Par-delà l’enfance marocaine, où naissent la passion de la terre, le souci des êtres et le goût du concret qui ne se démentiront jamais, allons tout de suite à l’essentiel : au point central autour duquel s’ordonne la pensée politique de toute une vie. C’est la découverte de la France, dans les profondeurs de son histoire et dans la triste réalité des années trente. C’est Issy-les-Moulineaux, et c’est Bouvines.

Lorsque le comte de Paris visite les taudis de la région parisienne, il découvre une misère qu’il ne pouvait pas imaginer, une misère que nous concevons mal aujourd’hui et dont nous verrons les images lors des émissions télévisées consacrées aux Mémoires du Prince. Le choc d’Issy-les-Moulineaux sera déterminant : il explique que le comte de Paris ait conçu l’action politique comme une œuvre de justice, que son premier livre ait été consacré au prolétariat, et qu’il ait désiré toute sa vie que le pouvoir politique, libéré des pesanteurs sociales — ou si l’on veut de la bourgeoisie qui le confisque depuis deux siècles — permette une véritable promotion du salariat.

Cette découverte de la France « sur le terrain » permet également de mieux comprendre comment, à partir de cette première expérience, le comte de Paris conçoit la méthode même de son analyse et de sa réflexion politiques. Son entourage ne lui ayant pas dit la situation sociale de la France, il s’en méfiera avant de s’en séparer. Et le Prince cherchera toujours à se rendre compte par lui-même, sur place, au lieu d’écouter les théoriciens ou de lire leurs livres. D’où la souffrance de l’exil qui le sépare d’une réalité qu’il a du mal à appréhender de loin, qu’il ne peut connaître qu’à travers les paroles de ceux qui arrivent de France. D’où l’importance qu’il attache aux nombreux voyages qu’il fera à travers la France après son retour d’exil : enfin, il peut voir, et juger, par lui-même.

Issy-les-Moulineaux. Mais aussi Bouvines, où le comte de Paris reprend vraiment le fil de la tradition capétienne : l’alliance du roi et du peuple contre ceux qui veulent assujettir la nation. Alliance qui fonde la légitimité du pouvoir, lien solide qui permet la liberté du pouvoir et la liberté du peuple : car le lien entre le roi et le peuple se noue autant pour résister à l’envahisseur que pour lutter contre les féodalités intérieures qui veulent détruire l’Etat et exploiter le peuple. Vision très ancienne et très moderne de la monarchie, dont le général de Gaulle s’inspirera. Vision totalement étrangère aux conceptions « autoritaires » qui avaient cours dans les milieux monarchistes au moment où le comte de Paris faisait le voyage de Bouvines. Nous sommes loin de la monarchie imposée par le « coup de force », et des slogans très équivoques (« dictateur et roi », « l’autorité en haut, les libertés en bas ») que l’Action française répétera de façon inconsidérée. Pour le Prince, la monarchie ne peut qu’être populaire et c’est pourquoi, prolongeant sa réflexion de Bouvines, il rédigera après la guerre un « projet de constitution monarchique et démocratique » dans lequel il montrera comment pourrait s’instituer un véritable dialogue entre le peuple et le pouvoir. Bien qu’écrite en 1946, cette « constitution » conserve aujourd’hui son caractère révolutionnaire…

L’ACTION FRANÇAISE

D’Issy-les-Moulineaux à Bouvines, un projet politique est né, qui ne fera que se développer et se préciser au cours des années et qui conserve aujourd’hui sa vigueur première. Un projet que rien ne fera dévier : ni les explications doctrinales du « précepteur » du comte de Paris, ni les diktats de l’Action française. Entre la volonté du Prince et celle de Charles Maurras, le choc était en effet inévitable.

Mais que représentait donc, dans les années trente, cette Action française ? Une force importante, et intellectuellement prestigieuse. L’Action française était née au début du siècle, dans le tumulte de l’affaire Dreyfus. Rapidement, elle avait redonné vie à l’idée et au mouvement royalistes. Très patriote, et même « nationaliste intégrale », elle n’en était pas pour autant conservatrice. Dénonçant le danger allemand et la faiblesse de la Troisième République, elle prenait aussi la défense du syndicalisme naissant, et engageait un débat passionnant avec les militants révolutionnaires qui rejetaient, comme elle, les politiciens radicaux et socialistes d’une république très bourgeoise. Par ses actions de rue et par sa pugnacité intellectuelle, l’Action française amenait à la monarchie des étudiants, des ouvriers, des employés, devant lesquels les vieux notables monarchistes s’effaçaient. D’ailleurs, le Prétendant en exil la reconnaissait implicitement et avait dû écarter, en même temps que le comte de Larègle, les représentants de la vieille garde.

Puis la guerre était venue. Au front, toute la jeune génération royaliste était tombée. Elle allait terriblement manquer à l’Action française qui, reprenant sa progression rapide après la guerre, souffrait cependant d’une maladie secrète. Elle donnait, pourtant, toutes les apparences de la bonne santé. Ses rangs grossissaient, son action économique et sociale était intelligente, elle devenait un mouvement populaire comme allait le montrer, en 1926, l’immense réunion du Mont des Alouettes.

Pourtant, dès 1925, la sclérose progresse et des coups très durs l’affaiblissent. D’abord le départ de Georges Valois, son seul théoricien économique d’envergure, puis sa condamnation par le Vatican, puis une nouvelle crise en 1930. Son public devient conservateur, ses prises de position la situent de plus en plus nettement à droite et elle s’enfonce, même intellectuellement, dans la routine.

C’est cette Action française-là que le Prince rencontre en Belgique. Il sait que, sans Maurras, il n’y aurait probablement plus d’action monarchiste. Mais il sent qu’il doit prendre ses distances avec le mouvement royaliste. Lorsque la rupture sera consommée, et rendue publique en 1937, beaucoup accuseront d’ingratitude te « Prince rouge ». Mais pouvait-il agir autrement ? Quarante ans plus tard, alors que les passions sont retombées, il faut répondre tranquillement : non. D’abord parce que l’Action française voulait monopoliser l’idée et l’action royalistes, reléguant de ce fait tes Princes en exil à un rôle de figurants. Le duc de Guise et le comte de Paris pouvaient-ils l’accepter ? Ensuite parce que l’Action française, en insistant trop sur la « doctrine », conduisait beaucoup de ses adhérents à une conception désincarnée de la monarchie. Enfin parce que l’Action française, après avoir théorisé pendant plus de trente ans sur le « coup de force », échouait en 1934, en faisant tuer des militants pour rien.

Il fallait donc que les Princes reconquièrent leur indépendance de pensée et d’action. Qu’ils disent eux-mêmes la monarchie, et sa véritable tradition. Qu’ils agissent en dehors du parti royaliste, afin de pouvoir s’adresser à l’ensemble des Français, quelles que soient leur condition et leurs opinions. Acte douloureux, mais libérateur, et essentiel pour l’action ultérieure du comte de Paris. A partir de 1937, c’est un homme libre qui se présente aux Français. Un homme qui, sans cette rupture, n’aurait pas pu être un recours à Alger en 1942, qui ne serait jamais rentré d’exil et qui n’aurait pas pu jouer, sous la 4e et la 5e République, le rôle qui fut le sien.

DANS LA GUERRE

Un rôle qui, dès 1938, devient autre. Sans doute, le comte de Paris anime lui-même une propagande royaliste qui s’adresse à des milieux nouveaux. Mais il s’adresse déjà à l’ensemble de la nation, pas encore comme recours, mais déjà comme serviteur de tous, pour protester contre les accords de Munich. C’est cette même vocation de serviteur de la nation qui lui permettra d’être, à la demande du gouvernement français, l’ambassadeur extraordinaire de la France auprès de plusieurs pays pendant la drôle de guerre.

C’est ensuite l’engagement dans la Légion étrangère et la défaite, que le Prince vit au milieu de ses camarades. Beaucoup, depuis, se sont demandé si, après la défaite, le comte de Paris n’aurait pas dû rejoindre le général de Gaulle à Londres. Il est facile de formuler des regrets, une fois connu le déroulement des événements. Mais, en juin 1940, que représentait, pour un légionnaire coupé de tout, le futur héros de la France libre ? Et le Prince n’indique-t-il pas dans ses Mémoires qu’il comptait demeurer en France pour y faire de la résistance ? Mais il y eut la mort du duc de Guise et le retour, nécessaire, au Maroc. On ne fait pas l’histoire avec des si… Les regrets sont d’autant plus inutiles que le comte de Paris, comme il l’explique très clairement, aurait pu jouer, à partir d’Alger, un rôle fondamental dans la libération de la France.

N’entrons pas dans les détails de l’imbroglio d’Alger, ni dans la sombre affaire Darlan. L’important est que, à Alger, après le débarquement américain, le Prince ait pu se présenter comme un recours possible, « crédible ». Cela parce qu’il était déjà, depuis plusieurs années, en situation d’arbitre indépendant, libre de tout parti, à la disposition de toute la nation. Un général imbécile (Giraud) et monarchiste de surcroît (ce qui peut paraître un comble) ne l’a pas voulu. Les Américains non plus. Là encore, certains ont reproché au comte de Paris son attitude. Trop indécise, disent-ils. A lire les « Mémoires », on s’aperçoit au contraire que le comte de Paris a agi rapidement et efficacement, mais qu’il ne pouvait plus, à partir d’un certain moment forcer le destin. Ce n’est pas lui le responsable, mais tous ceux qui n’ont pas compris quelle chance s’offrait alors.

D’ailleurs, l’histoire montre qu’il est difficile de reprocher au comte de Paris son manque de ténacité, ou de courage. L’échec de 1942 ne l’abat pas ; l’exil, malgré sa dureté, ne l’empêche pas d’espérer. La guerre terminée, il relance ses réseaux de propagande monarchiste, regroupés autour du journal « Ici France ». Mais il doit rapidement interrompre (dès 1947) ce type d’action ; une fois encore les monarchistes l’ont déçu par leur conservatisme social et leurs engagements à l’extrême-droite. Echec positif : une nouvelle conception de l’action en naît, très moderne dans sa forme, et qui correspond exactement au rôle que le Prince s’est assigné : pas de parti bien sûr, ni même de réseaux de militants, mais un bulletin rédigé par le Prince lui-même ou par les membres de son bureau politique. Le bulletin portera sur toutes les questions importantes — politiques, économiques, sociales — qui se posent à la France et sera envoyé à tous les responsables du pays : responsables politiques, maires, conseillers généraux, syndicalistes… Cette modeste feuille recto-verso jouera un rôle important : non seulement parce qu’elle apporte des analyses solides (qu’il serait utile de relire aujourd’hui encore) mais aussi parce qu’elle montre que le comte de Paris est présent — il rentre d’exil en 1950 —, attentif, disponible, et loin, très loin des combats passéistes des nostalgiques de l’Action française.

La 4e République est alors entrée en agonie. L’Algérie devient un problème lancinant, que la classe politicienne est incapable de résoudre. Le comte de Paris analyse le « mal français », réfléchit sur l’Etat, combat la C.E.D. Il voyage, rencontre des hommes politiques de toutes tendances (on dira qu’il est « socialiste »), des syndicalistes ouvriers et paysans. Et, dès 1954, il engage un dialogue qui ne prendra fin qu’avec la mort de l’homme du 18 juin.

LE DIALOGUE AVEC DE GAULLE

Il n’est pas possible de retracer, dans ce rapide survol, ce que fut le dialogue entre le comte de Paris et le général de Gaulle : il faut lire les lettres elles-mêmes, et ce que le Prince rapporte de leurs conversations. L’existence de ces relations et du projet réunit les deux hommes fut parfois niée. Pourtant, tout les rapprochait : une passion de la France, une même conception de la légitimité fondée sur les services rendus et sur l’adhésion populaire, un souci identique de l’Etat qu’ils voulaient tous les deux restaurer dans son indépendance et dans sa dignité. Cela, nous le savions, comme nous savions depuis les « Septennats interrompus » de Philippe de Saint Robert que de Gaulle était monarchiste et qu’il avait songé, pour la France, après lui, à la monarchie. Avec les « mémoires » du comte de Paris, avec les phrases qu’il cite et les lettres qu’il publie, cette adhésion profonde du général de Gaulle à la monarchie devient une évidence. Ce qui ne peut manquer aujourd’hui de transformer le vieux débat sur l’héritage du gaullisme…

Cela a failli se faire. Cela ne s’est pas fait. Le comte de Paris explique pourquoi et comment, révélant ainsi aux Français une page inconnue de leur histoire. On discutera longtemps sur le point de savoir ce qui a empêché le général de Gaulle d’aller jusqu’au bout. Sans doute n’y a-t-il pas d’explication unique : peut-être a-t-il voulu, en 1965, affermir ce qu’il avait entrepris, peut-être l’hostilité de l’entourage a-t-elle pesé trop lourd, peut-être de Gaulle a-t-il pensé qu’il avait encore beaucoup de temps. Mais le temps allait contre lui, et contre le projet d’une accession au pouvoir du comte de Paris. De gaullienne, la 5e République devenait gaulliste : chose d’un parti, et d’équipe technocratique qui refusaient la révolution sociale que le général de Gaulle portait en lui. Le comte de Paris sentait ce déclin d’une idée, cet enlisement d’une volonté dans la politique politicienne : il le dit au général de Gaulle dans un rapport de 1966 d’une étonnante clairvoyance. Ne voulant plus apporter son soutien au régime, refusant de rejoindre une opposition médiocre, il choisit le silence — rompu par sa lettre au Général en mai 1968. Puis ce fut le départ de de Gaulle, et les lettres que celui-ci adressa au comte de Paris depuis Colombey : elles disent que le Prince et sa famille demeure une espérance. Un serviteur s’en va, sa mission accomplie. L’autre demeure comme recours, exprimant plus profondément la France, et témoignant d’une volonté de servir jamais démentie. Par-delà les discussions, voire les polémiques, que susciteront ces Mémoires – qu’il s’agisse de l’Action française, de l’affaire Darlan, ou de la fin de l’Algérie française — c’est ce dialogue sur la France qui restera dans l’histoire. Et c’est cette vocation de serviteur de tous, affirmée sans cesse par un homme libre, qui fera peut-être réfléchir les Français pour le présent et pour l’avenir.

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Henri, comte de Paris, Mémoires d’exil et de combats, Atelier Marcel Jullian, 1979.

Article publié dans le numéro 291 de « Royaliste » – 12 avril 1979

 

(…) Je connais ceux qui s’affirment royalistes. Ils sont très nombreux, ils sont gentils, ils sont sympathiques. Il y a les successeurs de l’Action Française, il y en a d’autres, des jeunes, très sincères et beaucoup plus proches de moi, qui suivent les orientations que je souhaite. Mais qu’il y ait un, deux ou dix mouvements royalistes, pour moi, c’est la même chose : il n’y a pas, il n’y aura pas de parti royaliste parce que je ne peux être l’homme d’un parti. C’est 50 millions de Français, avec leurs souffrances et leurs problèmes, que je veux aider et – est-ce rêver ? — voir souhaiter la monarchie.

Je fais confiance à leur (les Français) goût de la discussion et surtout à leurs réactions brutales, comme celle des sidérurgistes que j’interprète comme un signe de santé de la nation : enfin, quelque chose bouge !

Henri, comte de Paris Interview à l’Express Avril 1979