A droite comme à gauche, les partis politiques français sont entrés ou vont entrer dans une période de recomposition stratégique et idéologique qui se situera nécessairement dans l’histoire des traditions politiques de notre pays depuis la Révolution française. Il est donc indispensable d’avoir une vision aussi claire que possible de cette histoire. Les gauches françaises disposent de l’ouvrage que Jacques Julliard leur a consacré (1). Les droites bénéficient de l’Histoire des droites en France (2) récemment publiée par Gilles Richard, historien discret qui a su brosser un tableau complet et intelligible d’une tendance qui contribue à structurer le débat public depuis deux siècles.

On croit connaître La Droite. Mais souvent cette connaissance se réduit aux personnalités et au parti qui occupent le devant de la scène à un moment donné de l’histoire et pour lesquels on établit des filiations idéologiques sommaires et parfois imaginaires. Or La Droite en tant que telle n’a pas d’existence sur le terrain de la lutte politique. Il y a des partis de droite qui s’opposent parfois radicalement. Il y a des droites qui se différencient sur des points majeurs mais qui peuvent entrer en composition. Il y a des manières d’être « de droite » qui ne sont pas identiques au début du XXème siècle, après la Seconde Guerre mondiale ou à l’orée du XXIème siècle. Gilles Richard examine de près cette complexité d’où sortiront les nouvelles droites de notre siècle.

Les droites partisanes au XIXème siècle

Depuis la Révolution française, les diverses tendances de droite se sont toujours rassemblées dans des partis, sans que ceux-ci aient la rigidité organisationnelle que nous avons connue au XXème siècle, par exemple avec le Rassemblement pour la République de Jacques Chirac : chef charismatique, militants encartés, maillage territorial, groupe parlementaire discipliné, congrès… En 1789, la première Assemblée nationale voit s’organiser une droite antirévolutionnaire, un centre « monarchien », et une gauche – toutes tendances en liaison avec les clubs. La Restauration et la Monarchie de Juillet donnent naissance au régime parlementaire qui est le fruit de droites hégémoniques et divisées – entre Ultras et libéraux sous la Restauration, entre légitimistes et orléanistes après 1830. Les partis de droite redeviennent hégémoniques après la révolution de 1848 lorsque les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes, qui forment le « parti de l’Ordre », portent au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848 et remportent les deux tiers des sièges aux élections législatives de mai 1849.

Après la défaite et l’écrasement de la Commune de Paris, ce sont à nouveau les partis de droite qui triomphent sous l’égide d’Adolphe Thiers. La question du régime politique est laissée en suspens et c’est un bloc conservateur, ouvertement catholique, qui se constitue en vue de la libération du territoire et du « redressement de l’Ordre moral ». Mais cette droite conservatrice, qui déclare d’utilité publique la construction du Sacré-Cœur en 1875, est une droite divisée entre orléanistes et légitimistes. Ces derniers perdent tout espoir lorsque le comte de Chambord brandit le drapeau blanc et exclut de devenir le roi d’une monarchie parlementaire. Ce « grand refus » entraîne l’adoption de l’amendement Wallon qui prévoit l’élection d’un président de la République puis la victoire du parti républicain. Comme la République n’est pas un régime mais un corps de principes, les républicains de la fin du XIXème siècle sont des « hommes contre » – contre les monarchistes et contre les catholiques. Le délitement des droites monarchistes – beaucoup de légitimistes ont choisi l’émigration intérieure à partir de 1830 et beaucoup d’élus orléanistes ou de tradition légitimiste se rallient aux institutions de la IIIème République – entraîne l’affaiblissement du bloc conservateur et la victoire du parti républicain en 1879. Cette victoire est concrétisée par l’élection de Jules Grévy à la présidence de la République à la suite du maréchal de Mac-Mahon et par l’arrivée d’une majorité de gauche au Sénat. La droite monarchiste se ralliant peu à peu aux institutions, le parti républicain n’a plus qu’un adversaire – le « cléricalisme » – qu’il s’emploie à réduire par son programme laïque tout en combattant les trois groupes de la droite parlementaire qui se renforcent aux élections de 1885 : l’Union des droites qui rassemble la moitié des députés monarchistes et bonapartistes, l’Union royaliste qui regroupe une soixantaine de monarchistes et le groupe de l’Appel au peuple qui comprend une trentaine de bonapartistes. Les élections de 1889 consacrent la victoire du parti républicain sur les monarchistes et les boulangistes – puis les boulangistes se dispersent et le pape appelle les catholiques à se rallier au régime en 1892. Après la crise boulangiste, l’affaire Dreyfus et la loi de Séparation, les droites modérées occupent leurs positions minoritaires à la Chambre sous plusieurs étiquettes tandis que les droites dures s’organisent en ligues – Ligue des patriotes, ligue d’Action française – et descendent dans la rue dans l’espoir de réussir un coup d’Etat.

Les droites partisanes au XXème siècle

La IIIème République, solidement installée à partir des élections législatives de 1893, vit jusqu’en 1940 au rythme d’une alternance entre une gauche dominée par le Parti radical et une droite parlementaire modérée – tandis que les ligues de droite et d’extrême droite entretiennent tout au long de la période une forte et parfois violente agitation de rue.

Les modérés ne parvinrent jamais à se rassembler dans un seul parti. L’Alliance républicaine démocratique est fondée en 1901, de même que l’Action libérale populaire qui regroupait les catholiques ralliés et la Fédération républicaine se crée en 1903. Au rebours de maints clichés, Gilles Richard montre que cette droite modérée, majoritairement catholique, est très influente dans le pays et tout à fait capable de se structurer et de réussir des mobilisations de masse : en 1905, l’Action libérale populaire comptait 250 000 adhérents répartis en 2 000 comités locaux. Partisane ou associative, cette droite sait faire de la propagande : c’est l’abbé Fourié qui rédige en 1895 le premier manuel de communication consacré à l’affichage politique et, en 1901, la Ligue des femmes françaises lance une pétition signée par 600 000 femmes catholiques pour la défense des congrégations.

Avant 1914, Raymond Poincaré n’avait pas réussi à réaliser l’union des droites et, pendant la guerre,  l’Union sacrée se fit avec une Chambre majoritairement orientée à gauche. Au lendemain de la victoire, les élections législatives de novembre 1919 conduisent à la Chambre bleu horizon dans laquelle l’Alliance républicaine démocratique d’Adolphe Carnot obtient 140 sièges (les Radicaux n’en occupent que 89) mais les échecs de Raymond Poincaré, président du Conseil à partir de janvier 1922, entraînent la victoire du Cartel des gauches. Retour du balancier, les élections législatives de 1928 donnent la majorité aux formations de droite et le bref retour aux affaires de Raymond Poincaré qui démissionne en juillet 1929. Les partis de la droite modérée survécurent jusqu’en 1940 mais si les élections législatives avaient pu avoir lieu, les modérés auraient sans aucun doute été battus par un nouveau parti de droite, surgi du monde des ligues nationalistes.

Les ligues apparaissent en même temps que le nationalisme, et l’expriment diversement. La Ligue de la patrie française fondée en 1898 regroupe les antidreyfusards, la Ligue des patriotes de Paul Déroulède fondée la même année est également antidreyfusarde mais nettement républicaine et son chef n’est pas antisémite. La Ligue d’Action française et le journal L’Action française professent un monarchisme nationaliste, antidémocrate et antisémite, en rupture avec le monarchisme libéral et parlementaire du XIXème siècle. Les années trente voient apparaître les Jeunesses patriotes, l’Action française condamnée par le Vatican en 1926 reprend de la vigueur dans le climat antiparlementaire et joue un rôle important lors de l’émeute sanglante du 6 février 1934. Les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque sont particulièrement actifs et nombreux, mais ne participent pas aux événements de février 1934 et se transforment en parti lorsque les ligues sont dissoutes en 1936. Fondé à partir des 450 000 adhérents des Croix-de-Feu, le Parti social français (PSF) atteignit les 1,2 millions d’adhérents en 1939, dont 200 000 femmes alors que le Parti communiste n’en comptait que 20 000, la SFIO moins de 3 000 et les radicaux moins de 150…  Le PSF était un parti républicain, rigoureusement hostile aux socialistes et aux communistes mais où le mot « social » avait un sens précis car ce parti, souligne Gilles Richard, « mit en œuvre de façon très originale, à une échelle sans doute jamais atteinte avant et jamais dépassée ensuite, la doctrine sociale de l’Eglise ». Le PSF disparu après la guerre, parce que le colonel de La Rocque, qui travaillait avec l’Intelligence service avant d’être déporté, ne lui donna pas l’ordre de rejoindre la Résistance par fidélité au maréchal Pétain.

Après la Libération, les droites se retrouvèrent au Mouvement républicain populaire, au Rassemblement du peuple français et au Centre national des indépendants et paysans, qui joua un grand rôle sous la IVème République, puis aux Républicains indépendants et au RPR, réaffirmant dès l’arrivée d’Antoine Pinay aux affaires leurs convictions libérales en économie dans le cadre de la démocratie parlementaire. Comme les gauches incarnées par Jean Jaurès, Léon Blum, François Mitterrand, les droites se sont successivement incarnées dans de fortes personnalités car aucune tendance n’a attendu la Vème République pour connaître les avantages et les inconvénients de la personnalisation du pouvoir. Président de la République de 1913 à 1920, cinq fois président du Conseil, Raymond Poincaré est encore dans les mémoires. On a oublié Jacques Piou (1838-1932), monarchiste libéral, proche du premier comte de Paris, rallié à la République et fondateur, avec Albert de Mun et sous le regard bienveillant du Vatican, de l’Action libérale populaire qu’il dirigea jusqu’à sa mort. Le nom de Jules Méline (1838-1925) est automatiquement associé au protectionnisme mais ce défenseur de l’agriculture française qui présida le Conseil des ministres d’avril 1896 à juillet 1898 fut aussi l’artisan d’une tentative d’union des droites, qui échoua à cause de l’affaire Dreyfus. D’autres, comme le colonel de La Rocque et André Tardieu, auraient pu avoir un grand destin national si la défaite de 1940 n’avait pas bouleversé tragiquement les itinéraires.

 

Etre de droite

Quand on dit : « il est de droite », divers mots viennent à l’esprit, qui identifient la droite à la Réaction, au Conservatisme, à l’Ordre moral, à la Tradition. Mais ce sont là des clichés, qui ne se superposent pas dans l’histoire des droites et qui recouvrent des idées et des engagements fort différents. Gilles Richard dresse dans son ouvrage quatre tableaux dont les couleurs varient au gré des époques.

Etre de droite en 1914

Les droites sont réputées conservatrices, au sens d’un attachement déterminé à la stabilité, à l’ordre éternel des choses. Cela mérite discussion, mais il est certain que ce conservatisme ne vaut pas pour les partis de droite. Cent ans après la Restauration, les droites qui avaient forgé la vie politique au vingtième siècle ont disparu de la scène parlementaire. Les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes qui bénéficiaient encore de 40% des voix et alignaient 200 députés en 1885 sont moins de vingt en 1914. L’électorat de droite s’est massivement rallié aux institutions de la IIIème République – d’ailleurs initialement conçues pour accueillir une monarchie royale et parlementaire fondée sur le suffrage universel masculin. Les bonapartistes ont disparu du paysage national et les monarchistes se sont installés dans une opposition radicale au régime aux côtés de notables légitimistes qui préserveront longtemps leurs positions locales.

La question institutionnelle étant tranchée, du moins provisoirement, les droites s’opposent aux radicaux sur la laïcité et parfois composent avec eux comme l’Alliance républicaine démocratique mais toutes ces droites parlementaires s’opposent aux socialistes – alors que l’Action française tente un éphémère rapprochement avec les anarcho-syndicalistes.

Etre de droite en 1944

La période de l’Occupation illustre les évolutions et révolutions qui marquent les droites et qui bouleversent les idées reçues. Le régime de Vichy n’est pas tout entier entre les mains de l’extrême droite qui se divise entre vichystes de diverses nuances – parfois antiallemands comme Charles Maurras – et collaborationnistes résolument pro-allemands. Mais des nationalistes maurrassiens rejoignent immédiatement la Résistance comme Daniel Cordier, le futur secrétaire de Jean Moulin, tandis que des hommes de gauche et d’extrême gauche versent dans la collaboration – Marcel Déat, et Jacques Doriot étant les plus connus. Nombreux sont les hommes de droite qui se détachent de Vichy après l’invasion de la zone libre et se tiennent dans la réserve ou rejoignent tardivement la France combattante. Nommé membre du Conseil national par le maréchal Pétain, Antoine Pinay resta maire de Saint-Chamond tout au long de la guerre et refusa de devenir préfet de l’Hérault.

Et puis, comment oublier que les libérateurs de la patrie, Charles de Gaulle, Philippe de Hautecloque dit Leclerc et Jean de Lattre de Tassigny sont issus de la droite monarchiste ?

Etre de droite en 1974

Après 1944 et surtout à partir de 1958, c’est la politique gaullienne qui mène le jeu. Gilles Richard définit Charles de Gaulle comme un nationaliste – ce qui se discute – mais souligne immédiatement que sa politique est en rupture avec les nationalistes déclarés – notamment les maurrassiens qui après avoir soutenu Vichy prennent le parti de l’Algérie française. La politique gaullienne, à l’intérieur, est menée dans l’alliance avec la droite libérale – Antoine Pinay puis Valéry Giscard d’Estaing – qui est favorable à l’intégration européenne et à l’atlantisme mais qui compose – estimant qu’il vaut mieux détenir une partie du pouvoir que d’être toute entière dans l’opposition. Le calcul est juste : après 1968, le temps est venu de congédier le Général, sa politique de grandeur et cette participation d’origine catholique sociale qui avait inquiété le patronat. Georges Pompidou se posera en recours, et Giscard d’Estaing appellera à voter « non » au référendum de 1969.

Etre de droite aujourd’hui

Pendant des décennies, les étudiants en sciences politiques ont appris qu’il existait en France trois droites – légitimiste, orléaniste, bonapartiste. Ce schéma tracé par René Rémond (3) ne permet pas de rendre compte de la vie politique française au XXème siècle. Gilles Richard recense quant à lui huit droites : ultraroyaliste ou légitimiste, constitutionnelle ou orléaniste, bonapartiste, républicaine-libérale, nationaliste, démocrate-chrétienne, agrarienne, gaulliste. Toutes subsistent aujourd’hui, la plupart de manière groupusculaire (ultraroyaliste) ou très minoritaire (gaullisme) et deux grands courants se partagent l’électorat : le courant libéral et le courant nationaliste, inconciliables puisque les libéraux défendent la mondialisation et l’intégration européenne que les nationalistes récusent.

Gilles Richard a terminé son livre avant l’élection présidentielle, après la victoire de François Fillon aux primaires… L’élection d’Emmanuel Macron a rebattu les cartes, et les droites restent profondément désunies face à des gauches effondrées ou marginalisées. En politique, les jeux ne sont jamais faits.

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(1) Jacques Julliard, Les gauches françaises : histoire, politique et imaginaire, 1762-2012,

(2) Gilles Richard, Histoire des droites en France de 1815 à nos jours, Perrin, 2017.

(3) René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours, Continuité et diversité d’une tradition politique, Aubier, 1954. Nombreuses rééditions sous divers titres.