Non, il ne s’agit pas du traditionnel livre de souvenirs de guerre, et les ponts de lianes ne sont pas ceux que montraient les vieux manuels de géographie.

Fragiles en apparence, mais pourtant résistants, les « Ponts de lianes » (1) de Jacques Raphaël-Leygues évoquent à la fois le passé et l’avenir de ce qu’on appelait l’Indochine. Le passé, c’est-à-dire les fils ténus d’une tentative de négociations avec Ho Chi Minh, où l’auteur joua un rôle essentiel, avant que Mendès France ne parvienne au pouvoir et engage son spectaculaire pari. Vieilles histoires, effacées par la guerre des Américains au Vietnam ? Au contraire : il ne faut pas hésiter à plonger dans l’histoire compliquée des missions de J. Raphael-Leygues en Indochine ; elle est riche en leçons politiques qu’il serait dangereux d’oublier. Car la tragédie indochinoise, c’est d’abord la conséquence de la démission de l’Etat. Dans le tourbillon des ministères, la politique devient indécise, et s’immobilise bientôt. On gouverne au jour le jour, en sachant que le lendemain un quelconque successeur peut faire la politique contraire, ou pas de politique du tout. Il faut une catastrophe — comme Dien Bien Phu — pour qu’enfin on se décide à faire quelque chose. En attendant, on laisse les exécutants agir comme bon leur semble. L’administration fait sa politique, allant même jusqu’à contrarier celle des hommes politiques qui lui déplaisent. De même l’armée qui, faute de directives claires, prend n’importe quelle initiative sur le terrain. D’ailleurs, cette armée connaît déjà sa gangrène qui la décompose en castes rivales, chaque « grand chef » entendant faire sa politique, appliquer sa stratégie. D’où une guerre longue et désastreuse, qui aurait pu ne pas éclater.

L’auteur montre clairement l’enchaînement des circonstances qui a conduit à l’affrontement : d’abord, en ne résistant pas au coup de force japonais de 1945, la France a perdu la face vis-à-vis des Vietnamiens. Ensuite, elle n’a pas su négocier avec Ho Chi Minh. Alors c’est l’enlisement, jalonné de désastres militaires. Quarante mille Français périront, tandis que quelques autres se remplissent les poches en trafiquant sur la piastre… Et les politiciens justifient leur impuissance et leur bêtise en évoquant la croisade contre le communisme. Pourtant les armes qui équipent le Viet Minh – et même les canons qui tirent sur Dien Bien Phu – sont américaines. Et la Russie, comme le montre J. Raphaël-Leygues, préférait certainement une présence française en Indochine à l’intervention américaine. Mais les obsessions de la Guerre froide n’expliquent pas tout. Pour l’auteur, certains hommes politiques ont voulu la continuation de la guerre d’Indochine : c’est que, loin de la métropole, l’armée ne risquait pas de ramener le général de Gaulle au pouvoir… Ainsi tout se conjugue : la petite peur des politiciens, le délire de quelques féodaux, les grands intérêts financiers. Voilà ce qui apparait quand l’Etat disparait.

On ne saurait cependant réduire le livre de J. Raphaël-Leygues a un constat amer des occasions perdues : les « ponts de lianes », ce sont peut-être aussi les liens mystérieux qui demeurent entre le peuple français et le peuple vietnamien, malgré le sang versé et le temps qui passe.

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(1)    J. Raphaël-Leygues, Les Ponts de lianes (Hachette).

Article publié dans le numéro 246 de « Royaliste » – 14 avril 1977