Depuis Khiva, la route traverse le désert de sable de Kyzyl Kum (1). Une brève étape pour savourer un poisson frais pêché dans l’Amou Daria et voici dans le soleil couchant la ville qui fut persane, puis grecque au temps d’Alexandre avant d’être conquise par les Omeyyades, gouvernée par les Samanides qui ont ici leur mausolée puis rattachée à l‘empire de Gengis Khan. Elle reste dans la postérité du conquérant lorsqu’elle passe sous la domination des Chaybanides (2) au 16ème siècle puis sous une dynastie turco-mongole chassée par les Russes d’Astrakhan, les Djanides. Ceux-ci fondent en 1599 le khanat de Boukhara et leur territoire englobe Samarkand, en rivalité avec les khanats de Khiva et de Kokand qui sont eux aussi les effets de la dislocation de l’empire gengiskhanide.

Boukhara - Minaret Kalon

Boukhara – Minaret Kalon

Avant d’entrer dans la citadelle Ark que construisirent les Chaybanides, je regarde la place aujourd’hui largement dégagée qui était en partie occupée par des échoppes au 19ème siècle. C’est là, non loin des murailles, que furent exécutés en juin 1842 deux officiers britanniques, le colonel Charles Stoddart et le capitaine Arthur Conolly qui, le premier, appela Grand Jeu la partie que jouaient en Asie centrale les diplomates et les agents russes et britanniques. Cette partie, que les Russes nomment «le Tournoi des ombres » (3), a été racontée dans un livre fascinant par Peter Hopkirk (4) que j’emporte chaque fois que je vais en Asie centrale. Je le conseille à tous ceux qui jouent aux aventuriers après avoir fait quelques centaines de kilomètres dans la steppe ou sur les pistes du Pamir. Il y a moins de deux siècles, ceux qui allaient en Asie centrale depuis Orenbourg ou une ville de l’empire des Indes étaient sans cesse menacés par la maladie, les attaques des tribus turkmènes et les potentats locaux.Asie centrale 1850

Le Grand Jeu opposait la Grande-Bretagne et la Russie, deux puissances impériales en expansion. Les Britanniques, bien établi aux Indes, visaient l’Asie centrale. Les Russes, en marche vers l’Extrême-Orient, souhaitaient conquérir les khanats centre-asiatiques et peut-être pousser plus loin sur la route des Indes, provoquant de vives inquiétudes chez certains stratèges londoniens. Pierre le Grand avait rêvé de dominer les Indes et de reconquérir Constantinople mais le détachement qu’il avait envoyé prendre Khiva en 1717 avait subi un terrible échec. La Grande Catherine avait envisagé de conquérir les Indes en passant par Boukhara et Kaboul mais elle se contenta d’annexer pacifiquement le khanat de Crimée…

Après avoir vaincu Napoléon, Russes et Anglais s’engage en Asie centrale dans un jeu diplomatique et militaire très offensif chez les premiers, plus défensif chez les seconds. C’est le capitaine Muraviev qui ouvre le Grand Jeu en septembre 1819, par sa mission diplomatique à Khiva d’où il revint intact après avoir été reçu par un khan fort cruel et rencontré des Russes réduits en esclavage. L’année suivante, un agent de la Compagnie des Indes, William Moorcroft, rencontre un agent russe dans le Turkestan oriental alors qu’il se rendait à Boukhara pour y acheter des chevaux. Après maintes aventures, il n’entre dans la ville qu’en février 1825 et, déjà soucieux jusqu’à l’obsession de l’avancée russe, constate avec amertume que les gamins de la ville voient en lui et ses compagnons des Ooroos – des Russes. Dés 1820, les envoyés du Tsar avaient été bien accueillis et leur mission de trois mois avait été un plein succès comme le prouvaient les marchandises russes étalées sur les marchés (5). Le pauvre Moorcroft apprend quant à lui qu’il n’y a plus de chevaux à vendre à Boukhara et disparait sur la route du retour, près de Bactres, sans doute tué par les fièvres.

Caravansérail sur la route de Samarkand

Caravansérail sur la route de Samarkand

C’est en 1829 que les autorités britanniques prennent conscience de la percée diplomatique russe, concrétisée par la présence à Saint-Pétersbourg d’un chef de tribu afghane et du Maharajah du Panjab, Ranjit Singh, venus rendre hommage au tsar Nicolas. Faute de réplique diplomatique officielle, le président du Bureau des Indes, Lord Ellenborough, décide d’envoyer en mission de reconnaissance plusieurs jeunes officiers en Asie centrale. Parmi eux Arthur Conolly, lieutenant dans un régiment de Cavalerie du Bengale. Le tout jeune officier – il a 23 ans – quitte Moscou à l’automne 1829 pour un immense périple : après avoir rejoint la Caspienne sous la protection… d’une escorte cosaque, le lieutenant Conolly, faute de pouvoir se rendre à Khiva, passe par Meshed, Hérat, Kandahar et Quetta avant d’atteindre les rives de l’Indus en décembre 1830. Tout au long de ces 6 500 km, ses observations l’amènent à conclure qu’une armée russe serait capable de parvenir aux frontières de l’empire britannique en passant par Khiva ou par Hérat. Son rapport conduit Wellington à envisager une contre-offensive diplomatique et commerciale que la chute du gouvernement ne permit pas de réaliser mais Lord Ellenborough envoya en Asie centrale un autre lieutenant, Alexander Burnes. Par Jalalabad, Kaboul et Bactres, le lieutenant et ses compagnons parviennent à Boukhara où ils entrent en juin 1832, six mois après leur départ de Delhi, et où ils sont très favorablement accueillis. La reine Victoria marquait un point.

Les Britanniques connurent d’autres succès militaires et diplomatiques : le shah allié aux Russes avait été contraint de lever le siège d’Hérat en 1838, le général Keane avait pris Kaboul en juin 1839, une armée russe partie à la conquête de Khiva fut obligée de rebrousser chemin en février 1840 faute d’avoir pu supporter les duretés de l’hiver et c’est un officier anglais, le lieutenant Richmond Shakespear, qui obtint en 1840 la libération des esclaves russes de Khiva et les conduisit à la forteresse d’Alexandrovsk sur la mer Caspienne. C’est la politique afghane des Britannique qui provoqua la mort du colonel Stoddart et du capitaine Conolly. Le colonel, qui faisait partie de l’état-major britannique à Hérat, avait été envoyé à Boukhara pour rassurer l’émir et l’inviter à signer un traité d’amitié avec la Grande-Bretagne. Incapable de mesurer la taille et la puissance de l’empire britannique, l’émir avait fait jeter dans une fosse le représentant de la reine Victoria peu après son arrivée, en décembre 1838, à cause d’une faute protocolaire commise par le malheureux colonel que la rumeur présentait comme un…agent russe. Forcé de se convertir à l’islam puis tiré de son trou, le colonel Stoddart restait cependant prisonnier. En novembre 1841, le lieutenant Conolly arriva à Boukhara en provenance de Kokand pour tenter d’obtenir la libération de Stoddart sur la foi d’une lettre optimiste que celui-ci lui avait adressée. Reçu courtoisement par l’émir, le lieutenant fut bientôt accusé d’être un imposteur par l’émir, furieux de ne pas avoir reçu de réponse à une lettre qu’il avait envoyée à la reine Victoria. Jeté à son tour en prison puis placé en résidence surveillée, son destin fut scellé, comme celui de son camarade, lorsque l’émir appris que l’armée britannique en retraite depuis Kaboul à travers l’Afghanistan avait été exterminée en janvier 1842. Un jeune Perse rapporta à Téhéran les circonstances de l’exécution ainsi résumée par Peter Hopkirk : « Pour commencer, les deux officiers furent contraints de creuser leurs propres tombe sous les yeux d’une foule silencieuse. Ensuite, ils durent s’agenouiller et se préparer à mourir. Le colonel Stoddart dénonça à voix haute la tyrannie de l’émir. Il fut le premier à être décapité. Ensuite, l’exécuteur se tourna vers Conolly et lui dit que l’émir l’épargnerait s’il se convertissait à l’islam. Mais l’officier savait que la prétendue conversion de Stoddart ne lui avait épargné ni l’emprisonnement, ni le supplice. Fervent chrétien, Conolly répliqua : Le colonel Stoddart a été musulman pendant trois ans et vous ne l’avez pas épargné. Je ne me convertirai pas et je suis prêt à mourir. Puis il tendit la nuque. Quelques instants plus tard, sa tête tombait dans la poussière à côté de celle de son ami. »

Plus tard, les Russes prirent Khiva, Boukhara, Samarkand et Tachkent mais le khan de Khiva et l’émir de Boukhara régnèrent jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge. En Asie centrale, les Britanniques, malgré le dévouement d’officiers aussi admirables que leurs rivaux russes, avaient perdu le Tournoi des ombres.

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(1) Cf. Doniyor Abdurazakov, Jean-Claude Joubert, Qobil Jo’raqulov, Les sables de Kyzyl Koum vous racontent… édité à Tachkent en 2015.

(2) Chayban était l’un des fils de Djötchi, fils aîné de Gengis Khan.

(3) Cf. sous la direction de Jacques Sapir et de Jacques Piatigorski, Le grand jeu – XIXème siècle – Les enjeux géopolitiques de l’Asie centrale, Editions Autrement, 2009.et mon article : http://www.bertrand-renouvin.fr/asie-centrale-le-tournoi-des-ombres/

(4) Peter Hopkirk, Le Grand Jeu, Officiers et espions en Asie centrale, Editions Nevicata, Bruxelles, 2013.

(5) Un espion russe qui opérait en même temps que la mission diplomatique, le docteur Eversmann, notait qu’il se passait à Boukhara des choses inimaginables « même à Constantinople » car « toutes les abominations de Sodome et Gomorrhe » y étaient pratiquées.