Normalien, énarque, haut fonctionnaire, enseignant à Sciences Po, David Djaïz s’est fait connaître par un très remarquable premier livre sur la guerre civile (1). Le deuxième est consacré aux conditions d’existence de la démocratie, aujourd’hui menacée par la mondialisation ultralibérale et la technocratie européiste. “Slow démocratie” (2) mérite la lecture attentive et la critique exigeante que l’on doit à un jeune auteur dont la réflexion va compter dans les années à venir.

Pendant que se diffusait la fable vaguement hégélienne de la “fin de l’Histoire”, la dialectique historique nous a joué un mauvais tour dont nous ne sommes pas remis. Alors que les défenseurs parfois tardifs de l’Etat de droit, des droits de l’homme et de la démocratie se réjouissaient de leur victoire sur le totalitarisme et annonçaient l’avenir radieux de la Démocratie et du Marché, nous avons vu se mettre en place un processus de négation de la démocratie par le Marché, ce pur concept recouvrant les puissances qui ont obtenu la libéralisation des échanges économiques et qui voudraient que celle-ci soit totale. La démocratie libérale, fondée sur les principes du libéralisme politique a été victime du libéralisme économique qui s’est radicalisé après la chute de l’Union soviétique.

Cette radicalisation s’analyse de manière rétrospective comme un “coup de force silencieux” dont David Djaïz retrace les étapes. De 1968 à 1979, mise en accusation de la démocratie illimitée et retour en force de l’idéologie néo-libérale. De 1979 à 1989, esquisse d’un nouveau dispositif avec la dérégulation et l’indépendance des Banques centrales. De 1989 à 2008, “hypermondialisation” et mirage de la gouvernance mondiale. Depuis la crise financière, l’administration des choses est ou semble être assurée par un dispositif qui marginalise les institutions démocratiques et le jeu politique et qui est constitué par les traités européens, les accords de libre-échange, les juridictions supranationales, les banques centrales et les organes de l’Union européenne. David Djaïz voit dans ce dispositif un “nouvel ordre politique” alors qu’il s’agit selon moi d’un nouveau système disciplinaire rigoureusement antipolitique. Soumettre les Etats nationaux à des normes irrévocables, c’est imposer l’administration des choses au détriment du gouvernement des hommes, c’est priver les nations de leur indépendance constitutive à l’égard des puissances et des pouvoirs extérieurs – indépendance qui permet, par l’œuvre propre de l’Etat, d’instituer le peuple en collectivité politique.

Reprenant le “triangle de Rodrik” (3), David Djaïz explique qu’”on ne peut à la fois conserver la forme nationale, être une démocratie vivante et être en situation d’hypermondialisation”. Par exemple, la cité-Etat de Singapour s’est branchée sur le marché” mondialisé et a gardé sa forme nationale en sacrifiant la démocratie. De même, les membres de l’Union européenne sont des nations immergées dans la mondialisation et qui sont en train de sacrifier leurs institutions démocratiques.

A des démocraties de plus en plus formelles, correspondent des sociétés de plus en plus fragmentées. Partout dans le monde développé, on observe une forte progression des inégalités de patrimoines et de revenus. Peu de personnes très riches, beaucoup de pauvres et des classes moyennes décimées. Dans cette structure inégalitaire, il y a conflits entre les nomades, qui occupent des emplois délocalisables et bien payés – ingénieurs, cadres – et les sédentaires – caissière, cuisinier, infirmière, professeur – qui sont assignés à résidence et mal payés… La minorité nomade estime qu’elle n’a plus besoin de l’Etat-providence qui est indispensable à la majorité. La mondialisation ultra-concurrentielle et le progrès technologique provoquent le séparatisme social et la fragmentation territoriale à l’intérieur des nations mais aussi une inégalité croissante entre les pays membres de l’Union européenne. Tous ces phénomènes sont clairement exposés dans “Slow démocratie”, ainsi que leurs conséquences politiques, qui se manifestent notamment dans le national-populisme. Pour répondre à cette crise multiforme, David Djaïz présente un ensemble de propositions qui portent sur les relations économiques internationales et sur l’Union européenne.

Il s’agirait de trouver un équilibre entre une “hypermondialisation” et un “hypernationalisme” en conciliant les démocraties nationales et la mondialisation. L’opposition des deux “hyper” me semble contestable car ce qui est dénoncé comme hypernationalisme rassemble le protectionnisme et l’autarcie dans une même volonté de clôture alors que la protection des économies nationales relève de décisions politiques qui consistent à choisir les produits et services qui peuvent entrer sur le territoire national et à fixer les conditions tarifaires et non-tarifaires qui régulent les flux commerciaux. C’est la situation que nous avons connue dans la France dirigiste de l’après-guerre et avec le Tarif extérieur commun. D’ailleurs, tout en récusant le mot, David Djaïz s’inscrit dans la logique d’un protectionnisme raisonné lorsqu’il explique qu’il faut réorienter le FMI et la Banque mondiale, les rééquilibrer en renforçant l’OIT, en créant une Organisation mondiale de l’environnement selon les objectifs généraux d’écologie, de démocratie et de justice sociale , en taxant les activités de Google, Amazon et autres GAFA sur le territoire national.

Face aux perspectives catastrophiques ouvertes par le fonctionnement de l’Union européenne, David Djaïz propose de “redéfinir son architecture institutionnelle en profondeur” et reprend les idées de Thomas Piketty : sans dénoncer les traités existants, “quelques nations volontaires” signeraient un traité de démocratisation de l’Europe aux termes duquel elles mutualiseraient une petite partie de leurs recettes fiscales. Ce budget supranational permettrait de financer la recherche scientifique, par exemple, et un “filet de sécurité” social selon les décisions que prendrait une assemblée issue des Parlements nationaux. Ce projet laisse perplexe.

Un traité associant quelques nations créera une fragmentation supplémentaire dans une Union déjà fragmentée car il est hautement improbable qu’on puisse articuler ce traité social-démocrate avec les traités disciplinaires régissant l’Union européenne et les normes d’une zone euro gérée par l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne – le tout sous l’égide de la Cour de justice de l’Union. Dire qu’un tel traité serait “expérimental” ajoute un doute d’autant plus sérieux sur ses conditions de possibilité, puisqu’il faudrait qu’un tel texte soit soumis à référendum dans les “nations volontaires”. Dans le cas, également improbable, où ce traité serait approuvé par le suffrage universel dans plusieurs nations, on n’y trouverait aucune solution au système de contrainte monétaire, budgétaire et commerciale établi par les actuels traités. C’est ce carcan qu’il faut faire sauter si nous voulons renforcer la solidarité dans la nation.

Les propositions avancées par David Djaïz pour conforter la protection sociale sont intéressantes – création d’un service civique universel, dotation en capital de chaque citoyen à sa majorité – mais encore timides par rapport à la violence des logiques de destruction sociale exposées dans “Slow démocratie”. C’est sous l’égide de l’Etat-Providence qu’est envisagée une nouvelle politique territoriale. David Djaïz propose de taxer les rentes d’agglomération, de délocaliser certaines administrations centrales pour réduire les fractures sociales et géographiques et de “mettre en valeur les travailleurs sédentaires dont les activités rendent service à la communauté locale et à son écosystème”. Cinq domaines d’activité pourraient faire l’objet d’une prise en charge locale : la distribution de l’eau, la production et la distribution de certains aliments frais, l’amélioration des logements, le traitement des déchets et une petite partie de la production d’énergie – toutes activités qui pourraient être mutualisés sous la forme de biens communs.

L’ensemble des propositions de David Djaïz – dont je donne ici un simple aperçu – est relié de manière cohérente par trois concepts : la nation comme réalité substantielle, la justice sociale comme impératif catégorique et la démocratie comme ambition à la fois nationale et internationale. Cependant, le projet politique ainsi formulé laisse de côté une réalité indispensable à l’existence nationale : l’Etat, au sens large du Gouvernement détenteur d’un pouvoir souverain, bien au-delà des fonctions protectrices et redistributrices assurées par l’Etat-Providence.

Haut-fonctionnaire, David Djaïz a fait un choix délibéré, pour bien souligner le rôle capital de la nation démocratique. L’intention est excellente mais elle conduit à faire l’impasse sur les questions décisives qui relèvent de la géopolitique et de la géostratégie. En France, c’est l’Etat qui a unifié le royaume puis la nation, dans une lutte permanente contre les féodalités intérieures et contre les puissances impériales. La dialectique des empires et des États nationaux a trouvé sa solution, toujours fragile, dans le principe de l’équilibre entre les Etats européens. Cela signifie que l’Europe ne peut se construire sur des affinités idéologico-politiques – même si cela reste un idéal – mais sur des relations entre Etats cherchant à assurer le maintien ou le rétablissement de la paix dans le respect des souverainetés nationales. Les alliances de revers conclues par la France avec les Ottomans, avec la Russie tsariste, avec l’Union soviétique, se sont faites hors de toutes considérations relatives au régime politique des pays alliés. De même, une Europe confédérale fondée sur un pacte de sécurité collective et sur des accords de coopération devra associer tous les Etats qui participent à l’équilibre européen (4), à commencer par les trois puissances nucléaires européennes. La France ne saurait oublier qu’elle doit rétablir son rang mondial et c’est par la mobilisation des moyens de l’Etat qu’elle pourra le faire – sans compter sur la bienveillance démocratique des Etats-Unis, par exemple…

Somme toute, la “slow démocratie” est un avenir peu probable. La reconquête de notre indépendance nationale et l’objectif général de justice sociale conduiront à mener des batailles de tous ordres, diplomatiques, monétaires, économiques, écologiques, contre des coalitions d’intérêts privés à l’intérieur et contre des puissances extérieures. C’est dans ces luttes que nous referons notre unité.

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(1) David Djaïz, La guerre civile n’aura pas lieu, Le Cerf, 2017.

(2) Slow démocratie, Allary Éditions, 2019.

(3) Dani Rodrik : économiste et universitaire turc, professeur à Harvard, auteur entre autres ouvrages de “La mondialisation sur la sellette”, De Boeck supérieur, 2018.

(4) “Royaliste” n°1181 : Pour la grande Europe.