Manque de masques et de matériel médical au printemps, opérations de dépistage ratées à l’automne, démarrage manqué de la campagne vaccinale cet hiver… L’Etat est-il responsable des échecs qui s’accumulent ? La question n’a de sens que si l’on s’accorde sur une définition de l’Etat qui amène à distinguer ses institutions politiques et son organisation administrative, chargée de mettre en œuvre les décisions du pouvoir politique en application des lois et des règlements.

Dans la Ve République, jusqu’à la fin du siècle dernier, nous connaissions des tensions plus ou moins vives entre les deux têtes du pouvoir exécutif, entre le gouvernement et la majorité parlementaire, entre l’Assemblée et le Sénat, et bien sûr des rivalités administratives, des dérives technocratiques, des inerties bureaucratiques… qui alimentaient les débats politiques. Depuis le quinquennat, la pente oligarchique nous conduit à un chaos dont Emmanuel Macron n’est pas le seul responsable même s’il y apporte une touche originale.

Face à la pandémie, s’est imposé un Conseil de défense et de sécurité nationale qui tient des réunions régulières sous la forme nouvelle d’un “Conseil de défense sanitaire” présidé par Emmanuel Macron. Créé par un décret de décembre 2009, ce Conseil de défense exerçait dans la conduite des affaires militaires un rôle parfaitement arbitraire puisqu’il n’a pas fait l’objet d’une loi organique. L’extension de cet organe aux questions sanitaires est également arbitraire, de même que le “Conseil de défense écologique” récemment créé. Or ce conseil gigogne empiète sur le Conseil des ministres et tend à prévaloir sur le gouvernement, responsable devant le Parlement, alors que le Conseil sanitaire ne l’est devant personne. De fait, le président de la République s’arroge un pouvoir réglementaire que la Constitution attribue au Premier ministre.

Alors qu’Emmanuel Macron est le chef déclaré du parti majoritaire et par conséquent le maître du jeu à l’Assemblée nationale, au mépris de sa fonction arbitrale et du principe de séparation des pouvoirs, la nouvelle mode des conseils de citoyens tirés au sort – pour s’occuper d’écologie puis pour évaluer la campagne de vaccination – empiète sur l’une des fonctions du Parlement, prévue à l’article 24, qui porte sur l’évaluation des politiques publiques. Le rôle de l’Assemblée dans l’écriture de la loi n’est pas mieux respecté puisque c’est une commission extra-parlementaire qui a été chargée de corriger le texte d’une loi déjà votée portant sur la “sécurité globale”.

Cette subversion des institutions dépasse le cadre politique. Le “Conseil scientifique Covid-19” créé à la demande de l’Elysée a tout simplement effacé l’Académie de Médecine qui a notamment pour mission de répondre à toutes les questions du gouvernement sur la santé publique. Nous avons par ailleurs appris qu’Emmanuel Macron avait fait appel aux cabinets McKinsey, Accenture, Citwell et JLL pour lancer et accompagner la campagne de vaccination. Cela signifie que le président et les membres du Conseil de défense sanitaire, le Premier ministre et le ministre de la Santé publique n’ont aucune confiance dans les administrations publiques qui auraient dû être chargées de cette campagne. Une campagne lancée hors de toute réflexion logistique dont les premiers résultats, pitoyables, ont provoqué les moqueries du monde entier.

Ce n’est pas l’Etat qui est responsable des défaites successives dans la “guerre” contre la Covid-19, mais les adeptes de la “gouvernance” hyper-centralisée qui agissent au mépris des institutions politiques et administratives. Emmanuel Macron et ses fidèles aggravent les dégâts provoqués par le New public management qui veut effacer la distinction entre le secteur public et le secteur privé par la contractualisation des rapports entre les administrations et par leur mise en concurrence dans une logique de réduction des coûts.

Les échecs subis depuis le début de la crise sanitaire auraient dû inciter  la “gouvernance” à un changement de politique, ou du moins à la prudence. Or le projet ultralibéral de destruction de l’Etat, des services publics et de la protection sociale n’est pas abandonné. L’Education nationale prépare la contractualisation systématique des relations entre l’Etat et les établissements du secondaire, avec une flexibilité accrue des personnels. Le Ministre de l’Economie affirme que la réforme des retraites doit se faire. L’Elysée négocie avec la Commission européenne le “projet Hercule” de démantèlement d’EDF. Le gouvernement accepte sans mot dire l’accord commercial entre la Chine et l’Union européenne “qui profitera surtout à l’Allemagne” comme l’explique le professeur Yves Perez dans Le Figaro.

Une opposition mutique, des médias centrés sur la pandémie, un peuple exaspéré par les contraintes sanitaires, d’innombrables entrepreneurs au bord de la faillite, une violence latente et parfois explosive : c’est dans cette situation critique que la “gouvernance” persévère dans ses erreurs et s’obstine dans le dynamitage. Elle compte sur la peur du Covid et d’une police équipée d’un système de surveillance généralisée pour nous tenir en respect. Aurait-elle oublié que le pari sur la peur est toujours un pari perdu ?

***

Editorial du numéro 1203 de « Royaliste » – Janvier 2021