Admirons la justesse des expressions familières qui fleurissent l’espace d’une ou deux saisons. Il y a quelques années on « s’éclatait » volontiers et, de fait, nous savons quelles expériences conduisent à ce mode d’autodestruction. Maintenant, on dit volontiers d’une personne qui ne va pas bien dans sa tête que ses plombs ont sauté, ou fondu.

Les plombs qui sautent… L’image reflète assez bien notre situation sociale et politique. Au début de l’été, la scission au sein de la Fédération de l’Education nationale et, en octobre, l’éviction brutale du secrétaire national de la CFDT ont ponctué la crise globale d’un mouvement syndical en panne de projet et en perte croissante de crédibilité, d’effectifs et de représentativité…

MÉDIATIONS

La classe politique est elle aussi en train de disjoncter. Dans la panique qui l’a saisi, le Parti socialiste ne semble plus capable de redonner confiance à son propre électorat et assiste, décontenancé, à la mise en œuvre de la stratégie autonome des deux courants écologistes qui, de toutes façons, ne pouvaient manquer de le « trahir » avant ou après les élections législatives. Mais l’opposition n’est guère plus fringante. Grignotée sur sa droite par MM. Le Pen et de Villiers, bousculée sur sa gauche par MM. Pasqua et Séguin, elle se traîne vers sa victoire en sachant qu’elle marquera une nouvelle phase dans la rivalité entre MM. Chirac et Giscard d’Estaing. Comme dit le proverbe, jeux de doubles multipliés ne favorisent pas l’unité…

Le gouvernement, quant à lui, est entré dans cette période floue que connaissent les voyageurs, celle où l’on est pas encore et déjà parti : les ministres sont bien là puisqu’ils bouclent les dernières lois et le dernier budget, mais ils sont déjà ailleurs, songeant à ce qu’ils feront après la défaite. Affaires et scandales – l’argent, le sang – constituent le dernier point d’ancrage dans une réalité sordide et atroce. Quoiqu’ils disent, quoi qu’ils fassent, et même s’ils n’ont rien fait, les actuels responsables politiques sont en permanence au banc des accusés.

Nul ne devrait se réjouir d’une situation qui se caractérise par le discrédit croissant de tous les médiateurs nécessaires : les syndicats, les partis, et le gouvernement ne paraissent plus capables d’organiser le débat, de lui donner sens en formulant des critiques et des projets cohérents, et d’assurer la représentation de la société. Cette situation est d’autant plus grave que les intermédiaires de substitution ne résisteront pas longtemps. Le propre des médias, si mal nommés, est de ne rien médiatiser : ils constituent un miroir grossi et déformant de la société, et l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes n’est qu’un reflet des idées, des préjugés et des tendances dominantes. On voit d’ailleurs que les mensonges et les manipulations de quelques-uns (à TF1, à l’Evénement du Jeudi…) sont en train d’ébranler tout l’édifice… Point de salut, non plus, dans le retour au « local » puisque les pratiques douteuses et irresponsables existent aussi dans certaines régions et municipalités.

Que reste-t-il quand les médiations sautent les unes après les autres ? Des nouveaux venus, qui se prétendent les bons et rassurants interprètes de la pureté première et des valeurs vraies. Ainsi MM. Le Pen, de Villiers, Waechter, assurément très différents mais qui ont comme point commun de vouloir nous brancher directement sur l’originel, sur la terre ancestrale, sur l’élémentaire… Rien de pire que ces fictions ethnicisantes, pseudo-traditionalistes ou naturalistes qui défigurent, subvertissent et tendent à détruire les valeurs et les traditions qu’elles prétendent promouvoir. Ce n’est pas un hasard si le referendum d’initiative populaire est une revendication commune à MM. Le Pen et Waechter : l’expression directe ruine la représentation et menace les principes fondamentaux de l’État de droit. A cela s’ajoutent la mise en scène télévisée des pulsions (1) – là encore l’argent et le sang – et l’usurpation médiatique de la fonction judiciaire et des tâches policières à travers les « reality show » et les émissions qui singent les procès et les enquêtes sur les personnes disparues.

DANGERS

L’ensemble de ces conduites crée dans le domaine des valeurs, entre les fonctions, quant aux institutions représentatives, une confusion qui est aggravée par la fuite devant les responsabilités et par le conservatisme absolu des classes dirigeantes. Cette situation favorise des ruptures brutales, des révoltes irrationnelles, des impostures majeures, des replis autoritaires. Elle est beaucoup plus dangereuse que le changement de majorité annoncé pour mars prochain. Aussi devons-nous, plus que jamais, nous interdire toute complaisance pour les nageurs en eau trouble, toute participation campagnes de déstabilisation menées contre les responsables politiques de gauche comme de droite – sans renoncer pour autant à notre fonction critique et à notre engagement.

Sauver la politique en tant que telle est la tâche première qu’il nous faut accomplir en compagnie de tous ceux qui refusent de voir notre pays livré, comme tant d’autres aujourd’hui, à des pulsions violentes et meurtrières.

***

(1) Gérard Miller, Malaise, Le Seuil, 1992.

Editorial du numéro 588 de « Royaliste » – 16 novembre 1992