Ma première image de la ville, en venant de l’aéroport tout neuf : plusieurs centaines de stères de bois soigneusement rangés sur un petit terrain en bordure de la rue. Les Athéniens, et bien d’autres Grecs, ne peuvent plus payer les factures de fioul et se rabattent sur l’ancien mode de chauffage. Je verrai d’autres murs de bûches, à Athènes et au Pirée, qui m’ont rappelé l’Albanie. Après la chute de la tyrannie, on coupait les arbres autour de Tirana ; le long des routes, ne restaient que les troncs sciés à un mètre du sol.

L’économie de survie albanaise était la conséquence malheureuse mais logique de l’effondrement d’une forme extrême de communisme. Au contraire, la catastrophe grecque ne peut pas être inscrite dans les structures politiques et économiques d’un pays qui avait suivi, à son rythme et à sa manière, le développement de l’Europe de l’Ouest après la guerre. Les mesures de régression qui ont été imposées au peuple grec sont le fruit de décisions conçues à Bruxelles, Francfort et Washington ; elles figurent dans le Mémorandum signé au mépris de la Constitution grecque par le gouvernement de George Papandreou le 5 mai 2010 avec la Troïka composée de représentants de la Banque centrale européenne, du FMI et de la Commission européenne ; elles ont été durcies par un second mémorandum, signé en 2012 et appliqué avec une totale soumission par le gouvernement Samaras appuyé par la Nouvelle démocratie (droite) et un Parti socialiste qui, comme ses partis-frères, s’est rendu à l’ultralibéralisme. En Grèce, on est pour ou contre le Mémorandum, pour ou contre la Troïka – les deux mots reviennent sans cesse – dans des proportions qui ne laissent planer aucun doute sur le sentiment général : 75% des Grecs, au moins, sont hostiles au gouvernement et à ses protecteurs.

Rue Hermés

Rue Hermès

Pour sentir la tension qui règne à Athènes, il faut marcher dans la ville, beaucoup marcher en compagnie d’amis (1) qui aident à voir, à l’écart des itinéraires touristiques, les effets innombrables de la thérapie de choc administrée depuis deux ans et demi. En remontant la célèbre et très commerçante rue Hermès, de nombreux magasins qui eurent belle apparence sont fermés – vitres sales et murs couverts de graffitis. J’en verrai bien d’autres, dans des quartiers plus éloignés du centre et au Pirée. Il y a aussi des reconversions en forme de sauve-qui-peut – tel ce vendeur d’automobiles de la banlieue qui fait commerce de bicyclettes.  Toujours rue Hermès, une mère dit à sa fille « tu sais bien, nous n’avons pas d’argent » et c’est une privation de plus. Près du forum romain, deux hommes d’un certain âge se demandent pourquoi les banques ne donnent plus de crédit. On en parle, on en parle, et le soir entre amis on ne parle que de ça dans l’accablement et l’indignation, la colère et la haine – avec des envies de passage à l’acte qui sont pour le moment réprimées.

Je n’évoque pas ici des propos de militants : ce sont des salariés, des passants, des commerçants plus ou moins enfermés dans l’économie de survie qui maudissent les oligarques. Telle amie a perdu 40% de son salaire alors qu’elle mène une belle carrière. Tel autre, journaliste, travaille depuis des mois sans percevoir le moindre salaire mais persévère parce que son employeur verse encore ses  cotisations sociales. Ce restaurateur italien et sa famille, en revanche, n’ont plus de couverture sociale et leurs trois employés ont été licenciés. Dans cet autre restaurant, qui sert une excellente cuisine grecque, un repas pour deux – avec un verre de tsipouro (raki) offert par la maison – ne coûte que 60 euros. C’est trop cher pour beaucoup d’Athéniens et le restaurant n’est pas connu des touristes – sauf de ces touristes très particuliers que sont les deux fonctionnaires allemands qui dînent à la table voisine.

Un abri, devant un magasin à louer

Un abri, devant un magasin à louer

On me dit aussi que les personnes âgées n’ont pas intérêt à avoir un grave malaise : le SAMU athénien fait le tri dans les appels urgents et ne se déplace que pour les accidentés jeunes, faute de personnel pour traiter l’infarctus du sexagénaire. L’économie de pénurie multiplie les dangers, qui peuvent se transformer en une multitude d’invisibles tragédies. En Grèce, 3 millions de citoyens vivent sans couverture sociale – c’est comme si 20 millions de Français étaient frappés par cette forme radicale d’austérité… Pour comprendre l’angoisse grecque, il faut savoir que 200 000 procédures d’expulsions d’appartements et de maisons sont en cours en raison de dettes fiscales. A ces menaces et à ces dangers, ajoutez le chômage qui touche 30% de la population et vous saisirez l’ampleur du désespoir. En Grèce, on compte un suicide toutes les dix-huit heures sans que cette donnée chiffrée vienne gripper les mécanismes mentaux des experts de la Troïka.

(à suivre : Lettre de Salamine)

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(1)    Dans les pays où divers types de répression et d’intimidation sont exercés par les autorités, je ne donne pas les noms de ces amis, et rarement les prénoms.

 

La Grèce de nos souvenirs

La Grèce de nos souvenirs