Dosso - Yves Manville et le colonel Madougou

Palais du sultan de Dosso. Yves Manville et le colonel Madougou

Cette journée à Dosso, je l’attendais depuis un an. En octobre 2016, Yves Manville et moi avions dîné avec madame Hanimatou Gaoh et son frère, Mamane Gaoh, fils d’un chef de canton récemment disparu qui se présentait aux élections pour lui succéder. Tous deux m’avaient expliqué le rôle des autorités traditionnelles (1) et leur hiérarchie, qui va des chefs de village aux chefs de canton –  les uns et les autres élus dans leur circonscription – aux sultans qui sont désignés selon une règle successorale. Les chefferies et sultanats ne sont pas des vestiges du passé précolonial et colonial. Ils jouent au contraire un rôle irremplaçable dans la médiation sociale parce qu’ils sont à la jonction de la tradition et de la modernité : c’est après avoir occupé des fonctions dans les institutions modernes, nationales ou internationales, qu’ils viennent incarner la mémoire et l’histoire d’un territoire et se mettre au service de leur collectivité.

Ce vendredi 27 octobre, il est 8 heures lorsque je retrouve à l’ambassade de France Yves Manville, son premier conseiller, le colonel Madougou, ministre de la Guerre (Wonkoye) du Sultan de Dosso et Warda, Alessandra Fiorentini, anthropologue et islamologue italienne,  et Warda, stagiaire normande à notre ambassade qui étudie le féminisme au Niger. Yves monte dans une voiture avec Alessandra ; Adam, le chauffeur d’Yves, suit dans une autre voiture et je prends place dans la voiture de tête avec le colonel Madougou et Warda qui s’apprête à découvrir un nouvel aspect de la vie nigérienne. Avec le ministre, nous reprenons la conversation commencée lors du dîner de préparation du voyage et nous évoquons la figure d’Aouta le Conquérant.

Directement, la lignée du sultan de Dosso remonte aux premiers temps de la colonisation (2). En novembre 1898, le lieutenant Laussu vient prendre possession du territoire cédé à la France par la convention franco-anglaise de juin 1898. Il est à la tête d’une colonne de tirailleurs sénégalais ou auxiliaires et s’attend à être bien reçu par le chef suprême des Djermas, le djermakoye de Dosso avec lequel les Français ont échangé plusieurs courriers. Or le djermakoye Attikou leur refuse l’eau et le mil et les habitants du village sont hostiles. C’est Aouta, le fils d’un djermakoye décédé, qui se met au service du lieutenant parce qu’il comprend que la résistance armée est inutile. Le chef légitime, qui ne sait quel parti prendre, se met en réserve et garde son titre de djermakoye tandis que le jeune Aouta assume la réalité du pouvoir, recrute des cavaliers et les charge de prélever les impôts. En quelques mois, Aouta manœuvre habilement pour étendre l’implantation française et pour renforcer l’influence des Djermas de Dosso puis convainc les Français de l’hostilité des Touaregs voisins – pure invention – pour brûler en compagnie des militaires les villages de ses ennemis qui ont l’habitude de faire des razzias en pays djerma et d’en ramener des esclaves.

Je ne peux raconter toute l’histoire d’Aouta, qui meurt en 1913,  ni bien sûr celle de la colonisation de son royaume qui ne se fit pas sans atrocités – celles commises par la Mission Voulet-Chanoine, au mépris des instructions du ministère des Colonies, sont encore dans toutes les mémoires. Je note que le jeune Aouta fut un fin politique qui parvint à régler à son profit le problème de la légitimité. Il  ne s’opposa pas à Attikou mais sut se prévaloir de sa lignée royale  – il est l’un des fils du djermakoye de Dosso entre 1854 et 1865 – pour devenir chef suprême. Il étendit et conforta sa souveraineté en éliminant la pression menaçante des Peuls et des Touaregs tout en bénéficiant du prélèvement des impôts sur la terre et de l’affermage sur le marché du sel qui lui permirent de redistribuer généreusement son revenu…et de corrompre divers employés coloniaux.

Nous voici à Dosso, sur la grande place. Tour à tour, nous présentons nos respects au djermakoye Mai-Danda Seydou, qui se tient sous un dais entouré de sa cour. Puis le Sultan, accompagné de ses gardes aux parements rouges, nous conduit dans son palais. Voici la première salle de justice, admirablement voûtée. Nous passons devant la pièce où est enfermé le Tambour de la guerre puis nous montons vers la grande salle du trône. Le Sultan prie Yves de s’installer à la droite de son trône et il me désigne le fauteuil de gauche. Alessandra et Warda sont sur des fauteuils le long du mur à sa droite et la cour s’assemble devant son sultan sur des fauteuils ou sur les tapis. Ce que nous disons au djermakoye de nos fonctions et de nos travaux est reçu avec bienveillance puis nous sommes invités à aller regarder les portraits des sultans de Dosso. Parmi eux, le père de l’actuel sultan qui a combattu au Chemin des Dames comme lieutenant – le premier lieutenant africain du Niger – photographié avec toutes ses décorations parmi lesquelles la Légion d’honneur et la Croix de guerre. Son fils, âgé de 95 ans, a lui aussi reçu la Légion d’honneur et s’en montre très fier.

Sultan de Dosso - BR

Le djermakoye rend la justice

Nous reprenons nos places pour assister à une audience de conciliation de divorce. Un couple se présente et s’assoit sur un tapis, en face du Sultan. C’est la femme qui veut divorcer parce que son mari, dit-elle, ne travaille pas et se drogue. Le mari, qui est accompagné de son père, se défend avec une véhémence qui frise l’arrogance ; la femme, qui est accompagnée de sa sœur, réplique calmement. Le mari accepte le divorce mais veut garder la dot dont la femme demande restitution. Le couple s’est déjà présenté devant un juge qui a renvoyé l’affaire sur cette question de dot et c’est pourquoi tous deux font appel au Sultan. Plusieurs membres de la cour interviennent dans le débat, au cours duquel le djermakoye rejette une intervention sur la pratique religieuse du mari : le fait qu’il soit déclaré « bon musulman » ne saurait être pris en considération durant l’audience. Puis le Sultan prend sa décision : le couple doit être renvoyé devant le juge et ce sera à lui de décider s’il délègue au djermakoye son pouvoir de juger. La justice coutumière est l’auxiliaire des institutions judiciaires constitutionnelles et, manifestement, les deux ordres de justice sont ici bien accordés.

L’heure de la prière approche et le Sultan prend congé en termes chaleureux. Il regrette de ne pouvoir déjeuner avec nous en ce vendredi et espère vivre assez longtemps pour nous revoir. C’est le colonel Madougou qui nous accompagne pour le déjeuner – dont il s’absentera un court moment pour aller prier. Puis nous allons voir le port sec qui attend que les trains circulent sur la nouvelle voie ferrée – tout est bloqué par un contentieux – et nous visitons la toute nouvelle station qui produit de l’électricité solaire et qui attend elle aussi le train. Le Sultan est très soucieux du développement de son territoire et soutient les entrepreneurs – dont il a fait partie. Pharmacien et membre actif du Parti communiste nigérien, il partit pour la Guinée après l’indépendance pour installer des réseaux de pharmacies et aida Sékou Touré à… détruire les autorités traditionnelles. Revenu près de son père, il s’aperçut de son erreur, devint directeur de l’Office national des produits pharmaceutiques du Niger puis djermakoye selon la tradition et préside aujourd’hui l’Association des chefs traditionnels du Niger.

A la fin de mon séjour, j’ai l’honneur d’être reçu en compagnie d’Yves Manville par Sa Majesté le Sultan (serki) du Damagaram, dans sa résidence de Niamey. Ce sultanat s’est établi vers 1720 à Zinder, très ancienne cité caravanière située entre Agadès et Diffa, non loin de l’actuel Nigeria ; Elhadji Aboubacar Oumarou Sanda est l’héritier d’une prestigieuse lignée qui a affronté les conflits de l’époque précoloniale, les épreuves de la colonisation et les difficultés postcoloniales.

Lors de notre entretien, le Sultan évoque le rôle majeur que jouent les autorités traditionnelles pour le maintien de la cohésion sociale, la sauvegarde de la paix religieuse – les marabouts qui tiennent des propos extrémistes sont renvoyés à sa demande au Nigeria – et le développement économique de la nation.

Le Niger offre un exemple remarquable de la relation, inscrite dans la Constitution, entre le pouvoir politique et l’autorité traditionnelle, symbolique et incarnée, vénérable et toujours capable de prendre part à l’histoire qui se fait.

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(à suivre)

(1)  Cf. sous la direction de Jean-Pierre Olivier de Sardan et Mahamam Tidjani Alou, Les pouvoirs locaux au Niger, Tome I : A la veille de la décentralisation, Editions Codesria-Karthala, 2009.

(2) J-P. Rothiot, L’ascension d’un chef africain au début de la colonisation – Aouta le Conquérant (Dosso – Niger), Editions L’Harmattan, 1988.