Ils furent résistants, et communistes dans le même élan. Ils demeurèrent des dissidents, des révoltés, des insurgés. Ensemble, pendant plus d’un demi-siècle, Jean-Toussaint et Dominique Desanti ont aimé plus que tout la liberté, et se sont aimés dans la liberté.

Jean-Toussaint était philosophe et fut, jusqu’au bout de sa vie, un « intellectuel engagé ». Dominique est historienne, journaliste, romancière, elle aussi passionnée – mais d’une autre manière.

On songe à un autre couple, dont le souvenir flotte encore à Saint-Germain des Près, mais il est possible que, sitôt délivrés des modes et des clichés officiels, les historiens soucieux de l’esprit du siècle passé s’intéressent plus aux Desanti qu’à Simone et Jean-Paul.

Cela pourrait tenir à une immédiate sympathie pour deux êtres qui se sont aimés de singulière et magnifique manière, sans qu’ils ne cessent de nous être proches. Leur manière de s’aimer d’un amour intellectuel et charnel, dans une liberté pas facile à vivre, les rend aimables au sens le plus fort du mot : digne d’être aimés, admirables non comme un couple modèle qu’il faudrait imiter, mais parce que leur vie commune a été orientée par l’amour de la Liberté. Un amour qui n’était pas une déclaration universelle de bonne conscience, ni une dissertation sur le concept d’engagement, mais une somme d’actes soigneusement pensés, passionnément débattus et pleinement vécus.

Les Mémoires communs que Jean-Toussaint et Dominique Desanti ont publiés (1) valent moins par leur témoignage historique que par l’exceptionnelle densité de leur réflexion sur l’engagement politique. Plutôt que de se demander « comment ils ont pu » adhérer au Parti puis aider des Algériens entrés dans le système de la terreur, il importe de comprendre comment un être épris de liberté et de justice passe de la fidélité à une croyance qui semble aveugle. Dans un précédent ouvrage (2), Dominique Desanti avait expliqué avec une incomparable finesse son expérience de militante communiste. En écho, Jean-Toussaint montre comment il devient possible de défendre ce que l’on sait, au fond, indéfendable : il suffit, dans l’ordre des réalités, d’un changement infime dans notre façon de considérer la réalité pour que la « contre-société » (communiste, islamiste…) devienne la société réelle – d’autant plus réelle qu’elle est constituée par une communauté héroïque, sacrificielle, qui a charge de révolutionner l’histoire. Il faut longtemps pour se déprendre de cette structure religieuse qui amène à mythifier l’organisation militante, à occulter les témoignages déviants, à renforcer sa propre croyance par son habileté à expliquer l’invraisemblable, à sacraliser le détenteur suprême de la vérité et du pouvoir. Ainsi, les intellectuels communistes ont subi une double épreuve : après avoir tué en eux le « vieil homme » bourgeois, il ont été amenés, en quittant le Parti, à détruire leurs croyances mythiques et à abattre les idoles (Staline, Mao) qui donnaient sens à leur existence.

Après la chute du Mur, on a cru que c’en était fini de l’illusion idéologique. Les Desanti insistent avec raison sur le fait que la ruine des idéaux révolutionnaires n’a pas libéré les sociétés contemporaines de la violence – pas plus que le succès du virtuel ne nous met pas à l’abri de la vie. La vitesse de circulation sur la Toile n’abolit ni les chemins, ni les distances.Evoquant les attentats du 11 septembre, Jean-Toussaint nous permet de faire l’économie de quelques milliers de pages de lecture en disant simplement ceci : les terroristes islamistes « vivent la vie terrestre comme n’étant pas vivante. Pour eux la vie est après la mort. […] Ils trouvent leur salut dans la mort. C’est pourquoi ils sont prêts à tout. Contre des hommes qui aiment leur mort, il n’y a nulle parade. Sauf à ménager un nouvel état du monde qui les mette en posture de pouvoir aimer la vie ». Le livre se termine ainsi, dans l’espérance.

***

(1) Jean-Toussaint et Dominique Desanti, La Liberté nous aime encore, entretiens avec Roger-Pol Droit, Editions Odile Jacob, 2001. 21,50 €.

(2) Cf. Dominique Desanti, Ce que le siècle m’a dit, Mémoires, Plon, 1997, et l’article que j’ai consacré à ce livre dans Royaliste n° 692.

 

Article publié dans le n° 801 de « Royaliste » – 2002