Au début de ce mois s’est tenue à Bruxelles une réunion du « Conseil européen ». L’événement serait banal si M. Giscard d’Estaing n’avait proposé la création d’une « Europe judiciaire » qui permettrait de lutter plus efficacement contre le terrorisme : L’Europe des polices et de l’arbitraire que nous dénoncions dans notre précédent numéro est donc en route, révélant l’imposture d’un libéralisme qui ruine les principes sur lesquels il prétend s’appuyer.

LA LOGIQUE LIBERALE.

Il y a là une logique à laquelle les doctrines et les pratiques libérales semblent ne pas pouvoir échapper. Ainsi Jean-Jacques Rousseau, fondant la liberté sur une « volonté générale » qui conduisit tout droit au règne de la Terreur… Ainsi le Marché commun, confronté aujourd’hui à un cruel dilemme que les bavardages bruxellois ne parviennent pas à masquer : ou bien la « Communauté européenne » renonce à ses principes libre-échangistes pour protéger les industries menacées par les Etats-Unis, le Japon et les multinationales ; ou bien elle continue de poursuivre la chimère d’une « libre concurrence » et laisse s’installer le chômage, la récession et le chaos économique. Face à ces deux éventualités, le « Conseil européen » a choisi d’attendre, préférant évoquer la lutte antiterroriste et l’élection au suffrage universel d’une Assemblée européenne qui ne correspond à aucune réalité. Pour calmer des impatiences légitimes, le « sommet » a simplement évoqué la nécessité d’une restructuration de certaines industries, tandis que la C.E.E. continue de négocier discrètement des accords bilatéraux et de préparer des contingentements qui permettront d’éviter le pire. Mais de politique globale, point : on continuera de gérer au jour le jour une crise dont personne ne voit la fin.

Ainsi, le Marché Commun industriel se trouve pris au piège de ses propres lois : pour avoir consenti, dans le cadre de la « négociation Kennedy », à des réductions tarifaires sans contreparties réelles outre-Atlantique, pour avoir cru que le libre-échange équilibrerait les puissances et diffuserait partout la prospérité, voici la C.E.E. soumise à la concurrence déloyale des multinationales installées dans les pays sous-développés et au dumping de pays comme le Japon, qui prend une position dominante sur les marchés de l’acier, de l’automobile et de la construction navale. Les mécanismes libéraux n’offrant aucune parade à une menace chaque jour plus pressante, la « Communauté » est bien obligée d’envisager avec mauvaise conscience, une riposte protectionniste. C’est ainsi que, depuis le 11 octobre dernier, Bruxelles a entrepris la négociation d’une trentaine d’accords bilatéraux (dix-neuf ont déjà été conclus) définissant les quotas d’importations pour les textiles. Mais c’est, comme je le disais, au mépris de ses propres principes.

L’ECHEC EUROPEEN.

Les résultats ne sont pas meilleurs lorsqu’on laisse jouer les mécanismes du libre-échange. Ainsi le Marché Commun Agricole aboutit aujourd’hui à un système kafkaïen : on se perd dans le maquis des règlements financiers, on se noie dans les excédents de lait et de beurre que la « Communauté » ne parvient pas à exporter vers le reste du monde. D’où un déficit qui est passé de 38 à 68 milliards de francs entre 1963 et 1973.

Evidemment, la France subit les conséquences du laxisme industriel et de la pagaille agricole européenne. La crise de notre sidérurgie et de nos industries textiles le démontre amplement. Même sur le plan agricole, où la France a longtemps profité des débouchés européens, la situation devient catastrophique parce que nos partenaires parviennent maintenant à couvrir par leur propre production leurs besoins agricoles. D’où la dégradation rapide de nos échanges agro-alimentaires, notre excédent étant tombé de 9,8 milliards de francs en 1974 à 3,3 milliards en 1976. Un excédent qui est dû aux postes « céréales » et « boissons ». Car, pour le reste, le déficit est passé de 4,5 milliards en 1974 à 9,5 en 1976.

Le libéralisme économique n’offre donc d’autre alternative que le protectionnisme par quoi il se nie, ou le chaos dans lequel il s’effondre. Aussi, la France n’a-t-elle plus rien à attendre d’une Europe envahie par les produits des pays tiers et subjuguée par l’impérialisme américain. D’autant plus qu’à l’intérieur de la « Communauté européenne » un autre impérialisme est né, qui est en train de nous imposer sa loi. En effet l’Allemagne, qui doit son développement à l’aide Marshall et à l’absence de réparations envers les pays qu’elle avait dévastés, accumule maintenant les excédents commerciaux vis-à-vis de ses partenaires européens et en profite pour imposer ses diktats à l’intérieur de la C.E.E. C’est elle, en particulier, qui refuse depuis plus de deux ans toute protection du marché européen de l’acier, espérant ruiner ses concurrents afin de devenir la seule puissance sidérurgique européenne. C’est elle, encore, qui met en place les mécanismes d’une domination financière qui lui permettra, dans quelques années, de pratiquer la même politique que les Etats-Unis… Entre le libéralisme et l’impérialisme il y a donc une relation de cause à effet, la libre concurrence permettant la croissance et l’enrichissement cumulatifs de pays favorisés par la nature, ou par la conjoncture.

CONTRE L’ECONOMIE SAUVAGE

C’est dire que la France, si elle veut éviter la ruine et l’asservissement, n’a d’autre choix, à court terme, qu’une protection de son économie. Cela ne signifie pas l’autarcie et le repliement sur soi. La défense des secteurs menacés de l’économie nationale n’exclut pas le développement d’une politique d’entente et de coopération, notamment avec les pays qui ont une économie complémentaire de la nôtre. D’ailleurs les Etats-Unis, qui disposent de l’arsenal protectionniste le plus complet, ne sont-ils pas en même temps les plus dynamiques et les plus ouverts sur l’extérieur ? Sans prétendre les imiter, il est urgent de transformer nos relations économiques internationales et de refuser la soumission aux prétendues lois d’une économie sauvage. Mais ce n’est pas M. Giscard d’Estaing qui répondra à l’attente de travailleurs qui sont les premières victimes de ce que M. Ceyrac appelle, sans rire, « l’économie de liberté ».

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Editorial du numéro 259 de « Royaliste » – 16 décembre 1977