Un an après mon premier voyage d’études (1), retour au Niger pour une dizaine de jours. J’ai pris le parti de rapporter des informations et des réflexions politiques sans évoquer trop précisément mes rencontres et mes impressions ni décrire cette ville sillonnée en tous sens. Je veux cependant dire que j’ai été chaleureusement accueilli par les personnalités nigériennes, par les Français en poste au Niger, par les jeunes entrepreneurs de Niamey, par les lycéens du club de gymnastique artistique Proxima – auquel j’ai adhéré. Je ne peux ici restituer la complexité et toutes les nuances des explications qu’ils m’ont données avec une générosité inlassable. Je porte seul la responsabilité des simplifications et des approximations de ce récit de voyage découpé en trois chroniques consacrées à la situation politique et militaire, à l’islam nigérien et aux autorités traditionnelles.

 

Palais du sultan de DossoLorsque j’atterris à Niamey le 20 octobre pour un deuxième séjour, le Niger est dans l’actualité internationale. Quinze jours plus tôt, au nord-ouest du pays, quatre soldats étatsuniens appartenant aux forces spéciales ont été tués lors d’une opération à tous égards imprudente :  près du village de Tongo Tongo, huit véhicules transportant vingt-cinq soldats nigériens et huit membres des forces spéciales à la poursuite de djihadistes sont tombés dans une embuscade montée par une centaine de combattants venus du Mali – ils ont tiré sur la colonne pendant cinq heures, détruit cinq véhicules et volé les trois autres. Ce revers a été vivement ressenti aux Etats-Unis et les médias français ont à juste titre prêté attention à cette implication militaire directe de l’US Army.

En revanche, la presse française n’a que brièvement mentionné l’attaque menée au matin du 21 octobre par les djihadistes contre la brigade de gendarmerie nigérienne d’Ayorou, non loin de Tongo Tongo. Treize gendarmes ont été tués, cinq autres ont été grièvement blessés mais les assaillants ont subi de lourdes pertes. Les gendarmes ont vaillamment résisté – les treize tués sont morts les armes à la main – et les djihadistes qui se sont repliés avec leurs blessés et leurs morts ont été pris en chasse par l’aviation française et par des hélicoptères pilotés par des Nigériens : l’un d’eux a détruit un véhicule ennemi et deux autres, repérés par drone, ont été épargnés parce qu’ils étaient dans un village. Français et Nigériens n’ouvrent jamais le feu sur des cibles, même importantes, si des civils risquent d’être touchés.

Les deux attaques d’octobre signifient-elles que la situation se dégrade au Niger ? La réponse est négative si l’on observe la situation intérieure. Le pays n’est pas en proie à une subversion islamiste radicale qui serait en train de ruiner ses fondations mais il est confronté à des menaces extérieures. La plus grave était venue du Nigeria avec Boko Haram. En juin 2016, la secte avait réussi à occuper brièvement la petite ville de Bosso, toute proche du Nigeria et du Tchad, et s’était emparée d’un important matériel militaire.  L’an dernier, on m’avait expliqué que Boko Haram – du moins la fraction dirigée par Abou Bakr Chekou – ne disposait plus que d’une force réduite à 1 500 hommes, cachés dans les îles du lac Tchad ; cette année il se confirme que l’armée nigérienne a nettement fait reculer la secte. Il y a encore des raids nocturnes et des assassinats en territoire nigérien, mais Boko Haram n’a plus les moyens de monter des opérations de grande envergure.

La principale menace vient aujourd’hui du Mali. L’Etat malien est fragile, le pays profondément divisé est en proie au chômage, les Touareg sont tenus à l’écart et ouvertement méprisés – alors qu’au Niger ils sont pleinement intégrés à l’appareil politico-administratif – les autorités traditionnelles ont été éradiquées après l’indépendance et des bandes djihadistes qui contrôlent de vastes territoires  peuvent organiser des coups de main malgré la force Barkhane qui peine à contenir les djihadistes faute de moyens. C’est ce qui explique que la région de Tillabéri, à une centaine de kilomètres de Niamey, soit particulièrement dangereuse. La capitale n’est pas exposée au risque d’une attaque massive car les djihadistes maliens seraient trop loin de leurs bases et en butte à une armée nigérienne bien entraînée. Quant aux groupes armés nigériens, ils sont moins préoccupés de subversion religieuse que de conflits locaux – entre Peuls et Touaregs – et du fructueux trafic de la drogue et des armes. L’écrasement de « l’Etat islamique » en Irak et en Syrie risque cependant de provoquer un repli de rescapés en Libye ; ils pourraient s’établir dans le sud de ce pays éclaté pour frapper le Niger qui est par ailleurs exposé aux coups des rivaux de Daech : Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) devenu le Groupe de défense de l’islam et des croyants (GDIC).

Epargnée par les attentats grâce à l’excellent travail de la police et des services de renseignement, Niamey reste en alerte permanente face au risque d’attentats contre les hôtels, les restaurants et les boîtes de nuit, fortement sécurisés et gardés, mais la vie y est d’ordinaire paisible … sauf le dimanche 29 octobre où une manifestation de plusieurs milliers de personnes contre la politique fiscale du gouvernement a dégénéré : dix véhicules incendiés, vingt policiers blessés !

Cette manifestation, qui a fait l’objet de discussions passionnées, montre que la capitale ne s’est pas figée dans la peur du terrorisme. Il y a des partis politiques actifs, une presse libre, des blogs vindicatifs, somme toute une vie démocratique que peuvent envier bien des Etats créés au sortir de la colonisation ou après l’effondrement de l’Union soviétique. Les défis démographiques, économiques et sociaux que le gouvernement doit affronter sont considérables (2) mais les Nigériens ont l’immense avantage de constituer une nation. Leur gouvernement est légitime, les groupes « ethniques » se sont beaucoup mélangés et la société est structurée par l’administration étatique, par les collectivités décentralisées, par les autorités traditionnelles – sultans, chefs de canton et chefs de villages – et par les confréries religieuses. Les attaques de la guérilla et les attentats renforcent le sentiment national : les exactions commises à Bosso par Boko Haram suscitent la douleur et la colère à Zinder, à Agadès, à Niamey et la nation pleure les gendarmes tués à Ayorou.

Dans la rue, à Niamey

Dans la rue, à Niamey

Le dynamisme de la classe moyenne ne peut faire oublier la pauvreté du pays, immédiatement visible (3), et l’avenir problématique de la plupart de ses innombrables enfants. Il serait donc logique que les Nigériens viennent grossir les flux de la migration vers l’Europe. Pourtant il y a peu de candidats au départ. Les causes de cet attachement au pays natal sont diverses : beaucoup de Nigériens vivent de la migration vers la Libye à travers le Sahara et, par ailleurs, beaucoup comprennent que la prospérité européenne est un mirage, comme le montre dans l’un de ses films Aïcha Macky : être diplômé de l’université de Niamey et devenir réceptionniste dans un hôtel parisien, ce n’est pas un destin enviable… Surtout, plusieurs de mes interlocuteurs m’ont expliqué que la structure sociale évoquée plus haut favorisait le sentiment d’appartenance nationale. Il faut donc s’intéresser aux autorités traditionnelles et à l’islam nigérien.

(à suivre)

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(1)    Cf. ma Lettre de Niamey, chronique 129.

(2)    La population est passée de trois millions d’habitants en 1960 à vingt millions en 2016. En PIB par habitant, le Niger occupe le sixième rang parmi les vingt-cinq pays les plus pauvres du monde. Un enfant sur deux est en malnutrition.

(3)    Le salaire minimum est de 32 250 francs (50 euros), le loyer moyen à Niamey est de 25 000 francs par mois, un sac de riz du Niger (consommé en deux mois dans une famille) coûte 20 000 francs.