Coralie Delaume a bien voulu me confier ses réflexions sur le débat télévisé du 15 avril entre Emmanuel Macron, Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin. Une version courte de cet article a été publié dans le numéro 1144 de « Royaliste ».

 

Quoiqu’on ait pu penser de l’interview d’Emmanuel Macron réalisée par Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin dimanche 15 avril, force est de constater qu’il y a eu une grande absente, l’Europe. Elle a été évoquée furtivement par Bourdin en fin d’entretien, comme une sorte de « question bonus », alors même qu’il aurait fallu commencer par cela. L’Union européenne, en effet, c’est le cadre. C’est à l’intérieur de ce cadre que tout prend place et c’est de lui que tout découle. Or il réduit à fort peu de choses les possibilités d’action à l’échelle nationale, notamment en matière économique.

Ce soir-là pourtant, personne n’a fait remarquer à Emmanuel Macron – ce féru d’économie au point qu’il en fut ministre – qu’il n’a pas de marge de manœuvre dans ce domaine. Il n’a pas de prise sur la politique monétaire (c’est la BCE qui la conduit, et elle tente de faire un « poids moyen » qui convienne à la fois au Portugal et à la Finlande, ce qui est impossible, et qui du coup ne convient à personne). Il n’en a pas non plus sur la politique de change (avec l’euro cela n’existe quasiment plus). Sa marge de manœuvre est presque inexistante dans le domaine budgétaire également : dans le cadre du Semestre européen, la Commission passe les budgets au crible avant même qu’ils soient soumis aux Parlements nationaux. Par ailleurs, la France a des obligations au titre du TSCG, ce « Pacte budgétaire européen » que François Hollande avait promis de renégocier durant sa campagne de 2012, et qu’il n’a fait qu’entériner. Or ce texte impose (en plus du déficit public qui, depuis Maastricht, ne doit pas dépasser 3 % du PIB) que le déficit dit « structurel » (c’est-à-dire le déficit corrigé des variations conjoncturelles) ne dépasse pas 0,5 % du PIB. Enfin, la France n’a plus de politique commerciale non plus. La politique commerciale est une compétence exclusive de l’Union, et c’est la Commission qui signe les traités de libre-échange tels le CETA.

Au lieu de lui faire remarquer tout cela, Plenel et Bourdin ont laissé le Président dérouler tranquillement sur le thème de « l’Europe qui protège ». Hélas, dans l’état actuel des traités, cette notion est un non-sens. L’Europe ne protège rien ni personne, dès lors que tout y circule librement (les hommes, les marchandises, les capitaux) depuis l’Acte unique de 1986, et que dès lors, nous sommes le coin du monde où les rafales soufflées par la mondialisation pénètrent avec le plus de rage. D’ailleurs, Jacques Delors, qui conçut et fit adopter l’Acte unique, explique dans ses mémoires que le plus important pour lui à l’époque, c’était la libéralisation des mouvements de capitaux. Pourquoi ? Parce que « le vent souffle dans cette direction ». Il voulait bien sûr parler du processus de financiarisation de l’économie, qu’il souhaitait non pas endiguer mais accompagner voire promouvoir. Il s’agissait bel et bien d’ouvrir l’Europe à tous les vents, et l’on n’a même pas cherché à le dissimuler.

Du coup et puisque tout circule, les hommes, les capitaux et les services, lorsqu’on interroge Emmanuel Macron sur la réforme de la SNCF, pourquoi ne pas lui poser un certain nombre de questions en lien avec cette réalité ? Il veut supprimer le statut des cheminots sous un motif fallacieux, très bien. Seuls les cheminots à venir (et non les cheminots actuels) seront recrutés hors statut, d’accord. Mais d’ici dix ans, qu’est-ce qui nous prouve que les contrôleurs dans les trains ne seront pas des travailleurs détachés polonais ou roumains, employés par les entreprises concurrentes de la SNCF au nom de la « libre prestation de service », avec la possibilité pour elles d’embaucher des travailleurs de n’importe quel autre pays d’Europe libres de circuler ?

Bien sûr, il y aura des tentatives de résister. Il y en a toujours eu. Il y a eu de nombreux recours devant la Cour de Justice de l’Union (CJUE) pour tenter d’enrayer les effets funestes de la libre prestation de service prévue par l’Acte unique de 1986, associée à la directive « travailleurs détachés » de 1996. Mais la Cour de Luxembourg a toujours favorisé les « libertés économiques » et donné tort aux syndicats ou aux États ayant fait ces recours. Qu’il s’agisse de l’arrêt Vicking ou de l’arrêt Laval de 2007, des arrêts Rüffert et Commission contre Luxembourg de 2008, toutes ses jurisprudences ont été dans le même sens : plus de droits pour les entreprises, où qu’elles opèrent, qui qu’elles emploient et à quel prix. La réalité de l’« Europe qui protège », c’est celle-là.

Dernière chose. Quand on consent à parler d’Europe trois minutes en fin d’interview, on laisse  Emmanuel Macron broder autour de la notion nébuleuse de « souveraineté européenne ». Or derrière cette formule ronflante, il n’y a rien. La souveraineté, c’est celle d’un peuple, et il n’y a pas de peuple européen, il y en a vingt-huit. Évidemment, si on lui posait la question, le Président répondrait qu’on peut « construire un peuple », que les groupes humains ne sont pas des données naturelles mais des produits de l’Histoire. C’est vrai. Mais les peuples européens se sont tous constitués par la violence . Par des guerres (par exemple, la Prusse a dû en gagner trois – contre le Danemark, contre l’Autriche et contre la France) pour parvenir à unifier l’Allemagne autour d’elle), ou par l’arasement des différences (la France, par exemple, n’a jamais été une entité évidente. L’État y a précédé la nation, et a peu unifié le pays, mais cela s’est fait au forceps).

Or l’usage de la force était certes possible dans des temps pré-démocratiques ou, du moins, à une époque où les guerres interétatiques étaient d’usage. Est-ce encore envisageable ? Si l’on veut employer la force, il faut au moins le dire. On l’a fait d’ailleurs. On l’a fait en Grèce en 2015, de façon inédite, c’est-à-dire à coup de chantage à la banqueroute et à la ruine. La Grèce est un pays qui a été vaincu et dont les équipements publics ont été pillés.

Est-ce vraiment cela qu’on veut ? Est-ce compatible avec le fait de radoter sans cesse que « l’Europe c’est la Paix » ? Bien sûr que non. Dommage que dimanche 15 avril, nul ne l’ait évoqué.

Coralie DELAUME