Madame la Présidente,

Nous sommes dans une année sans élections. Même si vous préparez avec soin les municipales et les européennes de l’an prochain, vous pouvez prendre le temps de la réflexion. C’est là une nécessité d’autant plus impérieuse que nous avons assisté en moins de douze mois à la défaite des oligarques de droite conduits par Nicolas Sarkozy et à la rapide déroute des oligarques de gauche.

Nous sommes donc entrés dans une période de recomposition politique qui rend l’anticipation très difficile. Cependant, je crois pouvoir dire qu’une « union nationale » à l’italienne ne serait pas plus utile à la France qu’elle ne le sera à l’Italie où elle se réduit à un pacte entre les différentes fractions de l’oligarchie. L’union nationale n’aurait de sens que si elle permettait un renouvellement profond des élites politiques, une réorientation de la haute administration vers le service public et maints bouleversements dans le monde capitaliste. Ce rassemblement serait dépourvu de force et ne recueillerait pas l’adhésion populaire s’il n’était pas inspiré et orienté par le patriotisme résolu de dirigeants décidés à rependre, après la « gouvernance » ultralibérale, la conduite politique des affaires.  Dans cette perspective, la doctrine et la stratégie du Front national posent des problèmes que je voudrais évoquer tranquillement.

Il serait prudent que je fasse une analyse distanciée de vos discours et intentions car les vigies antifascistes, qui d’ordinaire ne prêtent pas attention à mes écrits, risquent de clamer qu’en m’adressant à vous, j’amorce la dérive de la Nouvelle Action royaliste vers le Front national. S’ils suivent ma démarche jusqu’au bout, ils constateront que tel n’est pas le cas et s’ils se rafraîchissent la mémoire par une fiche bien tenue, ils verront que je m’étais déjà adressé aux électeurs et aux militants du Front national en 1997 sous la forme d’un livre (1) dans lequel je me livrais à un examen approfondi du programme de votre organisation. Une grande partie de la presse avait refusé de signaler ce livre qu’elle jugeait par trop complaisant ; j’étais pourtant d’une grande sévérité pour les thèses et les agissements du Front mais les journalistes qui avaient survolé mes pages n’y avaient pas retrouvé l’antilepénisme primaire qui caractérise, depuis trente ans, le bon interprète de la Pensée correcte. Ce livre était en effet celui d’un royaliste qui ne retrouvait pas la tradition capétienne dans les discours du Front national, mais seulement une « Jeanne d’Arc » transformée en passionaria xénophobe. Ce livre était celui d’un patriote qui récusait la conception étriquée et vindicative de la patrie qui s’exprime dans le nationalisme  – lequel se mariait étrangement avec le reaganisme et le thatchérisme. Mais je montrais aussi que « la popularité de Jean-Marie Le Pen tient pour une grande part au fait qu’il conteste radicalement la classe dirigeante » – qui était déjà, à l’époque, une classe en faillite intellectuelle, morale et politique. Cela signifiait que l’objectif principal, pour nous autres royalistes, était la défaite des oligarques de droite et de gauche.

Notre objectif n’a pas changé, puisque les oligarques sont toujours aux commandes. En 2002 et en 2012, le Front national a été porté par un puissant courant protestataire et il est fort probable que les élections européennes seront triomphales pour vous. Cette perspective suscite déjà nombre d’études et de débats. Je prends quant à moi le parti de vous interpeller directement, selon notre attitude constante : à l’époque de la Guerre froide, nous disions à la suite du défunt comte de Paris que les communistes étaient « des Français comme les autres » face à ceux qui voulaient les exclure de la vie politique nationale. Nous n’avons cessé de dire que les électeurs et les militants du Front national sont eux aussi des Français comme les autres qui ne doivent pas être victimes d’exclusion morale et politique – ce qui n’exclut évidemment pas la critique, parfois virulente, de leurs dirigeants.

Cependant, je ne m’étais pas adressé directement à Jean-Marie Le Pen parce que le premier président du Front national était un représentant de l’extrême droite classique, sans doute empêché de rallier la droite parlementaire mais qui se contentait de jouir de sa position de « tribun de la plèbe » en lançant des anathèmes. J’ai décidé de vous écrire parce que vous êtes selon moi « une femme du 21ème siècle » (2), étrangère aux combats menés par l’extrême droite au siècle passé. A la différence du fondateur du Front national, vous voulez exercer le pouvoir ce qui donne de la gravité aux questions que je vais vous poser. Quand on prétend exercer la responsabilité suprême, il faut pouvoir répondre de tous ses actes et de toutes les pensées qui les inspirent, en répudiant les artifices de la communication. Or vos réponses sont pour le moins confuses et j’aimerais pouvoir y voir clair.

Dans le discours que vous aviez prononcé à Tours en janvier 2011, j’avais lu un éloge de la France et de l’Etat républicain, une claire volonté de défendre l’indépendance nationale par la sortie de l’euro, le protectionnisme et le redressement industriel – assortis d’une dénonciation de l’argent-roi, de l’européisme, de l’injustice sociale et de la veulerie des classes dirigeantes.  Ce qui ne vous empêchait pas de réciter le catéchisme frontiste : lors de la révolution tunisienne, vous avez annoncé l’arrivée d’un million de migrants sur les côtes européennes  - où sont-ils ? – et pendant la campagne présidentielle de 2012, vous avez lancé plusieurs attaques contre les musulmans…

Le mélange des raisonnements politiques et de l’exploitation des peurs a été efficace car vous avez attiré diverses catégories d’électeurs et obtenu de réels succès. Vous pouvez continuer sur ce chemin et enrichir le patrimoine électoral du Front national puisqu’il est devenu le grand parti protestataire français. Mais vous ne voulez pas vous contenter de cette belle carrière puisque, le 27 avril, vous avez déclaré que vous appelleriez à la constitution d’un gouvernement  d’union nationale si vous deveniez présidente de la République.  Je vais donc prendre l’hypothèse au sérieux.

(à suivre)

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(1) Une tragédie bien française, Le Front national contre la nation, Editions Ramsay, 1997.

(2)  Cf. l’éditorial du numéro 984 de « Royaliste » : http://www.bertrand-renouvin.fr/une-femme-du-21eme-siecle-marine-le-pen/