Où l’on voit un manifeste démocratique créer une antinomie entre l’égalité et la liberté. De quoi réjouir les réactionnaires de tout poil.

Sur une pleine page du « Monde » (1), le texte du Manifeste « pour une démocratie paritaire » et les signatures de 577 citoyennes et citoyens qui en approuvent l’intention et les termes… L’intention est assurément judicieuse : souligner la faiblesse de la représentation féminine dans les assemblées élues, protester contre ce fait, et réclamer qu’il soit mis fin à cette scandaleuse inégalité suscite une immédiate sympathie.

Il est vrai qu’on ne compte aujourd’hui que 5 % de femmes parlementaires, dans une France qui a souffert d’un retard historique, puisque le droit de suffrage n’a été donné aux femmes qu’en 1945, et que leur accession aux responsabilités politiques est le « fait du prince », comme le dit le Manifeste, c’est-à-dire la conséquence de la décision du président de la République et (ou) du Premier ministre lors du choix des ministres. Tout cela doit être dit et répété.

Encore faudrait-il que la revendication exprimée dans le Manifeste des 577 ne vienne pas ruiner l’excellence des intentions. Or tel est bien le cas. J’écris cela avec tristesse, car il y a dans la liste des signataires beaucoup d’hommes et de femmes qui sont ici appréciés et respectés pour leurs engagements et leurs recherches. Mais l’amitié est autre chose que la complaisance, et la qualité des signataires n’atténue en rien les redoutables inconséquences du texte.

Que réclame en effet le Manifeste ? L’adoption d’une loi organique (c’est-à-dire d’un complément à la Constitution qui disposerait que « les assemblées élues au niveau territorial comme au niveau national sont composées d’autant d’hommes que de femmes ». Or il faut dire clairement que :

Cette proposition est contraire à la démocratie revendiquée par les signataires du manifeste : le suffrage universel implique la pleine liberté de choix, que la parité obligatoire détruirait. Pour sortir de cette première contradiction, il faudrait instituer deux collèges – l’un féminin, l’autre masculin. Mais cette formule conduirait à de nouvelles difficultés : les députés et les sénateurs des deux collèges siégeraient- ils ensemble ? En ce cas la représentation politique primerait-elle sur la représentation par sexe ? Faudrait-il instituer une présidence alternée des assemblées ? On voit à quelles absurdités conduirait la règle de la parité.

En outre cette proposition est contraire aux principes républicains invoqués par le Manifeste et qui concernent l’unicité de la volonté générale, le caractère national de la représentation parlementaire (on est député de la nation, et pas d’une fraction de territoire) et la nullité du mandat impératif. Ces principes républicains seraient d’ailleurs préservés et renforcés dans une monarchie royale pour deux raisons : ils permettent de conforter symboliquement et pratiquement l’unité de la nation ; ils garantissent le caractère intrinsèquement politique de la représentation nationale.

Au contraire, si la parité devenait un principe constitutionnel, il n’y aurait pas de raison de refuser l’application de cette règle à d’autres groupes, qui feraient valoir d’autres différences, non moins fondées. A la représentation de différence sexuelle, on pourrait ajouter celle des différences religieuses, et l’extrême droite pourrait exiger une représentation ethnique.

Le principe de la parité conduit immanquablement à une libanisation qui détruit le civisme et l’idée même de politique.  En le proclamant y avoir réfléchi, les 577 donnent des armes à la réaction machiste et aux adversaires de la démocratie. La lutte contre l’inégalité des sexes mériterait mieux que cette provocation absurde et dangereuse. Par exemple, il faut souhaiter que toutes les formations politiques suivent l’exemple du Parti socialiste qui a décidé de présenter autant de femmes que d’hommes sur sa liste pour les européennes. Liberté et égalité restent alors compatibles, et l’enjeu politique se trouve préservé.

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  • « Le Monde », 10 novembre 1993.

Article publié dans le numéro 610 de « Royaliste » – 29 novembre 1993