Publiées pour la première fois, les « Brèves réflexions » de Mabillon nous permettent de retrouver les fondements de la science historique.

Connue pour son œuvre magistrale sur « Les Historiens et la monarchie » (1), Blandine Barret-Kriegel a récemment publié les « Brèves réflexions sur quelques règles de l’histoire » de Jean Mabillon sans que sa redécouverte et son commentaire rencontrent l’écho mérité.

Sans doute peut-on se demander en quoi nous sommes aujourd’hui concernés par la savante dispute qui opposa entre 1668 et 1678 Jean Mabillon, Bénédictin de Saint-Maur, à deux autres moines mauristes sur l’histoire de l’ordre de saint Benoît. Dans sa préface, Blandine Barret-Kriegel montre que la violente polémique lancée par les pères Mège et Bastide s’inscrit dans le débat entre catholiques français sur le gallicanisme – Mabillon participant à l’offensive voulue un quart de siècle plus tôt par Richelieu en prouvant que ni le monachisme européen ni l’ordre de saint Benoît n’ont été fondés par la papauté.

L’œuvre de Mabillon joue également un rôle considérable dans l’histoire de l’Eglise. En unissant la foi et la science, l’auteur des « Brèves réflexions » et sa congrégation sont parmi les principaux propagateurs des Lumières dans la pensée religieuse ; leur théologie qui sanctifie tout le passé donne à l’histoire un rôle primordial comme lieu de transmission et fait prévaloir, en cette seconde moitié du 17è siècle, l’idée de progrès.

Ceci pour l’histoire religieuse. Quant aux règles dégagées par Mabillon sous l’aiguillon de la critique, elles conservent toute leur actualité puisqu’elles se trouvent au fondement de la science historique. Le savant mauriste distingue en effet les règles éthiques (l’amour de la vérité, la sincérité) qui inversent les rapports traditionnels entre la science et la foi, et les principes épistémologiques qui guident l’historien dans sa recherche en ce qui concerne l’autorité, la tradition et l’argument négatif. C’est en cela que la réplique victorieuse de Mabillon à ses contradicteurs a un caractère révolutionnaire : « là où ils recevaient une autorité, il consulte un témoignage, là où ils invoquaient une tradition, il convoque une documentation, là où ils défiaient l’absence de preuves, il s’engage dans le travail de la preuve.

Les « Brèves Réflections… » font basculer la définition de l’histoire. Celle-ci cesse d’appartenir au domaine de la fidélité, de la piété, du préjugé, de la prescription, pour entrer, de plein droit, dans le champ de la connaissance » écrit Blandine Barret-Kriegel. Mais il ne s’agit pas d’une simple technique : la méthode historique fondée par Mabillon s’inscrit dans une philosophie rationnelle de l’histoire conçue comme progrès, qui n’a rien à envier au rationalisme et au progressisme des Lumières. Ce petit texte nous permet de comprendre et de situer nos grandes ruptures.

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(1) Presses universitaires de France, 1988, 4 vol.

(2) Mabillon, Brèves réflexions sur quelques règles de l’histoire, préface et notes de B. Barret-Kriegel, P.O.L. 1990.

Article publié dans le numéro 560 de « Royaliste » – 3 juin 1991