Je suis allé à Samarkand par des chemins détournés. D’abord Astana pour retrouver mes amis avec une arrivée à l’aube sous une petite neige de printemps. Puis un avion pour Tachkent et, après une courte nuit, un train rapide et confortable qui met deux heures pour atteindre la ville. On survole puis on sillonne d’immenses territoires qui ont appartenu à des empires disparus dont le souvenir s’est figé à Samarkand. Averti des aménagements récents, je n’ai pas été surpris de découvrir à côté de la ville moderne des espaces muséifiés où l’on visite le mausolée Gur Emir, la mosquée de Bibi-Khanyum, la nécropole Shah-I Zindah et cette place Registan désormais vide des cavaliers, des charrettes et des marchands que montrent les vieilles photographies. Les coupoles donnent l’idée de la perfection et les céramiques disent la splendeur de la capitale timouride mais pour la retrouver vivante et dans toute sa gloire il faut lire le récit du voyage de Ruy González de Clavijo, ambassadeur de   Castille à la Cour de Timour Beg (1).

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Hors de l’Ouzbékistan, le nom de Tamerlan (Timour Beg) évoque aujourd’hui encore des conquêtes fulgurantes et des fleuves de sang mais ces massacres hors du commun n’émouvaient guère les souverains de l’ouest européen. Pour les rois de France et de Castille, Tamerlan était un allié possible contre les Ottomans et sa victoire contre Bajazet, le 27 juillet 1402 à Ankara, avait été accueillie avec grande faveur. C’est dans la perspective de cette alliance de revers, confortée en 1403 par une lettre de Tamerlan à notre Charles VI, que se place l’ambassade castillane. De Cadix, Ruy González de Clavijo et ses compagnons s’embarquèrent le 21 mai 1403 pour Trébizonde d’où ils prirent la route de Samarkand par Tabriz, Soultaniyé, Nichapour, Meched et Balkh. L’ambassade se présenta à Tamerlan le 8 septembre et les Castillans furent magnifiquement reçu dans les jardins de Bagh-i Dilkouchâ lors d’un banquet où l’on servit d’énormes quantités de viandes : « le morceau préféré de ces gens est la hanche entière du cheval, avec l’échine, sans les jambes. Ils en garnirent dix plateaux en or et en argent, puis ils ajoutèrent des échines de mouton avec les pattes, mais sans les jarrets, ainsi que des tripes de cheval grosses comme le poing et des têtes entières de mouton ». Le vin est servi en abondance, qu’il faut boire pour l’amour de Timour Beg sans en laisser tomber une seule goutte : « l’homme qui suit cette coutume et qui boit le plus de vin, on l’appelle bahâdour, ce qui veut dire “homme fort”. Celui qui refuse le vin, on finit par le faire boire malgré son opposition ». Lors d’une autre fête, donnée par Khanzada, belle-fille de Timour Beg, « on but tellement, que des hommes ivres tombaient, assommés, devant elle, mais ces gens considèrent cela comme un haut fait et croient qu’il ne peut y avoir de réjouissance sans hommes soûls ».

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Il y a peu de descriptions de monuments dans le récit de Clavijo, qui évoque une veillée dans la mosquée construite pour abriter le tombeau de Mohamed Sultan Mirza, petit-fils très aimé de Tamerlan, la destruction de nombreuses maisons pour tracer une rue commerçante et le travail forcené des ouvriers chargés d’édifier une mosquée à la mémoire de la mère de  Khanoum, dont le nom veut dire « Reine » ou Grande-Dame-de-son-cœur. Les réceptions et les fêtes se déroulent hors de la ville sous des tentes et des pavillons, ornés de tapis, de tissus soyeux, de plaques d’argent incrustées de pierreries, qui formaient d’immenses campements (ordo, la horde) où se plaisaient les peuples de la steppe.

Au cœur de l’immense empire, Samarkand est fidèle à son nom : Çimiscante, c’est la ville (cante) qui est grasse (çimis) selon l’étymologie indiquée par Clavijo. On y rencontre des Turcs, des Arabes, des Maures, des chrétiens catholiques ou nestoriens ; des milliers d’artisans y produisent des tissus de soie, vendent des saphirs et des armes, taillent des pierres. « De Russie et de Tartarie lui arrivent des cuirs et des toiles, du Cathay des tissus en soie, qui sont les meilleurs dans cette partie du monde, en particulier les satins bruts. Du Cathay arrive aussi du musc, que l’on trouve seulement là, des rubis et des diamants, qui sont abondants en ces régions qui les produisent, des perles, de la rhubarbe et d’autres épices […]. L’Inde envoie à Samarkand des épices fines qui sont les meilleures de cette catégorie, ainsi que des noix muscades, des clous de girofle, du macis, de la fleur de cannelle, du gingembre ; de la cinnamome et du « magna », et d’autres espèces encore qu’on ne trouve pas sur le marché d’Alexandrie. Il existe dans la ville de nombreuses places où l’on vend des viandes cuites et assaisonnées de façons variées, des volailles et des oiseaux bien préparés, des fruits et du pain adroitement présentés ; ces endroits sont fréquentés jour et nuit et très animés. Il y a aussi beaucoup de boucheries offrant de la viande, des volailles et des perdrix, ainsi que des faisans, ouvertes sans interruption ».

Clavijo quitta Samarkand alors de Tamerlan se mourrait. Il prit la route de Tabriz en passant par Boukhara, s’embarqua à Trébizonde et rejoignit le roi de Castille à Alcalá de Henares le 24 mars 1406, après un voyage de trois années.

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(1)   La route de Samarkand au temps de Tamerlan,  Relation du voyage de l’Ambassade de Castille à la Cour de Timour Beg par, 1403-1406 – traduite et commentée par Lucien Kehren. Imprimerie nationale, 2002.