Madame la Présidente,

Vous avez exposé votre pensée politique dans un livre trop peu commenté (1). Il s’ouvre par une belle citation de Paul Valéry sur l’histoire de France et vous faites ensuite référence à de remarquables penseurs : Karl Polanyi qui dénonçait l’utopie du marché, Maurice Allais qui a combattu la religion du libre-échange dans une indifférence quasi générale, Marcel Gauchet qui voici peu fustigeait ces « élites » qui veulent en finir avec la France… Votre critique de l’euro s’appuie plus ou moins sur les travaux de Jacques Sapir et votre réflexion sur l’Etat fait référence au général de Gaulle. Votre souci de la France et de la République vous conduit à préconiser « la vraie révolution pacifique et démocratique que notre pays est en droit d’attendre ». Nous sommes loin, très loin, de la classique propagande d’extrême-droite – mais la rupture est-elle complète ?

Je le dis comme je le pense : d’innombrables Français de gauche, de droite et d’ailleurs peuvent se retrouver dans maintes pages de ce livre qu’il est trop facile de ranger parmi les outils de communication des candidats à l’élection présidentielle. Votre rejet de la mondialisation ultralibérale et de l’euro vous engage. Si vos électeurs constatent que vous reniez vos convictions, vous serez abandonnée comme Nicolas Sarkozy et François Hollande qui nous avaient servi, le temps d’une campagne, de beaux discours patriotiques.

Entre votre livre et le programme du Front national, il y a cependant un décalage qui provoque chez moi un sérieux malaise. « Pour que vive la France » contient peu de pages sur l’immigration, que vous dénoncez à la manière des marxistes : les immigrés formeraient l’armée de réserve du Capital et la masse de ces travailleurs-esclaves ferait baisser les salaires. Le programme du Front national est en revanche très précis :

Réduction en 5 ans de l’immigration légale de 200 000 entrées par an à 10 000 entrées par an (division par 20), en privilégiant les talents qui permettront le rayonnement de notre pays et l’innovation ;

Suppression du droit du sol et réforme en profondeur du code de la nationalité française afin que l’acquisition de la nationalité ne soit plus une simple formalité administrative : être français est un honneur ;

Application de la priorité nationale. Les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française.

La première mesure relève du pur et simple effet d’annonce : la France compte 65 millions d’habitants et les 200 000 immigrants annuels représentent un accroissement de 0,31% de sa population – si l’on admet que ces nouveaux arrivés restent tous sur le territoire national. Cette proportion montre que la France n’est pas envahie par les étrangers – des étrangers qui peuvent choisir de devenir Français…

Or la deuxième mesure vise à rendre encore plus difficile l’obtention de la nationalité française. Cette mesure est contraire à l’intérêt national car le droit du sol est l’une des conditions de notre dynamisme démographique. On ne peut pas se plaindre qu’il y a « trop d’étrangers » en France et empêcher ces étrangers de devenir des citoyens français. On ne peut pas non plus affirmer qu’être français est un honneur : le mot a plusieurs sens et, surtout, il n’appartient pas au lexique juridique. Or la question de la nationalité est une question de droit… à moins qu’on ne se risque à une définition ethnique de la nation – mais en ce cas le Front national doit expliquer pourquoi et comment il nous faudrait désormais lier le sang et le sol.

La troisième mesure, dite de priorité nationale pour gommer quelque peu la « préférence nationale », aurait des conséquences négatives que Jacques Sapir, par le biais d’une étude, avait tenté de vous expliquer. Comme les travailleurs français ne peuvent pas remplacer rapidement les travailleurs étrangers que vous souhaitez écarter, les entrepreneurs réduiront leur activité – ce qui aggravera la crise – ou emploieront clandestinement les travailleurs étrangers ce qui fera baisser le coût du travail et les rentrées fiscales ! La priorité nationale est une mesure parfaitement contre-productive à laquelle vous seriez obligée de renoncer rapidement si vous aviez les moyens de la faire appliquer.

A ces mesures classiquement xénophobes, vous ajoutez une dénonciation de l’islam qui serait selon vous dictée par la haute conception que vous vous faites de la laïcité. Il y a effectivement une laïcité de combat, fondée sur l’idéologie républicaniste – organiser l’humanité sans roi et sans Dieu – et qui a mené des attaques frontales contre le catholicisme au début de la 3ème République. Je doute que vous vouliez reprendre une politique antireligieuse et je m’inquiète de l’amalgame qui s’opère facilement dans maints esprits entre les « musulmans » et les « Arabes » – les uns et les autres étant placés dans un groupe ethnoculturel particulier. Vous aggravez cette particularité en dénonçant le « multiculturalisme » et l’ « islamisation », comme s’il y avait chez ces « Arabo-musulmans » une intention à la fois séparatiste et conquérante. Votre attitude appelle trois remarques :

Quant à la laïcité, vous rompez avec la tradition de neutralité bienveillante qui a prévalu après les conflits du début du 20ème siècle. Nous avons appris à nos dépens – les guerres de religion, la Révocation de l’Edit de Nantes – que l’Etat doit veiller à la paix religieuse dans la nation.

Quant à la population musulmane, vous oubliez l’enseignement des démographes sur la baisse de la fécondité des femmes héritières de cette culture : ce contrôle des naissances est le signe, incontestable, de l’adhésion aux mœurs de notre société. Vous oubliez aussi le taux de mariages mixtes étudié par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans leur récent ouvrage (2). Ce taux est important, par exemple chez les personnes issues de l’immigration algérienne : « si nous comparons les Algériens aux Juifs émancipés en 1791 par la Révolution française, mais qui ne commencèrent à pratiquer le mariage mixte qu’après la Première Guerre mondiale, nous devons considérer que l’absorption des Algériens est, malgré la pause, très rapide ».  Comme tous les nationalistes, vous ne prenez jamais en considération les formidables capacités d’intégration de la société française, qui tiennent au prestige de la France dans le monde et aux innombrables attraits de notre mode de vie et de nos mœurs. Le souffle de la liberté touche très vite les nouveaux arrivants. Il est parfois si fort que certains cherchent à s’abriter dans un groupe social ou religieux mais ce n’est certainement pas en les stigmatisant que vous apaiserez leurs craintes.

Quant à l’islamisme, des spécialistes incontestables (3) ont expliqué que le but des djihadistes était de séparer le maximum de musulmans de l’ensemble de la société française afin de les lancer dans l’action terroriste ou militaire. Quand vous dites ou laissez dire que les musulmans ne sont pas des Français comme les autres, quand vous voulez empêcher la naturalisation des résidents étrangers en ciblant ceux qui sont de culture musulmane, vous facilitez, sans le vouloir, le travail des sergents-recruteurs du djihad.

Bien entendu, vous n’avez aucun intérêt à tenir compte de ces trois observations. En ajoutant le protectionnisme économique à la xénophobie et à l’islamophobie dans le cadre général d’une dénonciation des élites mondialisées, vous pouvez recueillir les suffrages de plusieurs segments de l’électorat et arrondir votre pelote. A court terme, l’addition des thématiques dans une vaste formule nationaliste est efficace. Toute la question est de savoir si vous visez une rentabilité à court terme dans le cadre d’une gestion patrimoniale du Front national ou si vous voulez accéder à la responsabilité politique suprême pour le service de la France et des Français.

(à suivre)

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(1)    Marine Le Pen, Pour que vive la France, Editions Grancher, 2012.

(2)    Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, Seuil, 2013.

(3)    Alain Chouet, Au cœur des services spéciaux, La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers,  La Découverte, 2011.