Observateur très avisé des banlieues françaises, fin connaisseur de l’islam et de l’islamisme, Gilles Kepel s’interroge (1) sur les itinéraires et les ambitions des candidats issus de l’immigration aux législatives de 2012.

Peu connu, le fait est hautement significatif : aux élections législatives de juin 2012, pour la première fois depuis la fin de l’époque coloniale, près de quatre cents candidats issus de l’immigration se sont présentés aux suffrages de leurs concitoyens et six sont aujourd’hui députés. Des députés de la Nation chargés de légiférer pour l’ensemble de la collectivité nationale – et non des délégués de communautés, de quartiers, de régions spécifiques… C’est là une bonne nouvelle pour la République française et peut-être l’esquisse d’une promesse de renouvellement en profondeur de ses élites.

A la satisfaction éprouvée, s’ajoute un étonnement qui grandit au fil des pages. Dieu, si l’on peut dire, que la France est compliquée ! Comme l’étonnement est le premier moment de la science, il faut suivre Gilles Kepel dans son enquête, construite à partir d’entretiens réalisés avec des hommes et des femmes qui furent candidats à Roubaix et à Marseille – deux villes qui expriment de manière particulièrement violente la crise nationale. Celle du nord, qui évoquait naguère la vitalité industrielle, est devenue la ville la plus pauvre de France. Celle du sud ne fait plus surgir l’image d’un grand port mais celle, dégradée, de la corruption et des quartiers livrés aux marchands de drogue. Dans les deux cités, la présence musulmane est manifeste et le Front national prospère.

Ces réalités connues recouvrent, chez les candidats de juin 2012, des stratégies complexes – ni communautaires, ni tout à fait républicaines en ce sens que l’intérêt général n’est pas toujours le souci primordial. Il y a en effet beaucoup de « petits candidats » qui se présentent pour négocier ultérieurement leurs voix et qui se sont parfaitement intégrés avec leurs électeurs plus ou moins communautaires dans le clientélisme marseillais. Quant aux éligibles et aux élus, ils se trouvent dans tous les partis. A Marseille, Karim Zéribi, que nous avons connu chevènementiste, est encarté chez les Verts, Samia Ghali est sénateur socialiste, Salim Laïbi milite pour Dieudonné et Alain Soral, Omar Djellil est un ancien de SOS Racisme qui confesse volontiers sa foi musulmane et un patriotisme qui l’a conduit au Front national. A Roubaix, Slimane Tir a été candidat PS-EELV en 2012 alors que Salima Saa portait les couleurs de l’UMP, Farah Gouasmi se réclame de l’antisionisme et Rachid Rizoug, qui multiplie les campagnes électorales, a été socialiste puis chevènementiste avant de devenir candidat indépendant classé parmi les Divers droite.

Dans le verbatim des conversations enregistrées par Gilles Kepel avec ces candidats, on a le plaisir de trouver nombre d’analyses lucides et plusieurs expressions d’une solide conscience politique. Slimane Tir explique fort bien comment « les mécanismes claniques deviennent des systèmes d’alimentation du populisme, qui n’en est qu’une conséquence ». Salima Saa rappelle que « Roubaix a bénéficié d’énormément de subventions de l’Etat, qui ont beaucoup contribué à améliorer l’urbanisme […]. Mais au niveau économique, il n’y a rien eu, rien. Toutes les entreprises sont parties ». Et le frontiste Omar Djellil raconte : « Une fois, on m’a posé la question : Est-ce que tu aimes la France ? J’ai répondu : Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! La France d’aujourd’hui ne peut pas me donner ce sentiment d’appartenance, mais le Front national, si. » Et pourtant, à Marseille, le patron du Front national se range parmi les « identitaires » auxquels s’opposent les citoyens qui, comme Omar Djellil, sont au Front par patriotisme et parce qu’ils ont été abandonnés par les gouvernements oligarchiques tandis que Samia Ghali s’indigne : « Aujourd’hui, les dealers font du social ! Ils donnent pour la mosquée, pour les fêtes. Ils organisent parfois eux-mêmes des fêtes de quartier. Ils ont remplacé les services publics… »

Grâce à Gilles Kepel nous échappons au cliché médiatique et aux généralisations hâtivement induites de quelques cas particuliers : c’est le premier service qu’il nous rend. Le second est de situer les voix des cités dans l’histoire sociale et politique des quartiers qu’il a visités.

Les candidatures de citoyens issus de l’immigration s’inscrivent dans des évolutions complexes : fidélité au FLN de la vieille génération algérienne dans laquelle il faut distinguer divers groupes, réintégration dans la nationalité française de leurs enfants né en Algérie avant 1962, naissance d’une classe moyenne de Français issus de l’immigration, crise économique et développement de l’économie de la drogue, émeutes urbaines de 2005, entrée en politique des enfants d’immigrés à partir de 2007, évolution de l’islam et de la perception de l’islam… Gilles Kepel distingue trois âges :

L’âge des darons (1962-1989), celui d’une génération de travailleurs immigrés sédentarisé qui demandent des mosquées que souvent on leur refuse.

L’âge des Frères et des blédards (1989-2004) marquée par l’affaire du foulard et la loi prohibant les signes religieux ostentatoires à l’école, par la création de l’UOIF, mouvement soutenu par des Frères musulmans dont le télégénique Tariq Ramadan et par le philoqatarien Nicolas Sarkozy.

Le troisième âge, qui n’est pas terminé, se caractérise par le développement du commerce hallal, la perte d’influence des Frères musulmans, « la croissance exponentielle du salafisme » qui diffuse le wahhabisme saoudien et par l’émergence de la mouvance islamo-gauchiste, farouchement « antisioniste », de Dieudonné-Soral. L’âge de la radicalisation et aussi celui des recompositions étranges.

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(1)   Gilles Kepel, Passion française, Les voix des cités, Gallimard, 2014.

Article publié dans le numéro 1071 de « Royaliste » – 2015