Douze jours à Niamey, c’est trop peu pour connaître et comprendre le Niger mais suffisant pour s’informer sur les guérillas djihadistes et la menace terroriste en Afrique de l’Ouest auprès des autorités nigériennes, de diplomates français, de militaires et de policiers spécialisés dans l’antiterrorisme, de représentants de diverses organisations internationales…

Comme le Mali, le Tchad, le Nigéria, le Cameroun,  comme la Tunisie, le Maroc et la chaotique Libye, le Niger est menacé par plusieurs groupes djihadistes qui agissent sous l’égide d’Al-Qaeda, tel AQMI, ou sous celle de Daech auquel Boko Haram s’est rallié. Les combattants ne sont pas très nombreux mais l’exemple du Mali montre qu’ils peuvent prendre le contrôle de vastes territoires (1). Cependant, Niamey n’a pas l’allure d’une ville en guerre. Riches ou pauvres, la plupart des quartiers aux rues pas toujours asphaltées sont paisibles et les trottoirs du centre sont livrés à d’innombrables vendeurs et occupés par des petits commerces implantés sans aucune considération pour le domaine public. Le seul danger, ce sont les voitures et les motos pilotées dans le mépris résolu du code de la route. Mais le quartier de la Présidence, des ministères et des principales ambassades est surveillé l’armée nigérienne, les grands hôtels sont entourés de murs couronnés de barbelés et les restaurants fréquentés par des étrangers sont sévèrement gardés : les autorités ont tiré les leçons des opérations djihadistes contre l’hôtel Byblos à Sevaré au Mali et contre l’hôtel Radisson blue à Bamako en 2015, contre l’hôtel Splendid et le restaurant Capuccino en janvier 2016 à Ouagadougou…

Mon séjour à Niamey, dans la seconde quinzaine d’octobre, se déroule dans un climat tendu. Après l’attaque de Bosso, près de la frontière nigériane, par Boko Haram en juin 2016 au cours de laquelle 37 soldats nigériens ont été tué, l’armée nationale a perdu 22 hommes lors de l’attaque de Tazalit le 6 octobre et elle a repoussé une attaque sur la prison de Koutoukalé, à 50 km de Niamey, le 17 octobre. Peu avant, un médecin américain avait été enlevé, sans doute pour lui faire soigner un chef djihadiste malade ou blessé. Après mon retour, j’apprendrai l’attaque de Banibangou, près de la frontière malienne, au cours de laquelle 5 soldats ont été tués.

Ces coups de main ne peuvent pas déstabiliser le Niger qui dispose de trois atouts majeurs. Le premier est politique. Depuis l’élection du président Mahamadou Issoufou en 2011, le pays connait une stabilité politique renforcée par la réélection du président en 2015 et par l’élection d’une Assemblée nationale qui donne au Premier ministre Brigi Rafini une majorité solide. De plus, la structure politique moderne s’appuie sur les autorités traditionnelles : cinq sultans et des chefs de cantons élus par les chefs de village  jouent un rôle de médiateurs dans les affaires foncières et dans les petits conflits entre personnes ou entre familles et  sont consultés par les membres du gouvernement.

Le second atout est militaire. L’armée nationale est maintenant de bon niveau, elle est appuyée par la police et les services de renseignement. Dans tous les domaines, la coopération avec les Français est excellente – d’autres pays apportent leur contribution – et les succès remportés contre les djihadistes ont une importance trop peu soulignée par les médias français. Alors qu’on craignait il y a un an que le chaos libyen ne gagne le Niger, Daech a subi cette année de grandes défaites en Tripolitaine avec la perte de Sabratah, en Cyrénaïque avec la perte de Derna et Benghazi et à Syrte où il ne reste plus qu’une centaine de combattants sur les 4 000 qui y étaient rassemblés en mai dernier. Quant à Boko Haram, qui sévit au Nigéria, il connait une crise interne et a perdu de nombreux combattants – pas assez cependant pour que le sud du Niger, le Cameroun et le Tchad soient désormais à l’abri de ses commandos.

Et puis, à l’opposé du fanatisme djihadiste, il y a la vitalité culturelle du Niger, symbolisée à Niamey par Alphady, animateur, au sens le plus fort du terme, du Festival international de la mode en Afrique. Il y a le dynamisme d’une jeune élite de chefs d’entreprise et de militants associatifs qui agissent pour l’écologie, la formation civique, la défense du droit des femmes. Notre centre culturel Jean Rouch et le lycée français de Niamey qui accueille huit cents élèves, surtout français et nigériens (avec 100% de réussite au Bac et 60% de mentions !) contribuent à cette vitalité.

A Niamey, il n’est pas possible d’oublier un instant que le Niger est l’un des pays les plus pauvres du monde, aux trois quarts désertique. Malgré une forte démographie – trois millions d’habitants en 1960, vingt aujourd’hui – ce n’est pas un pays d’émigration pour des « raisons culturelles » que je voudrais bien éclaircir lors d’un prochain voyage. Je pourrais alors mieux connaître les questions relatives aux réfugiés – plus de 150 000 Nigérians qui ont fui Boko Haram et les exactions de l’armée nigériane sont installés dans l’est du Niger, le long de la Nationale 1 – et observer de près les migrants qui passent par Agadez en essayant d’y voir clair dans l’empilement des structures de l’Union européenne, des organisations humanitaires et des coopérations organisées par divers Etats.

Au terme d’un bref séjour, la prudence s’impose dans l’examen d’une situation entr’aperçue mais, quant à la France et au débat politique français, il me paraît nécessaire de réaffirmer que le thème de la guerre de civilisation est dépourvu de sens et que le discours racialiste répandu sur les ondes et les réseaux sociaux est d’une odieuse absurdité. Au Niger et dans l’ensemble du Sahel, les 3 500 soldats de l’opération Barkhane, nos services de renseignement et nos conseillers sur les questions de police aident un jeune Etat national à se défendre et à protéger la société nigérienne, composée à 95% de musulmans, de la subversion djihadiste. Le fait de conforter Etat national rend dérisoire l’accusation de néo-colonialisme qui est encore lancée dans quelques milieux parisiens.

Suite aux décisions prises par le président de la République – il faut lui reconnaître ses trop rares décisions judicieuses – la politique de la France est incarnée au Niger par une élite de diplomates, de militaires, de policiers, d’enseignants qui accomplit dans l’enthousiasme une double mission : servir la République française, servir la coopération franco-nigérienne dans le respect de la souveraineté du Niger. Dans notre histoire nationale, le rôle de ces serviteurs de l’Etat a toujours été important. Il est aujourd’hui décisif. Un soir d’août 2003, à l’ambassade de France en Afghanistan (2), l’attaché militaire était venu me demander pourquoi les ministres français qui venaient à Kaboul étaient à ce point ignorants du pays et indifférents à son sort et à la politique de la France dans cette partie du monde.  Je n’ai plus à répondre, toujours de façon partielle et maladroite, à ce type de question. Le comportement de notre milieu dirigeant est observé avec sidération : les secrets de l’Etat offerts à des journalistes, le mépris affiché pour les grands corps de l’Etat, la corruption éhontée d’élus de droite et de gauche qui se pavanent à la télévision prouvent jour après jour le discrédit du pouvoir politique, l’effondrement de sa légitimité. En France, à l’étranger, les soldats, les policiers et d’innombrables fonctionnaires remplissent leurs missions avec un complet dévouement, parfois au péril de leur vie. Par leurs actes quotidiens, ils prouvent que la France n’est pas en déclin, qu’elle a de formidables réserves d’énergie et d’intelligence. N’opposons pas le peuple à l’élite car c’est cette élite qui assure l’existence de notre nation en attendant de prendre pleinement part à sa reconstruction.

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(1)   Cf. sur ce blog mon compte-rendu du livre de Jean-Christophe Notin sur la guerre au Mali : http://www.bertrand-renouvin.fr/operation-serval/

(2)   Cf. sur ce blog : Un séjour à Kaboul – En hommage à Zaher Chah : http://www.bertrand-renouvin.fr/un-sejour-a-kaboul/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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