« Rien n’est plus ennemi de la fécondité de l’idée européenne qu’un certain européanisme clos et borné »FP-ESR667

« L’Europe est une œuvre qu’aucun espace ne borne ni ne contient ».FP-ESR 34.

 

Premier volume des œuvres complètes de François Perroux [1], « L’Europe sans rivages » a fait l’objet d’une première publication en 1954, voici cinquante ans. Comme l’ouvrage consacré à la coexistence pacifique[2], cette critique de l’Europe « étriquée » et l’explicitation du projet perrouxien semblent à jamais dépassés : les bouleversements survenus à la fin du siècle dernier et le processus de construction européenne dans un mode d’échanges apparemment globalisés n’ont-ils pas changé radicalement les données ?

La conjoncture des années cinquante, l’opposition des systèmes politiques et économiques dans l’Europe séparée par le Rideau de fer et la nature des conflits internationaux de l’époque sont en effet caractéristiques d’un monde qui relève de l’histoire et de reconstitution légendaire – le mythe de l’âge d’or reparaissant dans l’évocation attendrie des Trente glorieuses.

Le monde de 1954 est celui de la guerre froide. La période d’extrême tension (1947-1953) fait place à un début de « dégel » dans une période d’équilibre de la terreur ponctué par l’expérimentation de la première bombe H soviétique et par le lancement en 1957 du Spoutnik, qui montre que les fusées russes peuvent frapper le territoire américain.

La construction européenne en est à ses débuts, marqués par une grande crise.

Signé en avril 1951, le traité instituant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) est entré en vigueur en 1952 pour le charbon et en 1953 pour l’acier.En 1952, les Pays-Bas proposent un projet d’union douanière, qui passe à l’arrière-plan en raison du violent débat sur le traité de Communauté Européenne de Défense – rejeté par le Parlement français à l’été 1954. La conférence de Messine de juin 1955 marque la « relance européenne » qui aboutira à la signature du Traité de Rome en mars 1957.

François Perroux publie son ouvrage sur l’Europe dans une France divisée (notamment…) entre partisans et adversaires de Pierre Mendès-France, qui devient président du conseil en juin1954 : il met fin à la guerre d’Indochine en signant les accords de Genève au mois de juillet et tombe en en février 1955 lors d’un débat sur la guerre d’Algérie qui a commencé à la Toussaint précédente.

Cette France de la 4ème République connaît une forte croissance industrielle et agricole ; l’économie nationale se fonde sur la puissance de son secteur public et nationalisé, dans une dynamique de hausse des prix et des salaires. Le II ème Plan de Modernisation et d’Equipement adopté en 1955 fixe un objectif de croissance annuelle de 6 % qui sera presque atteint…

Tel est le monde sur lequel François Perroux jette un regard englobant : selon son projet d’économie généralisée, l’analyse est nécessairement mondiale. Mais à l’encontre des banalités mondialistes et des sympathiques prestations de citoyens du monde, l’auteur de « l’Europe sans rivages » s’inspire de l’analyse gaullienne dans ses premiers principes.

Cette filiation est clairement revendiquée par François Perroux qui cite[3] les Mémoires du général de Gaulle : « Il fallait mettre dans notre jeu de puissants atouts : les grands espaces, les grandes vitesses, les alliés lointains, les mers ». C’est parce que le Général avait en 1940 une vision mondiale qu’il a pressenti la victoire, et « c’est en pensant à une France sans rivages qu’il a sauvé notre sol et nos foyers » (FP-ESR 690). C’est selon une conception planétaire que François Perroux a envisagé le développement d’une Europe sans rivages au sein de laquelle les nations historiques continueraient d’exister.

Cinquante ans plus tard, la magnifique perspective tracée par François Perroux est négligée alors que la disparition du rideau de fer lui donne une pleine actualité. Mais cet oubli, dû à la négligence et à la paresse des milieux dirigeants plus qu’à l’idéologie, entraîne le retour aux médiocres débats sur les « valeurs » européennes et sur les frontières d’une Europe qui n’en a jamais eues – tandis que l’Union européenne reste prisonnière de ses impasses. Lire ou relire « L’Europe sans rivages » c’est éprouver, à l’égard de ces polémiques stériles, le sentiment aigu d’une immense perte de temps et d’un gaspillage éhonté d’énergies en tous les points d’une Europe à visée universelle.

 I / Critique de l’Europe étriquée

L’auteur de « L’Europe sans rivages » commence par s’adresser aux « militants de la petite Europe » qui la regardent comme « une terre à cultiver et à défendre » alors que d’autres, parmi lesquels se range François Perroux, « y voient une œuvre à accomplir ».

Opposition judicieuse : jusqu’à la chute du Mur de Berlin, la plupart des dirigeants européens et des militants européistes seront en proie aux fièvres obsidionales face à la menace d’une ruée des blindés soviétiques (invraisemblable à l’âge nucléaire) doublée du péril représenté par la subversion communiste à l’intérieur de chaque pays. L’Europe qui s’esquisse en 1954 est anticommuniste, intégrée par le biais de l’OTAN au dispositif américain et plus largement dans la politique des blocs. Ses artisans démocrates-chrétiens et social-démocrates se disent fédéralistes et se posent en constructeurs de l’Europe supranationale. Cette vision large est illusoire puisque ses promoteurs acceptent une Europe «réduite» qu’ils veulent rendre «compacte»… afin qu’elle se dresse de toute sa puissance pour résister à l’autre Europe – celle du Pacte de Varsovie et du Comecon[4].

L’état de guerre froide, et lui seul, semble justifier cette confrontation géopolitique et cette rivalité économique. C’est là une autre illusion. François Perroux rappelle que tous les assemblages européens se sont opérés pour repousser d’autres coalitions d’Européens, sous la monarchie, sous l’Empire, avant 1914 comme avant 1939. Qu’il s’agisse de l’Europe napoléonienne ou de la Petite Entente, toutes ces Europes« organisent des rapports de force qui sont censés tenir en respect ceux des Européens que le parti de nations dominant tient le moins valable, le moins digne. Ces moments d’unité européenne impliquent une excommunication manifeste ou camouflée dont les puissances qui la lancent tirent de solides profits – jusqu’au jour où elles sont elles-mêmes excommuniées par l’hérétique d’hier ou d’avant-hier. Jamais l’Europe n’a fait bloc, jamais l’Europe ne s’est assigné un but mondial qu’elle pût poursuivre sans mauvaise conscience et dans l’unanimité. Les nations d’Europe, en ordre dispersé, ont investi le monde ; elles ont traité les hommes et les territoires étrangers comme dignes de la conquête spirituelle et (ou) de l’exploitation matérielle d’une grande nation, jamais comme un univers fraternel conçu par la pensée européenne et animé par elle.»FP-ESR22-23.

Quant aux luttes entre les coalitions européennes, les partisans de la petite Europe intégrée ont longtemps affirmé la nécessité d’un dépassement des nations, responsables selon eux des conflits européens – comme si les empires n’étaient pas essentiellement tournés vers le bellicisme conquérant. Ils ont aussi cru possible la réalisation d’une Europe sans frontières. Selon François Perroux, ce sympathique projet conduisait à se tromper deux fois :

« D’abord, parce que l’abolition des frontières n’est pas l’essentiel ; le désarmement des pouvoirs hostiles, la coopération des centres de volontés politiques en conflit importent infiniment plus que les contours des territoires organisés, plus même que leur existence (…) ;

« Ensuite, parce que l’Europe oublie une partie d’elle-même, si elle ne regarde pas en direction des mers. Elle est aussi présente dans ses îles, sur les plus lointaines terres où le goût du large l’a conduite que sur le petit cap et ses arrière-pays (…).

Défions-nous, oui, défions-nous des petites Europes confectionnées sur les atlas à couleurs plates, avec des bribes d’histoire déformée, sous la pression d’un désarroi passager ». (FP-ESR 34). Sur ce plan, l’imaginaire géopolitique des européistes n’a pas bougé d’un pouce depuis les années cinquante : les Antilles, La Réunion, les domaines maritimes français et britanniques sont des réalités résolument ignorés par ceux qui s’indignent que, par suite de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, l’Europe puisse avoir une frontière commune avec l’Irak selon l’exemple constamment asséné.

Qu’elle soit française ou européenne, la théorie des frontières naturelles est l’effet d’un fantasme d’enracinement et d’une représentation racialisante de la nation – celle, barrésienne, de la terre et des morts si proche de l’idéologie national-socialiste. Perroux, qu’on classe dans la droite réactionnaire[5], n’a que mépris pour ce nationalisme qu’on voudrait élargir en un nationalisme européen qui fut célébré par les néo-fascistes et les néo-nazis dans les années soixante. Pour lui, le barréso-maurrassisme est un leurre : (…) « la cendre des morts n’est pas concentrée comme sous le sol d’un cimetière de village, elle est au fond des mers et sous le sable des déserts » FP-ESR345. Au paganisme de l’enracinement François Perroux oppose implicitement la conception juive et chrétienne de l’homme en marche sur les chemins du monde – sans marquer pour autant de complaisance envers les dissertations sur les « valeurs » européennes qui encombraient les tribunes des journaux il y a cinquante comme aujourd’hui.

Saluant « les essais méritoires et émouvants de définir l’esprit européen dans son passé et dans sa tradition » François Perroux notait combien il est « excellent de nous souvenir que l’Europe a été formée par la raison de la Grèce, l’ordre et le droit de Rome, l’amour chrétien. Il est salutaire à cette époque où la poussée totalitaire est menaçante autant que jamais, de comprendre que la modalité européenne de l’unité, que le type européen de l’équilibre admettent radicalement la diversité des cultures et des mœurs». Et d’ajouter : « craignons pourtant que ces vérités bienfaisantes, mais un peu usées, nous dispensent de formuler et de pratiquer, de redécouvrir chaque jour dans sa fraîcheur et sa rigueur le devoir européen » (FP-ESR399). Or le premier des devoirs européens est de concevoir l’avenir selon l’esprit de l’Europe qui ne niche pas dans le respect de valeurs figées des catéchismes réducteurs, mais dans les ressources inépuisables d’une création continuée qui ne cesse d’enrichir, selon une dialectique complexe, les apports de Jérusalem, d’Athènes et de la Rome antique.

Il est intéressant de noter que les rédacteurs des discours sur la « civilisation occidentale » invoquaient des idées à vocation universelle à l’appui d’une conception restrictive et strictement défensive de l’Europe. Les dissertations sur les « valeurs européennes » témoignent de la même contradiction, attestée par la campagne déclenchée contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne par Valéry Giscard d’Estaing et les défenseurs autoproclamés du « club chrétien », parmi lesquels se comptent de nombreux nostalgiques de l’Europe des Six. Cette conception rétrograde est masquée par la métaphore inepte du « peloton de tête » formé par les pays ayant réalisé leur intégration – aussi problématique en 2004 qu’elle l’était cinquante ans plus tôt.

Etudiant les forces d’intégration et les types d’intégration, François Perroux observe que le mot est obscur : « L’acte d’intégrer rassemble des éléments pour en former un tout ou bien il augmente la cohésion d’un tout déjà existant » (FP-ESR 429). Nous ne sommes pas sortis de cette ambiguïté originelle, pas plus que nous ne sommes sortis des confusions relatives à l’économie de marché, ironiquement soulignées :« Le marché dont on parle communément, est un réseau d’échanges raisonnablement libres, soumis à un régime de concurrence approximative, établis entre des individus ou de petites unités qui jouissent d’une certaine autonomie. Nous accueillons ces indéterminations pour ne pas dessiner une notion du marché si rigoureuse et si belle qu’elle soit pleinement et définitivement inutilisable » (FP-ESR 432).

Il n’est pas plus éclairant d’affirmer que l’on va construire une Europe libérale puisque l’idéologie libérale exclut toute délimitation géographique des échanges :« L’espace économique de tout libéralisme conscient de sa logique, c’est le monde entier » (FP-ESR 29). Faute de s’appuyer sur une analyse des puissances économiques et des rapports de force, c’est l’Europe étriquée qui se trouve « contrainte d’adapter sa propre production et ses échanges à des structures mondialement bouleversées ». Et d’ajouter cet avertissement qui n’a pas été pris au sérieux et qui mettait en lumière les insignes faiblesses de la construction européenne alors projetée : l’Europe, écrivait François Perroux « ne peut plus se contenter d’appliquer la vieille recette de l’économie privée et mercantile, qui d’ailleurs n’a pas porté autrefois son fruit sans doses massives d’interventions publiques. Ce n’est pas en répétant des demi-vérités sur le mécanisme régulateur du prix et sur les vertus de l’entreprise libre qu’elle a chance de soulever le rideau de fer et d’appeler à la vie les immenses régions où l’on meurt de faim. Ce n’est pas davantage en créant un grand marché européen, un centre d’investissement européen, des organes de contrôle du crédit et de la monnaie en Europe » (FP-ESR 398-399).

Bien avant l’application dogmatique des thèses néo-libérales dans la Communauté Economique Européenne, François Perroux s’était livré à une critique décapante des recettes et des concepts qui sont aujourd’hui présentés comme autant d’acquis théoriques et pratiques. « De grâce, s’écriait-il, épargnons-nous le ridicule des cantiques entonnés en l’honneur du grand marché ! Le slogan du grand marché européen suggère des jugements indûment déduits d’un schéma statique : la meilleure ou moins mauvaise affectation des ressources économiques par les prix de concurrence. Il suggère aussi une exagération engendrée par des puissants dynamismes et pourtant réglée par les tendances à l’équilibre que l’on prête au marché libre ou approximativement libre » (FP-ESR 436-437).

Après avoir souligné (ESR-437n) la différence posée par les néo-classiques entre la définition territoriale et la définition économique du Marché, François Perroux examinait les conditions mondiales du développement de l’Europe et mettait en garde contre les illusions de la logique concurrentielle : « la libération des forces des monopoles et des forces que tentent de leur opposer les Etats promet une situation que personne n’assimilerait sans légèreté aux forces économiques des marchés de concurrence approximative, où jouent encore les ressorts et les appareils de transmission décrits par le libéralisme ; les armistices successifs qu’admettent entre eux les monopoles, les Etats, ne peuvent être confondus avec la meilleure affectation des ressources économiques sous un régime de concurrence approximative » (FP-ESR 436).

Pour le moins douteuse dans le domaine économique, l’intégration politique européenne se présente d’emblée sous les aspects du conflit entre les unionistes et les fédéralistes. Encore faut-il établir le type de fédération souhaité car le fédéralisme de ségrégation (qui se réalise sous forme de déconcentration du pouvoir existant) s’oppose au fédéralisme d’agrégation qui suppose des abandons de souveraineté étatique au profit de l’Etat fédéral – nécessairement autoritaire si le nouveau pouvoir veut se maintenir durablement. Bien entendu, les fédéralistes libertaires furent, d’un bout à l’autre de ce débat, les dindons de la farce jouée par Daniel Cohn-Bendit et Valéry Giscard d’Estaing – l’aristocrate ultralibéral abusant sans peine le ludion anarchiste.

Après quarante ans de querelles, le débat s’est terminé selon l’un des deux termes de l’alternative envisagée par François Perroux : l’Europe étriquée avait le choix entre une expérience de nation agrandie et une expérience de dévalorisation des frontières : on a fini par reconnaître les identités nationales dans la lettre des traités et par le slogan de la « fédération d’Etats-nations » et on a tenté d’aboutir à une dévalorisation (d’ailleurs très relative) des frontières. On a cependant oublié que cet effacement partiel des frontières est le résultat tardif d’une ambiguïté consciemment exploitée : les fédéralistes européens ont à la fois célébré le « grand marché » et la protection du pourtour de la futur fédération – ce qui s’est fait avec le Tarif Extérieur Commun et le système de la préférence communautaire[6]. Le grand marché est entré en vigueur le 1er janvier 1993 à une époque où le système de protection de la CEE s’était réduit au fur et à mesure du désarmement tarifaire généralisé. Dès lors, l’Union européenne ne pouvait plus s’affirmer comme puissance économique ni préserver son économie de bien-être – selon le débat dont les termes étaient déjà posés en 1954 et qui s’achève aujourd’hui dans les proclamations dérisoires de ceux qui se sont privés des conditions politique de l’ «Europe-puissance » tout en récusant sans le dire la politique du bien-être.

La question de l’Europe n’a jamais cessé d’être celle du Pouvoir dans une certaine Europe : après avoir hésité pendant près d’un demi-siècle entre les formules fédérale et confédérale, l’Europe étriquée a choisi le laisser-faire sous l’égide d’une « gouvernance ». Ce qui confirme la pertinence de la mise en garde que François Perroux adressait aux théoriciens de l’européisme :« Un pouvoir réel ne se forme pas parce qu’un pouvoir juridique se définit. La littérature sur l’unification de l’Europe réduite par la création d’une autorité politique assimile l’apparition du pouvoir juridique au pouvoir réel » (FP-ESR 28). Le pouvoir réel est apparu sous la forme d’une oligarchie…

II/ L’Europe, événement mondial

En 1950, François Perroux adjurait ses contemporains de ne pas devenir des « Européens bornés ». Ils le sont devenus, malgré l’élargissement encore très partiel de l’Union européenne. Ils le sont devenus sottement, car les jeux étaient déjà faits dans les années cinquante : après la seconde guerre mondiale, il fallait continuer à avoir une vision mondiale de l’avenir de l’Europe et de ses nations :« Sur un point, l’histoire a déjà décidé : la partie ne se joue plus à l’échelle d’une Europe réduite, cantonnée, localisée, qui, sur une carte commence ici, finit là. Notre pensée européenne, universaliste par vocation, l’est aujourd’hui par nécessité ; notre politique européenne est mondiale ou elle n’est rien ; notre économie européenne est un organe puissant de l’économie du globe ou elle s’étiole ; le cadre de notre action est la planète, l’enjeu de notre lutte est l’espèce.

« Toute doctrine, toute pratique qui étrécissent cet horizon sont finalement contradictoire et inefficace » (FP-ESR 16).

D’où le choix d’une méthode d’analyse et de principes d’action qui ont été délibérément ignorés par les représentants de l’européisme éclairé :« Nous commençons l’Europe, ou pour mieux dire, nous continuons l’Europe en regardant bien au-delà de l’Europe. Nous comprenons l’Europe en consultant une carte du monde. Nous prenons le sens de l’Europe en faisant le tour du globe » (FP-ESR 42).

Ce qui ne signifie pas qu’il faille se satisfaire des naïvetés d’un « mondialisme » superficiel dans sa générosité unanimiste et aveugle quant aux volontés de puissance que les aimables citoyens du monde sont incapables de maîtriser : « Qu’elle est factice, même quand elle n’est pas hypocrite, l’affirmation de l’unité du monde ! Une action mondiale par son cadre, œcuménique dans sa visée, dissoudrait les impérialismes et les nationalismes, engendrerait une collaboration concrète des Grands pour des buts conformes au bien de l’humanité, à des fins qui ne soient ni celles d’une nation, ni celles d’une coalition de nations. Où voit-on poindre les preuves initiales ou la plus vague promesse de ce changement ? Ne prêtons donc pas plus d’importance qu’elles n’en méritent aux proclamations mondialistes que lancent les particularismes des nations et des blocs de nations. Elles valent autant que les protestations des classes privilégiées en faveur de la solidarité sociale et de la fraternité humaine.

Non ! décidément l’option mondiale n’a rien d’un lieu commun quand on la prend au sérieux : elle condamne la répétition quasi automatique de ces banalités précisément qui dispensent de la regarder en face ; elle interrompt les berceuses des divers répertoires » (FP-ESR 17).

Quant aux termes qui tendent de qualifier la nature des relations économiques internationales, François Perroux se livre à d’éclairantes distinctions entre

– l’internationalisation, qui définit toute forme de coopération (commerciale, technique) entre des économies nationales ;

– la mondialisation qui ne se définit pas par la formation d’une économie supranationale comme on le dit souvent : la mondialisation concerne l’organisation mondiale de l’économie (lieux de production, moyens de transports, sources d’énergie) et la constitution de systèmes de décisions économiques à l’échelle mondiale.

Affirmer que le développement de l’économie mondiale suppose une organisation et des décisions signifie que la mondialisation effective est à l’opposé de la prétendue spontanéité du marché. Une économie mondialisée implique un plan mondial de développement.

Cette organisation mondiale qui s’est esquissée dans l’ONU (alors paralysée par la guerre froide) n’efface pas les patries ni ces nations que l’on disait dépassées en 1952 avant de proclamer ces dernières années notre entrée dans une hypothétique ère post-nationale.

Avant d’envisager la question du dépassement de la nation, François Perroux donne ses définitions, classiques et rigoureuses : pour lui, la patrie est la «participation au bien des pères » selon le sang et selon l’esprit – un esprit qui ne cesse de faire le tri dans les héritages du passé ; la nation est une organisation politique, exprimant un mode de sociabilité et un projet collectif ; l’Etat est constitué par les représentants de la nation qui exercent la « contrainte légitime » selon l’expression atténuée des conceptions, aussi célèbres que contestables, de Max Weber.

Chez François Perroux, ces définitions sont données dans la perspective de transformations constantes sous l’effet du mouvement de l’histoire. Ainsi, la patrie est appelée à se débarrasser de ses rituels meurtriers pour mieux faire valoir les principes métaphysiques auxquels elle est reliée : « Les valeurs de la patrie, pour le moderne, ne peuvent être confondues avec un grégarisme primitif. Elles sont des spécifications de valeurs telles que la liberté, la justice, l’amour qui sont le patrimoine commun de tout homme. Une Société humanisée des nations et de leurs Etats, serait propre à épurer la religion de la patrie. Le patriotisme qui tue et fait tuer pourrait être transformé en un patriotisme qui respecte et propage la vie. Le culte sacré que nous rendons à notre patrie n’y perdrait rien. Il peut et doit connaître les changements de rites imposés par l’histoire, qui lui permettent de garder intacte l’efficacité de son esprit »(FP-ESR 346).

Quant au lieu commun sur la nation dépassée, au sens d’une abolition et d’une absorption dans un ensemble plus large, il doit être révoqué selon l’idée d’une nation se dépassant elle-même – ce qui peut se faire dans la reprise d’un mouvement antérieur : « Le dépassement de la nation sera, qu’on le veuille ou non, le dépassement de la nation conçue à la façon du jacobinisme français » (FP-ESR 325) souligne Perroux qui définit le jacobinisme comme l’idéologie de la nation-parti, violemment réductrice de la nation-patrie qui est celle des capétiens comme il le suggère dans une allusion transparente : « s’il s’accomplissait, ce dépassement nous permettrait-il en abandonnant la nation jacobine, de renouer avec une tradition antécédente ? » (FP-ESR325).

Bien entendu, François Perroux souligne la dévalorisation des frontières nationales dans le domaine économique, ce qui ne signifie pas que les nations disparaissent ou perdent leur cohérence mais qu’elles sont au-delà de leurs propres frontières comme une Europe unifiée serait elle aussi au-delà de ses limites assignées. Mais cette dévalorisation est relative pour deux raisons au moins :

– les nations puissantes ne se limitent jamais à des compétitions strictement économiques : les luttes de puissance, pour lesquelles les facteurs militaires sont décisifs, sont primordiales dans les projets formés par les gouvernements ;

– les petites nations ont parfois une grande importance en raison de leur position géostratégique et ne sauraient par conséquent avoir de complexe :« Le vrai est que ce complexe de la petite nation en un pays quelconque n’a besoin d’aucune autre cure qu’une réflexion précise et de sang-froid. Politiquement et économiquement, une nation ne se laisse pas mesurer à un mètre simple, surtout pas d’après son espace territorial ou le contenu en hommes et en biens que l’on trouve à l’intérieur du contenant qu’est son territoire métropolitain. Son efficacité politique s’apprécie selon sa participation au réseau des forces mondiales et la valeur de position qu’elle a dans les espaces des stratégies militaires et économiques à l’échelle du monde. Son efficacité économique dépend, de même, de son insertion dans le réseau des échanges et des pouvoirs qui caractérisent l’économie mondiale. Sous ces deux rapports, la taille d’une nation n’est pas fixée une fois pour toutes ; elle varie suivant les constellations des forces environnantes. Et beaucoup de petites ou moyennes nations sont aptes à conquérir et à conserver non seulement une large autonomie, mais une influence certaine sur le déroulement des événements ; il n’est pas mauvais qu’elles s’en rendent compte et ne cèdent pas à l’illusion de se mesurer en surfaces plates, même corrigées par des statistiques de démographie et de géographie économique » (FP-ESR 344).

Si l’idée d’un gouvernement du monde est devenue effective après 1945 grâce à l’institution de plusieurs organisations internationales sans doute critiquables dans leur fonctionnement mais qui traduisent concrètement le souci d’universalité, les nations ne sont pas pour autant vouées à disparaître : « Le caractère inévitable de ce Gouvernement est au fond bien moins en question que le choix des forces réelles qui doivent lui donner vie et la formation du pouvoir réel derrière ses façades. Le principe de la Société des Nations avait une universalité que l’institution ne posséda jamais, en droit, en fait, ni en esprit. Le principe de la Charte des Nations-Unies est universel en dépit des vices juridiques de l’institution et des ratés qu’on observe dans son fonctionnement. Les institutions de Bretton Woods sont universelles dans leur principe, malgré les timidités de leur statut, les maquignonnages de leur lancement, la sécession russe, les malencontreuses circonstances qui ont imposé leur repliement et, jusqu’à un certain point, leur mise en sommeil. Les plans de développement des pays sous-développés portent des marques nationales, sont bloqués par le réarmement, mais évoquent un principe universel. Au sortir du conflit, ce qui a été imaginé et tenté, c’est une solution universelle de l’organisation du monde ; c’est une solution de même sorte qui reste le seul espoir à long terme des hommes et des nations.

On ne fait pas à la dévalorisation des frontières sa part. Cette résolution dans les relations entre groupes humains exclut que les nations disparaissent au bénéfice de blocs quasi nationaux ou impériaux » (FP-ESR392).

 III / Le processus d’européanisation

Il ne s’agit pas de « faire » l’Europe comme si la construction européenne était un pur projet tiré du néant par quelques bons génies démo-chrétiens nommés Robert Schuman, Alcide de Gasperi et Konrad Adenauer. Ceux-là ne construisent qu’un réduit dans laquelle la « vieille Europe » cherche à se protéger du monde :« La vieille Europe, « éternelle insatisfaite » comme disait d’Athènes un de ses citoyens, peut encore tirer de cette insatisfaction tous les ressorts de sa renaissance. L’irréparable serait qu’elle dût se réfugier dans une image consolante d’elle-même, exclusive d’un nouveau départ. Certainement, le moment serait mal choisi. L’esprit vaste, puissant, inépuisable de la vieille Europe, ne sortira victorieux de l’apparente impasse, que par un profond travail : il reste fidèle au meilleur de lui-même en éliminant divers vices : le culte du slogan (y compris les slogans européens) ; les mauvais plis de l’esprit fanatisé ; les réactions d’un manichéisme qui, sur un ton de jugement dernier, sépare au gré des incidents d’une minute de l’histoire universelle les êtres humains en bons et mauvais ; la funeste dissociation des valeurs de culture et des valeurs d’efficacité ; parfois l’acceptation résignée ou fanfaronne de la décadence.

La vieille Europe ne sera pas une Europe vieillie tant qu’elle refusera d’être confondue avec une Europe intellectuellement ou géographiquement réduite. C’est à elle que le monde doit ses dimensions humaines et l’idée même de son unification » (FP-ESR 23-24) .

Il est attristant de constater que tous les travers idéologiques dénoncés par François Perroux continuent, cinquante ans plus tard, de fournir le contenu du discours européiste des milieux dirigeants. Cela ne tient pas à la bêtise des oligarchies, mais au fait que les Européens déclarés se sont trompés dans leur conception de l’Europe, conçue selon un double refus : celui des massacres de la deuxième guerre mondiale, et celui de l’autre camp de la guerre froide. Vision négative, pessimiste, qui méconnaît l’ancienneté, la cohérence et l’extraordinaire puissance du phénomène européen.

Depuis plus d’un millénaire, l’Europe a une existence historique définie dans sa nature et selon son projet : « Tout au long de son histoire, l’Europe se manifeste à nous comme un événement mondial » (FP-ESR 395). Cet événement résulte d’une rencontre inouïe : « L’Europe est ce lieu du monde entre tous privilégié, où se sont rencontrés pour une alliance féconde et pour des déviations trop apparentes, la technique qui asservit le monde matériel et l’idéal de la société ouverte. Les consciences humaines où cette confluence grandiose s’est faite en reçoivent une mission dont elles n’auront jamais fini de démêler les complexités et de surmonter les contradictions, d’apprécier les exigences sans limites » (FP-ESR 399).

L’événement mondial, c’est l’irruption de l’esprit européen dans l’histoire du monde :« Une nation plus qu’un espace est une histoire et plus qu’une histoire, un esprit. On peut en dire autant de tout groupement territorial des hommes, de l’Europe aussi »(FP-ESR 394). C’est cet esprit à l’œuvre dans l’histoire qui permet à l’Europe de se rassembler selon sa vocation à l’universalité.

C’est affirmer que l’être de l’Europe est dans le dépassement permanent d’elle-même, selon la logique qui résulte de la rencontre en un même lieu de l’efficacité technique et de l’idéal de la société ouverte. C’est la dynamique résultant de cette dialectique qui caractérise le projet européen : « La mission que l’Europe reçoit de son passé, le Projet qui exprime son plus bel avenir, consiste à mettre les moyens de la puissance, qui transforment l’univers sensible, au service de la société ouverte où s’épanouit la communion des esprits » (FP-ESR 400).

Cette société ouverte est le contraire d’une collectivité construite, à la manière de Karl Schmidt, contre un ennemi. Par conséquent, la petite Europe qui tente de se constituer avec la CED selon les catégories de la guerre froide et qui continuera de le faire sous l’égide de l’OTAN (à l’exception de la France gaullienne) n’est pas une société ouverte – ou du moins elle ne s’ouvre qu’à l’Occident, sur le monde libre, au lieu de se tourner vers le monde à libérer : « La société ouverte nie, tendanciellement, la catégorie de l’ennemi ; elle accepte la frontière qui aide à unir et refuse, en thèse, la frontière qui sépare ; elle se « porte en intention » aux « limites mêmes de l’humanité ». Son principe, qui la situe à l’égard d’autres sociétés, qui établit ses relations à autrui, transforme aussi ses structures intérieures, les relations qu’elle établit ou favorise entre les personnes qui la composent. La société ouverte répudie les obstacles dressés contre les recherches de l’esprit et les barrières élevées entre les catégories ou classes d’hommes. Elle est inventive et fraternelle ; elle mise sur les capacités expansives de l’intelligence et de l’amour qui n’ont peur de rien ; elle est une patrie universelle.

La mission que l’Europe reçoit de son passé, le projet qui soutient son avenir consistent à mettre les moyens de la puissance qui transforment l’univers matériel au service d’un idéal de société ouverte qui convertit le monde des esprits » (FP-ESR 679).

Rétrospectivement, il s’est vérifié que la notion d’Occident utilisée à tort et à travers entre 1947 et 1991 ne fut jamais rien d’autre que la pièce d’un montage idéologique dans lequel le monde libre (qui incluait le Chili de Pinochet, la Grèce des Colonels, les dictatures militaires d’Argentine et du Brésil) était censé contenir puis refouler le « marxisme oriental » – autre pièce du montage qui masquait la complexité soviétique, russe, balkanique…

C’est que ce François Perroux soulignait avec force, préparant en esprit une réunion du continent européen qui paraissait invraisemblable à la plupart des dirigeants de la petite Europe en gestation. Quant à l’Union soviétique, le futur auteur de « La Coexistence pacifique » évoque « un peuple incontestablement européen, que les propagandes assimilent parfois en bloc à une masse asiatique, a pris au sérieux les besoins fondamentaux de chaque être humain, édifié dans le même mouvement son économie et son socialisme. Il utilise la technique européenne, très précisément la technique des Etats-Unis, c’est-à-dire d’une Nouvelle Europe. Ses délires, ses crimes sont européens : son matérialisme rationaliste a ses ancêtres et ses répondants en Europe, son nationalisme bureaucratique évoque à une échelle inusitée et avec une logique étroite et dure, des expériences que l’Europe a inaugurées. Cette nouvelle Europe est impérialiste comme le furent diverses Europes plus anciennes : elle veut répandre une orthodoxie sommaire sur le territoire de toutes les nations européennes et aux quatre coins du monde » (FP-ESR 19). Et d’ajouter des lignes qui paraissent encore scandaleuses à ceux qui oublient que les Soviétiques continuaient de s’inspirer des principes de justice et d’égalité : « Si inacceptables que soient les méthodes, le souci hautement affirmé de nourrir, de vêtir, de loger tout être humain, d’extirper du monde la misère, fût-ce dans une action frénétique, ne laisse pas tout à fait tranquilles les âmes des vieux ou des nouveaux Européens qui ne peuvent ou n’osent inscrire à leurs programmes un but aussi « simpliste » (FP-ESR 20).

Il ne s’agit pas seulement d’anticiper la fin de l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. Pour demeurer fidèle à elle-même l’Europe doit être à nouveau européanisée par réunion des deux moitiés du continent. A cette première tâche, pas encore accomplie en ce début de siècle malgré la chute du Mur de Berlin, doit succéder un autre projet, d’une toute autre ampleur : l’Europe doit être européanisante, en un sens bien précis : « Un peuple s’européanise quand il se vêt, se loge, se nourrit, se déplace comme font les Européens ; quand il apprend à parler la langue d’une puissance européenne ; quand ses élites deviennent capables d’assimiler la science et les techniques des Européens. Mais la moins matérielle de ces conquêtes, celle de la science, est encore instrumentale ; à elle seule, elle ne peut engendrer l’accord des esprits sur des raisons de vivre et de vivre bien. C’est pourquoi l’européanisation ouvre une crise de conscience. L’européanisation transporte loin de ses lieux d’origine le conflit entre les valeurs de la tradition et les progrès dans la domination du monde sensible qui bouleverse les Europes historiques.

Que la vieille Europe, que de nouvelles Europes entraînent par force l’Asie et l’Afrique dans une communauté tout extérieure de destin, que les entreprises et les batailles les plus puissantes prennent dans leurs remous les foules d’Asie et d’Afrique, ce n’est rien dans l’ordre des valeurs. Pour fonder leur droit à la survie et justifier leur rôle de guides, les Europes, vieilles et nouvelles, doivent s’européaniser elles-mêmes, pratiquer et formuler cet équilibre de la maîtrise du monde matériel et de l’idéal de la communauté fraternelle qui est une sagesse acceptable pour tous. Ce perfectionnement de l’Europe est une lente conquête.

Etre Européen, en ce sens difficile, ce n’est pas être né sous telle latitude, ressortir à tel cercle de culture, mais participer à la mission que l’Europe historique a contribué à définir et qu’elle a tant de fois manquée.

L’Europe désigne moins un champ qu’une semence que nous devons faire germer, une tâche que nous devons accomplir ensemble.

Pour l’Europe et pour le reste du monde, il n’est qu’un Grand dessein » (FP-ESR 405).

Ce mouvement d’européanisation s’observe par exemple en Amérique latine et en plusieurs parties du Commonwealth et ne saurait être confondu avec une entreprise coloniale ou néo-coloniale puisque la décolonisation s’inscrit dans la dialectique de l’européanisation : « La révolte de l’homme de couleur était promise aux Européens à qui il n’était pas interdit de faire une bonne affaire et une bonne action, à condition que la seconde débordât de toute part la première et la fît en quelque sorte oublier. D’un autre biais encore, cette révolte vient d’Europe : elle utilise des techniques européennes, exploite des querelles européennes, invoque l’exemple européen de l’Etat national, retourne contre l’Europe le principe des nationalités qui servit autrefois à ébranler les anciens régimes, et qui mine aujourd’hui l’ancien régime de l’hégémonie européenne.

Le tragique européen étreint la totalité du monde. La maladie du monde est un échec de l’Europe et le monde revenu à la santé, respectueux de l’homme, rétablissant l’échelle humaine des valeurs, déshonorant le meurtre, reconnaissant que la vie est supérieure à l’enrichissement et à la puissance, ce monde capable enfin d’espérance et d’avenir, serait une Europe continuée, en voie de réussite et d’accomplissement »(FP-ESR 21).

L’Europe sans rivages est cette Europe européanisante qui a le monde entier pour projet, selon une visée universelle à laquelle elle est depuis toujours identifiée.

Mais François Perroux prévient in fine qu’il y a deux manières pour l’Europe d’être sans rivages : « Ou bien parce qu’elle est un centre autonome de décision et une zone de développement qui rayonne sur le monde.

« Ou bien, parce que sa destinée dépend de quelques centres de décision qui ne sont pas chez elle, et son développement, de compétitions collectives où ses parties disjointes jouent le rôle d’alliés et peut-être d’instruments » (FP-ESR 784).

C’est malheureusement la seconde voie qui a été choisie : c’est l’Europe qui est mondialisée, au lieu d’accomplir sa vocation civilisatrice dans le monde et pour l’organiser. Ses territoires sont des zones de manœuvres pour les transnationales américaines, les troupes de ses diverses nations continuent d’être employées parmi les contingents de supplétifs que Washington convoque pour ses opérations de grande envergure.

Pour que l’Europe retrouve ses capacités de décisions et les mette au service d’une stratégie de développement généralisé dans des sociétés ouvertes, il faudra plus qu’un nouveau traité entre les membres de l’Union européenne. Pour que l’Europe continue d’être un événement mondial, il faut que cet événement soit révolutionnaire.

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Communication tirée d’une intervention à la Journée d’études François Perroux, organisée à l’Université Montesquieu Bordeaux IV le 23 janvier 2004 sur le thème : « François Perroux et la gouvernance des nations ». Article publié dans la revue « Cité », numéro 43.


[1]François Perroux, L’Europe sans rivages, 1ère édition – 1954 Presses Universitaires de France. Nouvelle édition augmentée aux Presses Universitaires de Grenoble – 1990.

[2]François Perroux, La coexistence pacifique, trois volumes, 666 pages, Presses Universitaires de France, 1958. Réédition en un volume aux Presses Universitaires de Grenoble, dans les Œuvres complètes, aux Presses universitaires de Grenoble, en 1992. S’y ajoutent des Textes complémentaires sur La coexistence pacifique, PUG, 1992. Cf. mon étude dans Cité n° 39 : « Penser, faire la révolution mondiale ».

[3]Conférence devant le Centre Catholique des Intellectuels français, 24 janvier 1955. cf. ESR pp. 687-701.

[4]Le Conseil économique d’assistance mutuelle qui intègre les pays de l’Est dans le système soviétique a été créé en janvier 1949.

[5]On oublie qu’en France le groupe « La Fédération » (André Voisin) fut constitué après la Libération par des rescapés du maurrassisme et du vichysme qui continuaient sous les couleurs européistes le combat anticommuniste qu’ils avaient mené avant la guerre et l’Occupation.

[6]Cf. l’analyse de « l’économie externe du fédéralisme » pp. 625-635.