Après l’effondrement de l’Union soviétique, les religions pratiquées dans la Fédération de Russie ont toutes connu un renouveau qui concerne bien entendu l’Eglise orthodoxe mais aussi l’islam et le catholicisme, très minoritaire mais qui se développe sur une terre qui ne lui a pas toujours fait bon accueil. Après deux décennies de liberté religieuse retrouvée, le tour d’horizon qui s’impose ne doit pas porter seulement sur la partie occidentale de la Russie : les républiques fédérées qui bordent la Volga et celles du Nord-Caucase ne sont pas moins intéressantes à observer.

Deux ans de prison pour les « Pussy Riot », ces jeunes anarchistes qui avaient dénoncé Vladimir Poutine lors d’une manifestation parodique dans la cathédrale moscovite du Christ-Sauveur… Au milieu du mois d’août, la campagne internationale en faveur des jeunes femmes en cours de jugement semble avoir fait écho à la protestation de la Russie profonde. Tel n’est pas le cas. A Moscou, les manifestations de soutien aux « Pussy Riot » n’ont rassemblé que quelques centaines de participants et un sondage montrait au début du procès que 85% des Russes étaient partisans d’une condamnation. Plutôt que de prendre parti sur cette affaire qui ne fait d’ailleurs pas l’objet d’une réaction unanime au sein de la hiérarchie orthodoxe, il faut tenter de comprendre l’état d’esprit de la majorité des Russes par rapport à la religion en général et aux religions qui sont pratiquées en Russie.

Cet effort de compréhension exige que l’on utilise avec prudence les classifications françaises. La Russie a connu au 20ème siècle d’immenses tragédies et les Russes de tous âges et de toutes conditions tentent de se reconstruire sans rompre avec tout le passé. Contrairement à la France, où les camps politiques étaient nettement identifiables dans la première moitié du 20ème siècle, une Russe de quarante ans peut conserver chez elle les icônes de son enfance et son foulard rouge du Komsomol. On peut aussi rencontrer un trentenaire qui milite farouchement pour les droits de l’homme, participe aux manifestations de l’opposition à Saint-Pétersbourg et considère Lénine comme un grand homme… comme si Vladimir Ilitch n’avait pas donné à Félix Dzerjinski la mission de créer la Tcheka. Mieux : cette année, à la veille de la Pâque orthodoxe, deux députés de la Douma publièrent la déclaration qui suit : « Nous devons lutter législativement contre l’offensive libérale, les agressions sectaires, la sécularisation des mœurs, la propagation de l’hédonisme, entre autres idéologies totalitaires, afin de préserver l’unité spirituelle, culturelle, sociale et politique de notre Fédération, cette forme unique de la civilisation chrétienne dont est garante l’Eglise ». Les deux députés appartenaient respectivement à Russie unie, parti majoritaire dévoué à Vladimir Poutine, et… au Parti communiste, principal parti de l’opposition parlementaire qui cultive la nostalgie de l’Union soviétique ! Un groupe parlementaire se constitua sur la base de cette déclaration, et vingtdéputés communistes y portèrent leur adhésion sans indigner le moins de monde leur chef, Guennadi Ziouganov, qui se proclame orthodoxe et athée (1).

Jean-François Colosimo (2), qui relève ces faits peu connus, rappelle surtout que l’Eglise orthodoxe est une église martyre. Entre la victoire des bolcheviks et l’entrée en guerre de la Russie, elle avait vu disparaître 600 évêques, 40 000 prêtres, 120 000 moines et moniales ; 75 000 lieux de culte avaient été détruits dont la cathédrale du Christ-Sauveur, dynamitée et remplacée par une piscine avant d’être reconstruite puis ouverte au culte en l’an 2000. La chute de l’Union soviétique a permis une rechristianisation en profondeur du pays. L’article 28 de la Constitution de la Fédération de Russie affirme que « A chacun est garanti la liberté de conscience, la liberté de croyance, y compris le droit de professer et pratiquer individuellement ou avec d’autres toute religion ou de n’en professer et pratiquer aucune, de choisir, d’avoir et de diffuser librement des convictions religieuses et autres ou d’agir conformément à celles-ci ». De fait, dans les républiques fédérées et dans les régions de tradition chrétienne, les baptêmes se comptent par millions, la hiérarchie ecclésiastique s’est considérablement développée et le patriarcat de Moscou représente cent millions de fidèles, qui ne sont pas tous russes car ses frontières débordent largement celles de la Fédération de Russie. Même si la pratique religieuse est faible, les Russes – qu’il faut ici distinguer des russiens (3) – se reconnaissent très majoritairement dans la tradition orthodoxe qui est un élément déterminant de l’identité collective – du moins dans la partie occidentale de la Fédération.

Il faut se garder de plaquer sur la réalité russe notre représentation dune Russie « traditionnelle » qui aurait été tout uniment orthodoxe car on connaissait déjà, au temps des tsars, la pluralité religieuse et la diversité des populations. Il y a aujourd’hui en Russie des musulmans, des bouddhistes, des protestants et des catholiques qui jouent un grand rôle dans l’expression religieuse postsoviétique et qui est le résultat d’une très longue histoire.

L’islam est la deuxième religion de la Russie. La Fédération compte entre 16 et 20 millions de musulmans pour 142 millions d’habitants. Ils sont un ou deux millions à Moscou et sont majoritaires dans plusieurs républiques autonomes – notamment le Tatarstan qui borde la moyenne Volga et les républiques caucasiennes du Daghestan et de Tchétchénie. Cependant, il est impossible de mesurer la pratique religieuse, sans doute assez faible si l’on en juge par la fréquentation le vendredi des mosquées de Kazan, capitale du Tatarstan et principal centre culturel de l’islam russe. Autre indice, plus précis : en 2005, 13 000 pèlerins russes ont fait le pèlerinage de La Mecque et parmi eux 10 000 habitaient le Nord-Caucase.

L’histoire de l’islam en Russie est celle d’une invasion suivie d’une reconquête et d’une expansion coloniale. L’islam est d’abord apporté par les conquérants arabes qui pénètre en Transcaucasie et s’emparent de Derbent (sur le territoire de l’actuel Daghestan) entre 642 et 654 puis en 728. L’islam est resté depuis cette date la religion de la plupart des peuples qui vivent sur ce territoire : les Azéris, les Lesghiens, les Tchétchènes. D’autres conquérants apportent l’islam en Crimée et les Bulgares de la Volga, de langue turcique, le répandent aux alentours de ce fleuve. Mais c’est surtout un peuple turc allié aux Mongols de Gengis Khan – les Tatars – qui participe à la défaite des Russes en 1223, ravage leur territoire puis se fixe sur la Volga. Ils constituent en 1438, après la dislocation progressive de la Horde d’Or, le khanat de Kazan qui s’affirme aux côtés des khanats de Crimée et d’Astrakan. En 1552, Ivan le Terribles’empare du khanat de Kazan et massacre une partie de sa population sans pour autant éradiquer la religion musulmane. Il conquiert le khanat d’Astrakan en 1556 mais ce n’est qu’en 1783 que les Russes se rendront maîtres du khanat de Crimée. Ces conquêtes furent suivies d’une russification qui conduisit de nombreux nobles Tatars à se convertir au christianisme… pour ne pas perdre leurs serfs chrétiens. Parmi eux les princes Youssoupov, de la Horde Nogaï dont l’un des derniers descendants, Félix, fut le chef du complot qui aboutit à l’exécution de Raspoutine.

Cependant, l’existence d’un grand nombre de musulmans dans l’empire tsariste conduisit, à l’époque moderne, à la définition d’une politique religieuse caractérisée par une relative tolérance. Lors de la révolte cosaquede Pougatchev qui mit à feu et à sang la basse et la moyenne Volga en 1774, Catherine II signa l’édit de tolérance qui interdisait à l’Eglise orthodoxe d’intervenir dans les affaires des autres religions : l’objectif était d’utiliser la carte musulmane pour faciliter la politique de conquête du Caucase et de l’Asie centrale. De fait, les Tatars y jouèrent un rôle important puisque les populations musulmanes progressivement intégrées à l’empire russe étaient de langue turcique. D’une manière générale, les musulmans de Russie bénéficient d’un mufti à partir de 1782 puis d’une assemblée représentative et de madrasas.

La période soviétique fut celle des persécutions : de nombreux mollahs furent jetés dans les camps du Goulag, 25 000 mosquées furent détruites et des populations entières furent déplacées pendant la Seconde guerre mondiale, notamment les Tatars de Crimée, de nombreux Tchétchènes et des Ingouches. Après la guerre, la formation des imans fut assurée exclusivement par l’Etat et les activités religieuses étaient étroitement contrôlées. La liberté religieuse retrouvée permet une pratique religieuse paisible, à l’exception des républiques du Caucase. L’islam russe est de l’école hanéfite, libérale, et la tradition soufie est forte au Daghestan. Cependant, nul n’ignore les deux guerres de Tchétchénie et les actes terroristes qui endeuillent souvent le Daghestan. Au Tatarstan, le mufti a été blessé dans un attentat le 19 juillet et son assistant a été tué le même jour, preuve que les menaces de déstabilisation existent en dehors du Nord-Caucase.

Le judaïsme russe est aussi ancien que la Russie elle-même. Des communautés juives existent en Crimée avant les Slaves et elles se développent sur le territoire de l’actuelle Russie à l’époque médiévale, en Ukraine et en Biélorussie. Le judaïsme deviendra la religion officielle du royaume khazar, établit au 7ème siècle sur une partie de la steppe pontique et qui disparaît à la fin du 10ème siècle. Cinq siècles plus tard, le mouvement des Judaïsants provoque une violente réaction des autorités et Ivan le Terrible interdit aux juifs de vivre à Moscou. Des décrets d’expulsion de peu d’effets sont pris à leur encontre en 1727 et 1742 puis ils sont assignés à une zone de résidence par Catherine II. Jusqu’à la fin du tsarisme, les Juifs sont discriminés et persécutés lors des vagues de pogroms de la fin du 19èmeet du début du 20ème siècle. Après la révolution bolchevique, l’antisémitisme d’Etat fait place aux campagnes contre le judaïsme puis à la création en 1934 d’un oblast autonome juif que nous appelons Birobidjan. A la fin des années quatre-vingt, on comptait trois millions de Juifs en Union soviétique. Dès que la possibilité leur en a été donnée, beaucoup ont émigré en Israël et aux Etats-Unis. Ils sont aujourd’hui 300 000 et près des deux tiers vivent dans la capitale. Moscou compte actuellement dix écoles juives, cinq synagogues et plusieurs établissements d’enseignement supérieur. Les communautés juives sont regroupées dans deux fédérations, chacune sous l’autorité d’un grand rabbin. Pour la première fois dans l’histoire de la Russie, les relations entre le pouvoir politique et les organisations juives sont excellentes.

On oublie souvent que la Fédération de Russie compte un million de bouddhistes. Ce sont les Kalmouks, peuple parlant une langue mongole, qui ont apporté le bouddhisme dans la région de la basse Volga, là où régnèrent les Khazars, et les lamas se virent reconnaître, comme les mollahs, des pouvoirs administratifs à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui, les bouddhistes sont majoritaires dans la République de Kalmoukie, qui a officiellement reçu le dalaï-lama en 2004.

Dans la mesure où les protestants s’opposaient au catholicisme, les autorités russes favorisèrent l’expression de leur foi. Ainsi, les marchands danois de Novgorod et d’Ivangorod eurent le droit de construire des lieux de culte. Au 17ème siècle, l’armée préférait recruter des mercenaires suédois plutôt que des « gens de foi romaine ». Par la suite, Catherine II invita trente mille Allemands à s’installer dans la région de Saratov, où furent créés des villages religieusement homogènes – luthériens, réformés mais aussi catholiques… puis le protestantisme gagna le Caucase et aussi certains membres de la noblesse pétersbourgeoise. Après la chute de l’Union soviétique, maints observateurs s’attendaient à un rapide développement de groupes évangéliques très visibles au début des années quatre-vingt dix : le célèbre Billy Graham organisa en Russie une « croisade d’évangélisation » et parvint à réunir 150 000 auditeurs au stade olympique de Moscou en 1992. Cependant, le mouvement de retour aux valeurs traditionnelles de la Russie a freiné cet essor et il semble que le nombre des baptistes et des pentecôtistes soit stable voire, pour ces derniers, en régression.

Les catholiques de Russie ont toujours fait l’objet d’une vive méfiance, qui s’explique évidemment par la rupture de 1054. En 1474, le métropolite Philippe s’oppose à l’entrée solennelle du représentant du pape qui accompagne la princesse Sophie Paléologue lors de son mariage avec Ivan III. En 1517, les marchands vénitiens présents à Moscou se voient interdire le culte public, et en 1582 il est fait défense aux catholiques étrangers de construire des églises. Tout change avec Pierre le Grand. Le tsar avait autorisé son conseiller militaire Patrick Gordon, un Ecossais, à construire une église à Moscou. Puis le Manifeste du 16 avril 1702 proclama la liberté de culte et l’autorisation de construire des églises fut donnée le 14 décembre 1705. Le pouvoir politique décida en 1724 d’une organisation générale des catholiques romains, qui interdisait toute activité missionnaire. Catherine II décida de créer un évêché pour toutes les paroisses de la Russie et des territoires annexés. En 1789, l’impératrice autorisa la construction à Moscou de l’église Saint-Louis-des-Français. Un nouveau Manifeste sur la liberté religieuse fut publié en 1905 par Nicolas II, afin de permettre le retour à l’Eglise catholique des Uniates contraints de rejoindre l’orthodoxie en 1839 – ce qui provoqua maintes difficultés.

Après la révolution bolchevique, il faut distinguer la nouvelle légalité et la politique de persécution. Publié le 23 janvier 1918, le décret sur séparation de l’Eglise et de l’Etat fonde toute la législation soviétique. Tout citoyen peut affirmer sa religion et la liberté de pratique est reconnue dans les lieux de culte habituels. Les biens de l’Eglise sont nationalisés et les communautés religieuses doivent subvenir par elles-mêmes à leurs besoins matériels. Tel est le droit, violé lors des grandes persécutions commencent en 1923 : arrestations, expulsions et exécutions frappent la hiérarchie catholique qui est réorganisée clandestinement sous la direction de Mgr d’Herbigny à partir de mars 1926. On compte alors 300 000 fidèles et une soixantaine de prêtres en activité dans une société où la propagande athée est virulente. En 1929, une nouvelle loi oblige les associations religieuses à s’enregistrer auprès des autorités pour pouvoir pratiquer le culte, réunir des fonds, tenir des congrès eucharistiques et organiser des séminaires. La terreur stalinienne frappe cruellement les prêtres catholiques – une soixantaine étant fusillés pendant les grandes purges de 1937-1938. La détente n’eut lieu qu’à partir de 1960 et les catholiques purent progressivement sortir de la clandestinité et se retrouver dans des églises, en Asie centrale, en Ukraine puis dans la république socialiste de Russie.

Après la chute de l’Union soviétique et le rétablissement de la liberté religieuse, le Vatican créa en 1990 des administrations apostoliques à Moscou, Novossibirsk et Irkoutsk puis les transforma en diocèses en 2002 – ce qui provoqua une vive réaction du patriarcat de Moscou. Cependant, le catholicisme s’affirme en Russie, dans la continuité de son histoire tourmentée,et tragique au siècle dernier.

A Moscou, l’archidiocèse de la Mère de Dieu possède l’église Saint-Louis-des-Français et la cathédrale de l’Immaculée Conception… On estime que 200 000 catholiques vivent dans la région de Moscou. Il y a des églises à Saint-Pétersbourg, à Vladimir, à Nijni-Novgorod, qui accueillent de petites communautés de fidèles. Le séminaire de Saint-Pétersbourg assure la formation de plusieurs dizaines de jeunes russes, destinés à remplacer peu à peu un clergé composé en majorité d’étrangers. A Kazan, le catholicisme est l’héritier des soldats polonais qui étaient cantonnés dans cette ville au début du 20ème siècle et des fonctionnaires, également polonais, qui y furent nommés. On y comptait deux mille catholiques en 1850 qui prient à partir de 1858 dans l’église de l’Exaltation de la Sainte-Croix. Transformée en laboratoire technique par les Bolcheviks, elle n’a pu être rendue au culte mais la municipalité de Kazan a offert un terrain rue Ostrowski en centre-ville et elle a pris en charge les frais de la construction d’une nouvelle église, ouverte en août 2008 et elle aussi consacrée à l’Exaltation de la Sainte-Croix. Kazan fait partie du diocèse de Saint-Clément à Saratov, qui compte plus de vingt mille baptisés. Le diocèse de la Transfiguration à Novossibirsk s’étend sur toute la Sibérie occidentale, soit 4 millions de km² où existent plus de trois cents communautés. Le diocèse Saint-Joseph à Irkoutsk couvre quant à lui la Sibérie centrale et orientale.

Pour la première fois dans l’histoire de la Russie, l’Etat maintient une neutralité bienveillante à l’égard de toutes les religions et souhaite que leurs représentants vivent en bonne entente. C’est là un élément important, voire essentiel, de la paix civile qui est, depuis peu d’années, un acquis aussi précieux que fragile.

***

(1) Né en 1944, Guennadi Ziouganov a adhéré au Parti communiste de l’Union soviétique en 1966 et il est entré au Comité central en 1986. Opposant à Mikhaïl Gorbatchev et à Boris Elstine, il a fondé le Parti communiste de la Fédération de Russie en 1993. Sa formation, victime de fraudes électorales massives, a obtenu 19 % des voix aux élections législatives de décembre 2011. Selon certains Russes, « Guennadi Ziouganov respire l’intelligence, mais il retient longtemps son souffle ».

(2) Professeur de théologie à l’Institut Saint-Serge de Paris, Jean-François Colosimo est notamment l’auteur de L’apocalypse russe, Dieu au pays de Dostoïevski, éditions Fayard, 2008.  Cf. son article : « Renaissance inespérée de la religion orthodoxe » dans le numéro de la revue « Constructif » consacré aux Paradoxes de la Russie, numéro 32, Juin 2012.

(3) On peut en effet distinguer les Russes (russkij) et les Russiens (rossijskij) qui habitent la Sibérie et le Caucase sans que cela implique une supériorité des premiers sur les seconds. Trop souvent, cette distinction est faite pour établir l’infériorité supposée des russiens.

Article publié sous pseudonyme – 2012