En 1997, la droite française, qui s’inspirait des préceptes thatchériens, rêvait d’imposer à la France l’intégralité du modèle anglais – qui déjà s’avérait désastreux.

Nos libéraux chantent depuis quinze ans les vertus de ce qu’on appelait au 19ème siècle le « système anglais » qu’on dit à la pointe de la modernité mais qui n’a rien changé de sa vieille nature : capitalisme dur, fondé sur une exploitation impitoyable des êtres humains.

Ce système libéral qui était inscrit dans des structures porteuses (l’impérialisme britannique) ou contraignantes (l’étalon-or) a fait complètement faillite en 1929. Ce qui n’a pas empêché les libéraux américains et anglais de le reprendre avec une rigueur fanatique et de l’appliquer avec une sauvagerie favorisée par la crise des gauches politiques et syndicales. Les Américains en tirent avantage – pour le moment – parce que l’ultralibéralisme est solidement encadré par une politique impériale. Mais pour les Britanniques, de faible puissance dans l’ordre géopolitique, l’ultralibéralisme est une catastrophe.

On vante la réussite des privatisations et l’efficacité de la déréglementation en matière de droit du travail. On oublie de dire que ces privatisations ont entraîné un développement de la puissance financière – fragile par définition – au détriment de la puissance industrielle qui est aujourd’hui, pour l’essentiel, entre les mains de groupes étrangers. L’industrie britannique, qui ne cesse de perdre des emplois, innove peu. Les entreprises qui réussissent sont les héritières de sociétés publiques (British Airways) ou constituent de brillantes opérations commerciales (Virgin) qui sont de faible poids en Europe. En fait, les Britanniques ne brillent que dans les services – informatique, télécommunications -, un secteur en forte croissance qui ne saurait faire oublier la faiblesse structurelle de l’économie du pays.

On vante la réussite politique de Margaret Thatcher et la longue présence des conservateurs aux affaires. On oublie de dire que les tories ont conforté leur pouvoir par une politique fondée sur la guerre et la violence. C’est la guerre des Malouines qui a permis à Margaret Thatcher de gagner les législatives de 1983 et le parti au pouvoir a mené une véritable guerre contre les syndicats. Qu’on se souvienne de la longue grève des mineurs, qu’on se souvienne que Rupert Murdoch s’est installé et a imposé ses méthodes grâce aux matraques de la police. Plus généralement, le thatchérisme, caractéristique de l’esprit petit-bourgeois, a mené une véritable guerre contre la classe laborieuse et les élites traditionnelles, sur fond d’hostilité à la monarchie.

On vante les résultats statistiques. On oublie de dire que les courbes expriment des variations brutales des taux de croissance (chute de +5% en 1988 à – 2% en 1991, remontée à +4% en 1994, divisée par deux en 1996) et des taux de chômage. On oublie de dire que les échanges extérieurs étaient à peine équilibrés l’année dernière et que le déficit budgétaire était de – 4,8%.

On vante surtout la baisse spectaculaire du chômage. Il est vrai que le taux officiel est tombé de 10% en 1992 à 6,5% en janvier 1997. Mais la démographie a favorisé cette baisse (- 600 000 personnes entre 1992 et 1996 dans la population active) et les modes de calcul n’ont cessé de changer. Surtout, cette baisse statistique s’accompagne d’une injustice maximale :

-Sur 900 000 emplois créés entre 1993 et 1996, 300 000 sont à temps partiel.

-Le redressement de la situation de l’emploi s’effectue sur un marché du travail complètement flexible : près de 4 millions d’employés à plein temps travaillent plus de 48 heures par semaine, 2,5 millions n’ont pas droit aux congés payés, il y a une pleine liberté de licenciement mais pas de salaire minimum. D’où des contrats de travail « zéro heures » – paiement à la tâche, au gré du patron, sans fixe garanti – et des salaires de misère : 1,5 millions de personnes travaillent pour moins de 25 F. de l’heure.

Tel est le modèle anglais.

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Article publié dans le numéro 686 de « Royaliste » – 1997