Envisager l’Europe par rapport à la guerre : voilà ce qui ne se fait plus.

Le discours sur l’Europe a toujours été pacifique, voire pacifiste. « Arrière les canons, les fusils, les mitrailleuses ! », s’écriait déjà Aristide Briand.

Le primat du facteur économique n’a cessé d’être affirmé depuis la fin de la seconde guerre mondiale puis a été déclaré indiscutable lorsque la chute du Mur de Berlin a permis l’extension au continent de ce qu’on appelle le Marché.

L’impossibilité de la guerre entre les démocraties paraît évidente. Puisque l’Europe est démocratique, elle n’a plus à penser à la guerre, ni à la faire -sauf à l’extérieur des frontières de l’Union.

C’est là une vision bien sympathique. « Si tous les gars du monde voulaient bien se donner la main » dit la chanson. En Europe, c’est fait : nous avons de bonnes raisons de nous croire à l’abri et il est à tous égards mal venu de jouer les prophètes de malheur.

C’est tout le contraire de mon intention car mes convictions profondes me portent à un relatif « optimisme » historique. Aussi voudrais-je simplement rappeler les conditions effectives dans lesquelles l’Europe s’est reconstituée au cours des soixante dernières années.

 L’Europe divisée (1947-1989).

L’idée européenne sort rénovée de la deuxième guerre mondiale. A bon droit, nombre de rescapés des camps hitlériens et les dirigeants des partis démocrate-chrétien veulent que toute nouvelle guerre soit désormais évitée par la constitution d’une Europe unie. Ceux-là pensent avant tout à l’axe formé par le Rhin et le Rhône, autour duquel s’organiserait une puissance « lotharingienne » – le fragment d’un empire romain-catholique. Cette représentation nostalgique exclut la Russie communiste et athée, qui s’exclut d’elle-même du concert européen dès 1947.

L’Europe dont on parle jusqu’à la chute du Mur de Berlin, c’est l’Europe de la guerre froide, résolument coupée en deux, techniquement prête à l’affrontement militaire. Une minorité activiste chante les louanges du fédéralisme européen (parmi eux des néo-maurrassiens qui font oublier leur passé vichyssois), une grande majorité de dirigeants français, allemands, italiens veut construire une Europe économique, prélude à l’Europe politique : à droite, à gauche, au centre, cette Europe est placée sous l’égide des Etats-Unis, censés assurer sa protection face au « marxisme oriental ». Dans les années soixante, les discours sur la paix continuent de fleurir, mais l’unité de compte est la mégatonne de TNT. La guerre nucléaire hante les esprits, et l’on craint une offensive des blindés soviétiques tout autant qu’un accident aboutissant à la vitrification d’une partie de la planète. Le « Docteur Folamour » est regardé comme un film d’anticipation tout à fait crédible et la crise de Cuba donne une actualité angoissante à la « stratégie de la terreur ».

On célèbre les Trente Glorieuses : on oublie qu’elles furent, pour l’ensemble des habitants de notre continent, des années d’angoisse : mêmes les partisans les plus déterminés de la dissuasion nucléaire ne pouvaient être absolument sûrs de la justesse de leur raisonnement.

C’est sous la protection (théorique) d’un imposant déploiement militaire classique sous commandement américain et c’est sous la protection effective, pour ce qui concerne la France gaullienne, de la Force de dissuasion nationale, que les Etats ont pu construire, après l’organisation de la CECA et l’échec de la CED, l’Europe du traité de Rome.

Largement diffusée, la thématique supranationale faisait alors oublier que la construction européenne, du Marché commun à la Communauté Economique européenne, fut entreprise et relativement réussie sur le mode de la coopération interétatique et selon une logique protectionniste – celle du Tarif Extérieur Commun, de la Préférence communautaire et de la politique agricole commune.

Le thème de la « nation dépassée » revenait de manière obsédante, mais c’étaient les Etats nationaux qui construisaient la maison européenne.

Le thème du primat de l’économique relevait de l’évidence, mais la question de la guerre était posée plus tragiquement que jamais – puisque les stocks d’armes atomiques, bactériologiques et chimiques des adversaires potentiels laissaient planer la menace de l’anéantissement de toute vie sur la planète.

 L’Europe recomposée 1990 – 2003.

Avec la réunion des deux Allemagne et la décomposition progressive de l’Union soviétique, on quitte l’Europe de Rome pour celle de Maastricht.

Là encore, que de bévues rétrospectives !

On croit que le début des années 1990 marque le triomphe du « Marché », alors que c’est la signature de l’Acte unique (1986) qui nous fait rentrer dans l’ultralibéralisme.

On croit que les facteurs économiques et monétaires sont déterminants, on ne veut pas voir que le traité de Maastricht fut un traité politique, dont l’enjeu était la recomposition politique d’une Europe de l’Ouest au sein de laquelle se trouvait une Allemagne soigneusement arrimée – le mot est de Roland Dumas – et dont les frontières étaient enfin clairement définies par voie de traité.

On oublie aussi que le traité de Maastricht était destiné à assurer la prépondérance en droit du Conseil européen (celui des chefs d’Etat et de gouvernements nationaux) sur la Commission.

On oublie surtout que l’organisation de l’Europe de Maastricht a été payée très cher par nos voisins yougoslaves. Il faut dire, avec regret, que la Yougoslavie fut pour l’Allemagne et la France un théâtre secondaire, sur lequel François Mitterrand ne voulait pas trop s’engager afin de préserver l’amitié avec l’Allemagne – essentielle à ses yeux.

Somme toute, on célébra de manière journalistique l’unité retrouvée du continent mais sans jamais y croire (le projet de Confédération européenne fut rapidement enterré) et sans rien faire pour que les deux moitiés de l’Europe se retrouvent dans une unité politique effectivement instituée. L’intellocratie médiatique a continué de poursuivre sa guerre contre l’Union soviétique et contre le communisme en fustigeant le seigneur serbe de la guerre (tout en copinant avec ses homologues de Zagreb et de Sarajevo) puis en accablant les Russes. Ces intellocrates firent la guerre civile par procuration, sur le territoire européen. Puis ils appelèrent à la guerre offensive contre la République fédérale yougoslave.

Elle eut lieu. Sans que Saint-Germain-des-Prés y soit pour quelque chose.

Cette guerre d’agression s’est estompée des mémoires. Au mépris des traités internationaux et de la Constitution française, on fit la guerre contre une partie de nous-mêmes – tant il est vrai que les Serbes, les Monténégrins et les populations de la Voïvodine sont aussi européens qu’on peut l’être à Paris, à Londres et à Berlin.

Certains oligarques ont que cette guerre aérienne allait fonder, dans le fer et le sang, l’unité de l’Union européenne. Mais les opérations étaient placées sous commandement américain et cette guerre « morale » n’a pas plus refondé l’Europe que le traité de Nice (7 décembre 2000) et le passage à l’euro. C’est alors qu’on voulut refaire l’Europe dans une Convention à l’américaine, en oubliant que les Etats-Unis s’étaient fondés deux fois dans le sang : lors de la guerre d’Indépendance, lors de la guerre civile.

 L’Europe élargie (2003 – ?)

L’Europe du Marché commun trouva son ciment dans la peur des Rouges et fut en guerre contre l’autre moitié d’elle-même : la crise des euromissiles a lieu cinq ans avant la chute du rideau de fer.

L’Europe de Maastricht fit la guerre à d’autres européens – après les avoir laissé s’entretuer.

Voici que commence l’histoire de l’Europe élargie avec l’adhésion de dix nouveaux Etats membres, signataires du traité d’Athènes en avril 2003… qui est l’année de la guerre menée contre les Américains et leurs alliés contre l’Irak. L’union européenne paraît alors plus divisée que jamais, alors que la France, l’Allemagne et la Belgique mènent une politique résolument européenne face aux Etats-Unis par leur alliance avec la Russie.

Nous en sommes à ce point, confus. Quant à la guerre, l’hyperterrorisme qui menace surtout les Etats-Unis est l’objet en Europe de l’Ouest d’une hypermédiatisation qui accroît son efficacité meurtrière. Mais les « nouvelles menaces » qui proviennent du crime organisé et qui se traduisent en opérations de guerre en Amérique latine et au Moyen-Orient ne sont pas prises au sérieux par la gouvernance européenne.

Comme sur bien d’autres sujets, on lance des proclamations sans en tirer les conséquences politiques, sociales et militaires.

Comme sur bien d’autres questions, on essaie de gagner du temps sur le temps, en mentant aux autres et à soi-même.

Les « pragmatiques » devraient pourtant savoir que cette attitude confortable a toujours été funeste. L’Union européenne fera d’autant moins l’économie de la violence qu’elle est au cœur de sa machinerie économique et financière.

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Article publié dans la revue « Cité », n° 44 – 2005