembre lui vaut l’honneur d’être emprisonné. Brièvement ministre des Affaires étrangères en mai 1873 puis réélu député, il vote le fameux amendement Wallon qui prévoit que le président de la République sera rééligible alors qu’il juge la famille d’Orléans bien préparée à l’exercice du pouvoir… Tout au long de son « infatigable méditation » et dans l’exercice de ses responsabilités politiques, le révolutionnaire de 1830 fut au service de la liberté. Jean Lebrun cite cette phrase qui vaut pour le siècle de Rémusat comme pour le nôtre : « Quand la France abdique la liberté, elle ne trouve plus le repos et apprend de l’expérience que le sacrifice de la liberté n’a point de dédommagement ».

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(1) Charles de Rémusat, Mémoires de ma vie, Présenté par Jean Lebrun, Perrin, 2017.

(2) Dans un article du Globe en 1829 Rémusat avait fort bien exprimé la « sortie de la religion » analysée Marcel Gauchet : « Nous étions disposés à reléguer dans l’histoire les questions religieuses ; sans méconnaître qu’elles furent importantes, nous n’hésitions guère à prononcer qu’elles ne l’étaient plus ».