Sociologue, Robert Castel a consacré un livre fondamental à l’histoire de la question sociale. Pour comprendre l’ébranlement qui affecte la société salariale et qui expose des millions de citoyens à la précarité, il faut en effet remonter le temps. Un voyage au cours duquel se perdent nombre d’illusions mais qui donne la force d’affronter sans nostalgie le drame qui s’est noué pendant les années soixante-dix.

 

Ces Métamorphoses de la question sociale (1) peuvent se lire de diverses manières et d’abord selon l’intention de l’auteur : une mise en perspective historique de la crise qui ébranle violemment notre société, une redéfinition de la question sociale dont nous avons besoin pour formuler un nouveau projet.

Cette nouveauté n’est pas seulement requise pour maîtriser et ordonner le chaos créé par les recettes néolibérales : elle signifie qu’il n’y a pas d’espoir dans la restauration d’un ordre ancien, ni dans la réhabilitation des structures sociales « traditionnelles », ni dans l’invocation des grandes doctrines d’autrefois.

Alors que l’air du temps est riche en discours sur les « valeurs » et en évocation du « pacte républicain », l’ouvrage de Robert Castel a pour effet de balayer les mythes, les légendes dorées et les imageries pieuses qui enchantent nos récits politiques et qui nous font rêver à un retour heureux vers de pures origines. Solidarités professionnelles et protections statutaires du temps des rois ? Fraternité révolutionnaire ? Spontanéité bienfaisante de l’ordre libéral bourgeois ? Il faut y regarder de plus près.

Ainsi les images de l’ancienne France monarchique ont été fort embellies par le traditionalisme. Certes, l’amour des pauvres est pratiqué en mémoire du Christ ; ils font l’objet des attentions charitables de l’Eglise et des autorités locales et nationales qui organisent l’assistance aux indigents. Mais les couvents, puis les hôpitaux dans lesquels on enferme les mendiants, n’acceptent pas les vagabonds. La société traditionnelle est impitoyable pour les êtres sans feu ni lieu, désaffiliés, deterritorialisés : elle en a peur et les place hors des limites de l’intervention charitable. Pour ces « inutiles au monde », point d’autre destin que le bannissement ou la mort…

L’organisation corporative, qui bénéficia des faveurs de la droite jusqu’en 1944, ne saurait être surestimée : les communautés de métier ne sont pas une organisation dominante car les marchands jouent un rôle déterminant et la royauté crée des manufactures. Le système des corporations entre en crise dès le 14ème siècle et les compagnons vivent comme une déchéance le fait de ne pouvoir devenir maîtres-artisans. Violence des rivalités professionnelles, violence du travail forcé, violence de la répression contre les marginaux : la société traditionnelle n’a rien d’un idylle, même si les monarchies nationales et les républiques citadines ne connaissent pas le second servage qui sévit dans les grands empires du centre et de l’est européen.

En proclamant la liberté et l’égalité, la Révolution française met-elle fin à la dureté d’une société qui, au 17ème siècle, laisse le tiers de la population européenne végéter autour du seuil de l’indigence ? Après la prise de conscience que provoque l’indigence massive, notamment chez Vauban, les premiers libéraux (Adam Smith) promettent la libération des individus par le travail – dès lors que toutes les entraves étatiques et statutaires seront supprimées. C’est bouleverser la conception traditionnelle, qui fait du travail une punition, qui l’inscrit dans un système de contraintes et qui méprise un salariat placé hors de la société de privilèges.

Malheureusement, ni le libéralisme économique naissant ni la révolution politique ne tiennent leurs promesses. La vieille société d’ordres disparaît, les privilèges sont abolis, la fameuse loi Le Chapelier interdit toute régulation du travail et toute organisation des travailleurs, et la Constituante se dote d’un « Comité pour l’extinction de la mendicité » qui proclame que les pouvoirs publics ont une « dette inviolable et sacrée » à l’égard de ceux qui ne peuvent pas travailler. Mais le Comité de mendicité reprend en termes identiques l’ancienne condamnation du vagabondage et appelle à une répression impitoyable de ce qu’il désigne comme un « délit social ». Comme sous l’Ancien régime, il y a les bons pauvres qui ont droit à l’assistance – ceux qui ont une famille, un logement – et les mauvais pauvres désignés comme agents du désordre et du crime.

Quelques uns, comme Marat, devinent qu’on va remplacer « l’aristocratie des nobles » par « l’aristocratie des riches » et, de fait, la modernité libérale verra se développer dramatiquement la question sociale. Déception : ni la richesse croissante des nations, ni la liberté du travail ne font disparaître la misère des classes laborieuses. On sait que les socialistes dénoncent l’exploitation du prolétariat, on se souvient que Louis-Napoléon Bonaparte souhaite l’extinction du paupérisme, on oublie volontiers que les royalistes légitimistes et les catholiques sociaux posent clairement la question sociale et appellent à sa résolution. On découvrira aussi, à la lecture de Robert Castel, que les classes laborieuses n’étaient pas seulement redoutées, mais méprisées et ouvertement haïes : pour les possédants, le prolétariat du 19ème siècle forme une humanité dégénérée, abrutie et pourrie de vices !

Dans une société qui refuse obstinément l’intervention de l’Etat, l’assistance aux indigents (un parisien sur douze en 1836) continue d’être assurée par les religieux et les particuliers, qui souhaitent le redressement moral des « classes inférieures », par les sociétés de secours mutuels et par le patronage des grands industriels qui veulent fixer les ouvriers en leur construisant des logements et en organisant divers services sociaux.

Dans une France gouvernée par la bourgeoisie libérale, « l’Etat social », comme tierce solution entre la moralisation du peuple et la violence révolutionnaire, ne se construira que très lentement. Alors que l’empire bismarckien et les monarchies de l’Europe du Nord ont déjà mis en place des législations sociales fort avancées, les réalisations de la 3ème République sont maladroites et tardives : la loi de 1910 sur les retraites ouvrières est un échec, il faut attendre 1930 pour qu’une loi sur l’assurance sociale soit adoptée, et c’est la victoire du Front populaire qui permet enfin des conquêtes majeures – congés payés, quarante heures, augmentation des salaires, nationalisations. Et il faudra attendre la Libération pour que la Sécurité sociale soit instituée, et 1958 pour que les Assedic soient organisées. Passage d’une société d’assistance à une société d’assurance, qui a pour socle la généralisation du salariat…

Cette généralisation du salariat (82% de la population active en 1975) n’assure pas plus le triomphe de la classe ouvrière qu’elle n’aboutit à une société homogène. Mais elle représente un incontestable progrès, dont nous mesurons aujourd’hui la fragilité. La société salariale s’inscrit dans les diverses formes de travail effectuées par la population active, l’activité salariale procède d’un travail fixe et rationalisé (le taylorisme), elle permet l’accès à des consommations qui favorisent la production de masse – selon le modèle fordiste – ainsi que l’accès à la propriété sociale et aux services publics ; elle se développe dans le cadre d’un droit du travail qui fait prévaloir les statuts collectifs sur le contrat individuel – les conventions collectives. Entre 1945 et 1975, cette société a été celle du dynamisme revendicatif, de l’amélioration des conditions de vie, du plein emploi, de l’espoir de la promotion sociale, de l’accroissement des droits et des garanties – mais sans que les inégalités et les injustices, les misères matérielles et morales soient pour autant effacées comme le laissent supposer les apologies naïves de Trente glorieuses.

Cette société salariale était malheureusement beaucoup plus fragile qu’on ne l’a cru. Elel reposait pour partie sur la croissance économique, et cette croissance a fait défaut. Elle supposait la politique active de l’Etat social (et d’intention social-démocrate) mais son retrait (le virage libéral de 1986, la politique « modeste » de Michel Rocard) a provoqué un délitement du lien social. Cette société salariale s’inscrivait nécessairement dans une nation qui voit son autonomie réduite par les interdépendances économiques et qui s’est soumise à la tyrannie des marchés financiers. Elle s’appuyait enfin sur des entreprises dont la fonction intégratrice s’est affaiblie au moment même où l’Entreprise était célébrée.

D’où le grand ébranlement que nous subissons. Il se manifeste par un chômage massif et de plus en plus angoissant - les sous-qualifiés ne sont pas employés et les qualifiés ne sont pas employés – et par une précarisation croissante : les travailleurs stables sont déstabilisés, beaucoup s’installent dans la précarité, les places utiles et socialement reconnues ne sont plus assez nombreuses. Apparaît une vaste catégorie de surnuméraires qui évoque les inutiles au monde du temps jadis. Et c’est le moment choisi par la gauche pour passer d’une politique d’intégration (par l’action globale) à une politique d’insertion (locale, catégorielle) qui est un échec…

D’où la nécessité d’une nouvelle politique sociale, que Robert Castel souligne dans sa forte conclusion. Pour affronter la crise de l’avenir, il faut un « Etat stratège » capable de redéployer ses interventions en tenant compte des tendances individualistes tout en affirmant son rôle protecteur – tant il est vrai qu’ « il n’y a pas de cohésion sociale sans protection sociale ». Et il faut une nation capable de préserver ou de reconquérir une relative autonomie, car il n’y a pas de politique sociale efficace et contrôlable hors de la collectivité nationale.

La nouvelle question sociale appelle des solutions politiques jamais coupées de l’expérience historique, ni étrangères aux mouvements qui marquent la modernité pour le meilleur et pour le pire. L’immense et très solide travail de Robert Castel est de ceux qui redonnent confiance en l’avenir.

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(1)Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Editions Fayard, 1995.

 

Article publié dans le numéro 642 de « Royaliste » – 1995.