Mon objectif, ici, n’est pas de convaincre que le genre humain est menacé d’extinction : je considère la chose comme acquise ».

Bigre, voilà qui a le mérite de la clarté et qui nous avertit sans ambiguïté de ce que sera la thèse de ce livre[1] : par notre incapacité intrinsèque à prendre des décisions raisonnées à long terme, nous avons détérioré le tissu écologique de la planète au point de la rendre très bientôt invivable pour l’homme. Bien qu’ayant parfaitement analysé les conséquences de nos actions, nous ne pouvons pas changer de route et cheminons allègrement vers l’abîme en essayant, tant que c’est encore possible, d’en tirer tout le bénéfice individuel possible à court terme.

Plusieurs disciplines sont invoquées par l’auteur pour mener cette analyse : écologie, éthologie, psychologie, psychanalyse, économie, sociologie, même la philosophie, et toutes semblent converger vers la même conclusion en deux étapes :

  1. « Nous sommes incapables, comme l’affirme Hegel, de tirer les leçons de l’histoire dans les actes que nous accomplissions[2] », pour la simple raison que « le court-termisme est inscrit dans les règles comptables : maintenir en état la planète (…) aurait dû être considéré comme une exigence essentielle. En tirer le maximum de profit dans le minimum de temps est au contraire le moyen que nous avons choisi pour la rendre invivable à brève échéance ».
  2.  D’où que l’on regarde la situation, à la lumière des différents projecteurs utilisés, la conclusion est la même. Nous sommes confrontés aux dynamiques exponentielles de croissance démographique, de dégradation du milieu, de disparition des ressources, et de ce fait nous allons vers l’abîme. C’était d’ailleurs inéluctable et prévisible dès le commencement de l’ère moderne, puisque le biologiste nous décrit comme « une espèce colonisatrice et opportuniste [qui] croît jusqu’à envahir entièrement son environnement », dont « l’aptitude au raisonnement n’aura fait aucune différence quant à [sa] capacité à modifier [son] comportement par rapport [à son] destin biologique ». Impossible donc de renverser la vapeur, notre disparition en tant qu’espèce est acquise et notre destin scellé.

Je ne suis ni philosophe ni sociologue ni économiste et me garderai bien d’émettre une critique sur ces points, même si je ne puis que souscrire aux descriptions des logiques ultra-libérales et de leur incompatibilité absolue avec les politiques de sauvegarde de l’avenir de l’humanité recommandées par les experts du GIEC. Mais je me suis senti autorisé à lire ce livre dense à travers le meilleur filtre dont je dispose, celui de l’écoéthologie, puisque Paul Jorion lui-même utilise cette discipline pour aboutir à plusieurs de ses conclusions dans au moins deux de ses chapitres (« C’est quoi, notre espèce ? », et « Notre espèce est-elle outillée pour empêcher son extinction ? »). Et cette analyse me dit que, au moins pour la partie proprement biologique de son propos, l’auteur pèche par pessimisme, probablement du fait d’un manque de recul sur certaines dynamiques de notre espèce. C’est celles-ci que je voudrais décortiquer.

Trois remarques fondamentales de Paul Jorion sont liées en tout ou partie à la biologie :

(1) du fait de nos pulsions biologiques, nous sommes portés à nous « reproduire sans retenue » ; par nature notre croissance est exponentielle tant que les limites physiques du milieu ne viennent pas bloquer brutalement cette démographie cataclysmique.

(2) Nous sommes, par nature là aussi, incapables de gérer notre milieu, comparables au « lemming envahissant la terre sans nul souci de rendre durable et renouvelable l’usage du monde qui l’entoure ». Pas sa multiplication sans frein, notre espèce dévore l’espace et les ressources sans compter, jusqu’à l’anéantissement.

(3) Nous sommes enfin incapables de corriger l’évolution néfaste que nous imposons à l’environnement, et ce malgré nos capacités cognitives et notre parfaite compréhension des effets catastrophiques de cette évolution future.

Les deux premiers points sont proprement biologiques et doivent être analysés comme tels.

« Reproduction sans retenue » : pour l’écoéthologue, rien n’est moins éloigné de la réalité que cette idée d’une croissance exponentielle, et plusieurs observations sur l’espèce et le milieu nous disent exactement le contraire. Les démographes à l’heure actuelle ont abandonné le modèle exponentiel de Malthus, celui qui a été utilisé en particulier par le Club de Rome, pour la « transition démographique » qui lui est complètement opposée puisqu’elle se fonde sur une tendance à la stabilité démographique une fois le milieu occupé de façon « optimale » par l’espèce. Car c’est vrai, une espèce tend à explorer puis coloniser le milieu et à occuper les niches écologiques favorables dans l’ensemble de l’écosystème, ce qui peut s’interpréter comme une colonisation. Mais une fois ces niches favorables occupées, elle se stabilise en fonction des capacités d’accueil du milieu. Natalité et mortalité s’équilibrent. C’est uniquement lorsqu’un évènement extérieur à l’espèce (chez le lemming) ou intérieur (chez l’homme) augmente la natalité ou réduit la mortalité qu’un déséquilibre temporaire, une « transition démographique », apparaît. Puis un nouveau niveau d’équilibre s’établit. Pas de « reproduction sans retenue » dans l’écosystème.

D’où vient alors cette théorie générale d’une espèce nécessairement invasive, à la croissance galopante, incapable de s’autoréguler, fondée sur des équations exponentielles ? Bien sûr il y a l’observation depuis un siècle d’une croissance effrénée de la population mondiale, qui « croît jusqu’à envahir entièrement son environnement. Un simple regard jeté en arrière sur le destin de notre espèce le confirme aisément : en un siècle, le chiffre de la population a été multiplié par quatre ». Mais si cela est vrai quand on ne regarde que le démarrage de la courbe et les chiffres bruts, ce ne l’est plus quand on considère la courbe sur le long terme et sa dynamique par rapport aux capacités de l’environnement.

Alors, comment expliquer cette contradiction ? Je vous soumets ici deux hypothèses. La première est un essai d’explication historique. Tout a commencé dans l’Angleterre du début du XIXème siècle, avec la révolution industrielle. La société anglaise a soudain pu disposer d’une source d’énergie abondante et bon marché (le charbon), ce qui a abouti à une dynamique démographique et des structures sociales en déséquilibre profond. Deux chercheurs britanniques ont alors décrit ces dynamiques dans des domaines différents : Adam Smith en économie et Thomas Malthus en démographie. Leurs modèles représentaient bien les évolutions apparentes de leur époque, mais leur « erreur » (ou plutôt celles de leurs successeurs) a été d’ignorer que la société qu’ils étudiaient était en phase de déséquilibre, et donc de considérer comme loi universelle et permanente ce qui n’était que modèle d’une phase de transition. Fin du premier épisode.

Deuxième épisode : Charles Darwin passe par là et découvre que mis bout-à-bout, les modèles de Smith et Malthus pouvaient décrire un mécanisme de l’Evolution : D’Adam Smith Darwin retient la dynamique « passive » d’un système où une « main invisible » (auto-)organise l’évolution d’une société ; et de Malthus l’idée que les capacités reproductives des espèces surpassent toujours largement les capacités d’accueil du milieu, ce qui aboutit à une lutte pour la vie et une mortalité massive des nouveau-nés.  La théorie de l’Evolution par la sélection naturelle est née : l’espèce présente « une reproduction sans retenue » et parmi les innombrables rejetons disséminés dans un milieu qui ne peut les maintenir tous en vie, seuls les plus aptes survivent par sélection passive, et transmettent leurs adaptations à leurs descendants. C’est –entre autres- sur ces trois piliers, Smith, Malthus, Darwin, que s’est construite la science de l’environnement, et ils fondent encore en grande partie l’écologique moderne.

La deuxième hypothèse concerne ce qui me semble être une confusion entre « explosion démographique » et « surpopulation ». J’ai eu l’occasion d’étudier ces dynamiques démographiques explosives sur différentes populations animales, où en effet tout commence toujours par une surabondance énergétique mise à disposition de l’espèce par le milieu. Pour les animaux cette énergie correspond à une abondance alimentaire qui arrive au bon moment et sous la bonne forme, c’est-à-dire à l’instant critique de l’arrivée d’une nouvelle génération. Alors la mortalité larvaire et juvénile diminue considérablement, et tout ceci prend la forme d’une croissance démographique de type exponentiel tout à fait semblable au début de la courbe de Malthus. C’est là que se situe l’épisode du lemming, mais aussi du criquet pèlerin et de bien d’autres espèces dites « invasives ». En règle générale, ces explosions démographiques sont très vite accompagnées de changements comportementaux menant à des baisses drastiques de la fécondité, qui font retourner l’espèce à son étiage au bout d’une ou de quelques générations. Ce qui se fait très vite, en fonction de la durée de vie des générations : quelques heures pour les bactéries, quelques semaines pour les insectes, quelques années chez les animaux supérieurs.

Dans les cas les plus critiques, on a affaire à un phénomène d’eutrophisation, c’est-à-dire à une croissance démographique lancée par l’abondance alimentaire, qui en effet aboutit, après une phase de surpopulation (c’est-à-dire de déséquilibre entre les besoins de la population et la production du milieu) à une mortalité massive suivie de l’empoisonnement de l’environnement par l’accumulation de déchets biologiques à un rythme interdisant toute épuration par l’écosystème, et donc à l’extinction de toute vie dans le milieu incriminé. C’est ce cas que décrit très bien la croissance malthusienne. Mais un tel phénomène impose deux conditions : que la disponibilité énergétique précède le développement démographique, et qu’elle se tarisse d’elle-même.

Ce cas est-il celui de l’humanité ? Non, chez notre espèce c’est une autre histoire, pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’homme est directement producteur de cette énergie surabondante. Ce qui est reçu passivement et brutalement par les autres animaux (arrivée inopinée d’une surproduction alimentaire naturelle) est actif et progressif chez lui. Il a pu rendre peu à peu le milieu plus productif à son avantage. L’augmentation de la productivité permet une augmentation parallèle de la population sans aboutir à une « surpopulation », dynamique impossible dans le modèle malthusien. Ensuite si, comme chez les autres espèces, la mortalité infantile a diminué, ce n’est pas la seule : la natalité aussi, ainsi que la mortalité générale. Enfin l’espèce humaine se caractérise dans le règne animal par une grande longévité et une faible fécondité (les démographes donnent six enfants par couple comme moyenne historique). Tout ceci fait que la phase de similitude entre la courbe de l’augmentation de population et celle du modèle exponentiel de Malthus s’étend sur plus d’un siècle. C’est pour cela que l’on a cru pendant longtemps (et l’on croit encore même chez nombre de scientifiques) à l’universalité des modèles et théories du trio Smith-Malthus-Darwin. C’est seulement depuis une dizaine d’années que les dynamiques des populations humaines dévient significativement des courbes malthusiennes.

Il a bien fallu se rendre à l’évidence, et de nos jours on ne peut que constater qu’il existe des  « stratégies de populations » complexes, qui semblent intégrer nombre d’informations de l’environnement par l’existence de rétroactions entre mortalité, fécondité, charge dans le milieu, comportement, etc. Et force est de reconnaître que nous n’y comprenons pas grand-chose. Les démographes admettent d’ailleurs qu’ils ne savent pas ce qui va se passer dans 50 ans, lorsque la transition démographique sera achevée : effondrement des populations ? Redémarrage de la croissance démographique ? Maintien à un niveau stable élevé ?  Ils ne disposent d’aucun modèle, d’aucune théorie, pour le futur. Mais ce qui reste sûr, c’est que nous avons quitté la dynamique apparemment malthusienne depuis une vingtaine d’années et que nous arrivons vers une phase d’équilibre (provisoire ?) naturelle et spontanée de la population, loin des apocalypses prévues par le Club de Rome.

On est donc loin de l’analyse de Paul Jorion qui reste, pour ce qui concerne « l’espèce humaine », dans les paradigmes conventionnels. Et le futur catastrophique n’est pas aussi inéluctable qu’il veut bien le dire.

(1)                Pour analyser le deuxième point, qui juge l’espèce humaine semblable au « lemming envahissant la terre sans nul souci de rendre durable et renouvelable l’usage du monde qui l’entoure », on peut commencer par donner un contre-exemple qui nous touche de près : c’est l’évolution écologique de notre vieille Europe. Voici un continent occupé depuis la nuit des temps par l’homme, qui en effet en a profondément modifié l’écologie, au point qu’il n’y a plus rien de « sauvage » depuis longtemps dans son environnement ; qui en a transformé les processus écologiques à son seul profit, au point que sans lui l’écosystème européen s’effondrerait en quelques années. Voilà aussi un continent qui est depuis des siècles le plus densément peuplé, et qui pourtant reste l’un des plus productifs, en contradiction complète avec l’idée « d’en tirer le maximum de profit dans le minimum de temps ».

D’où vient, là aussi, cette idée d’une prédation générale sans souci de l’avenir ?

Revenons vers les faits. (i) Les hommes ne vivent pas solitaires. Paul Jorion retrace l’histoire de cette analyse : « L’approche aristotélicienne, considérant l’homme comme un zoon politikon, un animal politique (fait pour vivre au sein de la polis, c’est-à-dire au sein d’une communauté encadrée d’institutions) : un être social par nature. (…) C’est l’interprétation de notre espèce qu’adoptent aussi aujourd’hui les éthologues ». Je souscris à cette analyse. (ii) Il devient alors intéressant de définir le niveau (quantitatif) des groupes sociaux où l’homme a historiquement coutume de vivre. Une observation peut aider à définir une hypothèse : combien de personnes un être humain est-il capable de différencier ?  Nous serions capables de nous remémorer quelques centaines de visages, pas plus : on reste au niveau de la tribu. La grande ville, et a fortiori la mégapole, est forcément une construction « artificielle » (dans le sens de non biologiquement programmée) et peuplée d’anonymes. (iii) J’ai cité aussi plus haut la capacité de l’homme à améliorer la productivité du milieu. Il s’agit là d’un point essentiel, car si les espèces optimisent leur densité en fonction de la capacité d’accueil du milieu, cette dernière peut être considérablement augmentée par l’homme à son profit. Il a fait exploser la productivité du milieu, autorisant comme je l’ai signalé une forte croissance démographique sans qu’il y ait pour autant surpopulation.

C’est pourquoi je ne peux suivre Paul Jorion quand il déclare que « Une fois son environnement entièrement envahi, une espèce colonisatrice l’épuise peu à peu. Que fait-elle quand il est totalement épuisé ? Elle se met en quête d’un nouvel environnement qui lui soit propice ». Cette description ne me semble pas s’appliquer aux réactions comportementales. En revanche elle décrit très précisément le système du capitalisme moderne. J’ai eu l’occasion au Chili de discuter avec des gérants de sites d’aquaculture de saumon, et c’était leur politique : installer leurs cages dans un fjord, produire le plus possible tant que l’écosystème pouvait le supporter, et une fois celui-ci mort, changer de fjord. Pour ce qui est des comportements naturels de « l’espèce colonisatrice », je reste convaincu qu’il y a en effet colonisation (comme, par exemple, toute l’histoire du continent américain le démontre), mais que cela ne s’est fait que d’un point de vue spatial : on occupe de nouveaux territoires tant qu’il y en a de libres, mais dans lesquels la densité de population atteint un optimum qu’elle ne dépasse pas. On ne remplit pas le bocal jusqu’à le rompre. Même s’il est certain que, pour quelques années encore, « la densité des populations humaines [reste] en hausse constante, et les conflits dus à des définitions culturelles inconciliables du « vivre ensemble » au sein de communautés en cohabitation progressent du même pas. », nous ne sommes pas dans un schéma de surpopulation tant que la productivité peut se maintenir à un niveau où elle peut nourrir l’humanité. Nous ne reproduisons donc pas non plus un schéma malthusien. Mais nous sommes dans une situation unique, qui produit un profond malaise dans nos comportements « animaux » : tout se passe en termes de concentration de population, donc de ressenti inconscient chez les individus, comme si nous étions en phase d’explosion démographique, liée chez les animaux au découplage entre capacité du milieu et population ; mais sans qu’il y ait surpopulation. Notre bagage comportemental ne contient pas ce cas de figure, produit de notre culture et de notre technique, donc hors du champ évolutif. Nous nous considérons comme trop nombreux alors que nous ne le sommes pas (encore). Voilà la cause de nos problèmes « du « vivre ensemble » au sein de communautés », voilà pourquoi nous parlons à tort de surpopulation : nous ne savons pas comment réagir.

Il est aussi possible d’analyser le scénario le plus courant dans le cas d’explosions démographiques dans le règne animal : nous avons vu qu’une espèce en surpopulation par rapport aux capacités du milieu présente très généralement une fécondité très basse, qui la fait revenir à des niveaux en conformité avec les capacités de « charge » dans le milieu, et en quelques générations tout rentre dans l’ordre. Notons enfin que les augmentations brutales de population sont toujours accompagnées de changement remarquables dans le comportement de l’espèce : en général elle devient grégaire, se rassemble en grandes quantités dans des espaces réduits (comme le lemming), change ses comportements sociaux, alimentaires, sexuels, etc. Cela peut même aller jusqu’à des cas extrêmes, comme le changement phénotypique du criquet pèlerin. Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec l’homme, qui vit de nos jours dans des mégapoles alors que son comportement « naturel » et ses outils éco-éthologiques sont adaptés à une vie dans des groupes de quelques centaines (villages) à quelques dizaines de milliers d’habitants.

(2)                Le troisième point est plus complexe : « Une autre caractéristique de notre cerveau, c’est que la conscience que nous avons de ce que nous faisons n’a pas été conçue comme un instrument qui nous permette de prendre des décisions ». Ici le biologiste ne peut qu’apporter une contribution parmi plusieurs autres. Mais pour évaluer correctement cette contribution de la biologie, il faut se plonger un peu en détail dans les théories de l’Evolution.

Nous avons en nous un certain nombre de caractéristiques biologiques et comportementales, héritées de notre évolution et que nous partageons avec nombre d’espèces animales, en particulier les grands singes, et contre lesquelles nous ne pouvons rien. Bien sûr notre intelligence rationnelle et notre capacité d’analyse consciente nous permettent d’analyser ces comportements, de les comprendre, de les évaluer et de les canaliser pour les rendre utiles ou pour en réduire l’effet s’ils sont nuisibles. Mais en aucune façon de les supprimer : c’est tout simplement impossible. « Notre liberté ne s’exerce qu’en respectant les règles biologiques fondamentales de notre activité psychique : nous ne sortons jamais  totalement de notre anthropomorphisme, de notre nature. En aucune manière nous ne pouvons faire abstraction de notre appartenance à l’espèce humaine[3] ». Alors, s’il se réfère à ses caractéristiques cognitives, Paul Jorion a raison : « Non seulement [notre espèce] n’est pas outillée pour faire face à son extinction, mais elle n’a pas véritablement non plus la volonté de le faire ». Mais s’il fait référence à notre héritage animal, je pense qu’il se trompe : nous sommes parfaitement outillés. Comme chez toutes les espèces animales, la résistance à l’extinction fait partie de notre bagage.

Détaillons le mécanisme. Comme tous les animaux, par le biais de la sélection naturelle et/ou de l’adaptation, l’homme a développé des instruments –physiologiques, biologiques, éthologiques- qui lui permettent de fournir instantanément la réaction appropriée à un changement dans son environnement immédiat. Intéressons-nous seulement aux instruments éthologiques : nous en avons des exemples tous les jours, et si souvent et si naturels que nous n’y prêtons absolument plus attention. Ils sont d’ailleurs faits pour cela, pour économiser à l’individu une analyse longue et lourde qui, en occupant trop longtemps son attention, pourrait s’avérer mortelle.

Ces algorithmes naturels innombrables qui fonctionnent sur le mode inconscient ont été construits pendant l’évolution. Qu’on ne s’y trompe pas, ils sont extrêmement subtils et précis. Sélectionnés et raffinés dans le temps, ils ne subsistent que parce qu’ils sont utiles. En effet ils permettent à la vie animale de maintenir un équilibre permanent entre besoins et dépenses énergétiques : le lion ne peut chercher une antilope au hasard dans la savane, ce qui lui consommerait toutes ses réserves énergétiques, pour un gain calorique très aléatoire : il n’appliquera (instinctivement) que les tactiques de recherche pour lesquelles la probabilité de capture est la plus grande ; en symétrie, l’antilope ne réagit pas à tous les bruits du milieu, faute de quoi elle passerait son temps, elle aussi, à dépenser sans raison son énergie : elle les filtre (inconsciemment) pour ne laisser passer que ceux qui signalent une haute probabilité de danger. Il faut que d’un côté le lion fasse un calcul de probabilité qui lui assure que la consommation énergétique que va lui coûter une chasse soit compensée par un gain énergétique supérieur grâce au succès de cette chasse ; et de l’autre que l’antilope puisse passer à se nourrir le temps où aucun vrai danger n’est présent. Si de tels algorithmes sont inefficaces, cela se traduit tout simplement par la disparition de l’espèce : c’est la sélection naturelle en marche. Si, au contraire, ils fonctionnent, ils deviennent rapidement universels chez l’espèce. Incidemment, cela veut dire qu’ils sont objectifs : il n’y a pas beaucoup de place pour une analyse non objective d’un risque, dans la vie sauvage. Toute construction subjective de l’algorithme coûte en énergie à l’animal et le rend vulnérable : une antilope aux analyses et aux réactions subjectives sera vite dévorée par le lion.

La sélection naturelle nous enseigne donc que l’évolution exige pour fonctionner une position complètement passive de la part de l’individu[4] : il peut s’adapter, il ne peut pas anticiper, ou tout au moins pas anticiper sur le long terme. Voilà qui expliquerait pourquoi, au cours des millénaires, nous avons acquis par évolution dans notre bagage comportemental (inconscient) d’excellents instruments d’adaptation, mais pas ou peu d’anticipation : cette dernière, chez nous, est principalement consciente. La biologie rejoint là tout à fait les observations de Paul Jorion sur le fait que « le court-termisme est inscrit [dans nos gènes, autant sinon plus que] dans les règles comptables, et notre aptitude au raisonnement [ne] fait aucune différence quant à nos capacités à modifier notre comportement par rapport au destin biologique de notre espèce ». Les instruments d’adaptation passive sont tellement anciens et tellement profonds qu’il nous est très difficile, même en les connaissant bien, de ne pas y obéir.

Et maintenant ?

Paul Jorion liste quatre options possibles pour nous : (1) l’hypothèse de l’extinction possible est un mirage ; (2) elle est vraie mais on s’en moque ; (3) elle est vraie et il y a quelque chose à faire ; (4) elle est vraie mais il n’y a plus rien à faire. J’en vois une cinquième : il ne s’agit pas d’une extinction mais d’un cycle, courant dans la nature et observé chez de nombreuses  espèces, et c’est à nous de ne pas bloquer par des initiatives volontaristes inappropriées les mécanismes de sauvegarde et d’équilibre dont notre espèce (comme les autres) est pourvue. Car les décisions conscientes qui s’opposent aux mécanismes biologiques sont au mieux, inutiles ; au pire, dangereuses. L’INED montre bien que les grandes tendances démographiques mondiales peuvent être accompagnées, appuyées, peut-être freinées, en aucun cas dirigées vers d’autres directions que celles qu’elles suivent. Les actions autoritaires, pour ne pas dire totalitaires, de planning familial comme elles ont pu avoir lieu en Chine avec la politique de l’enfant unique ou en Inde avec la stérilisation forcée des populations, nous ont prouvé à l’usage qu’elles n’ont servi à rien ; pire, elles ont rajouté des déséquilibres dont ces pays commencent à subir les conséquences.

Ma conclusion est donc beaucoup plus nuancée que celle de Paul Jorion, au moins au niveau des mécanismes « naturels » qui dirigent la démographie humaine : au contraire de ce qu’il pense, ce sont peut-être ces mécanismes naturels qui sauveront l’homme. Et si l’on me permet un chouïa de démographie comparée, il n’est pas impossible de conclure qu’après cette phase de déséquilibre, l’espèce humaine reviendra à une abondance en phase avec les conditions du milieu (ou ce qu’elles seront devenues) et reprendra son comportement naturel historique. Nous possédons sans le savoir beaucoup plus de garde-fous qu’il n’y paraît, et les problèmes dont parle Paul Jorion  ne sont paradoxalement que du domaine de l’action consciente. L’homme est un animal éminemment adaptable, et je suis à peu près convaincu qu’il s’adaptera au fur et à mesure aux nouvelles conditions du milieu.

Seulement ce ne sera pas simple, car l’homme vit aussi dans des sociétés, qui souvent sont des constructions intellectuelles, qui sont vitales pour notre espèce et qui dépassent de loin en complexité les caractéristiques naturelles de la tribu, seule structure sociale (en plus de la famille) inscrite dans nos gènes.

Petit rappel de primatologie. L’homme présente un comportement d’organisation familiale très spécifique, fortement structuré, où les deux parents participent à l’éducation des enfants, et qui représente probablement sa motivation principale et prioritaire. Au-delà de ce niveau « nucléaire », et de façon cette fois-ci similaire aux autres espèces de primates, il vit dans une communauté hiérarchisée, de type tribal, et il ne peut s’épanouir que dans ce genre de structure. Le niveau tribal est probablement celui qui reste le plus fort dans son comportement social, on le voit bien quand les niveaux supérieurs d’organisation s’affaiblissent : la tribu (on pourra dire aussi bien le ghetto, la communauté, la maffia…) redevient l’expression la plus vaste de la « famille », noyau essentiel de son organisation sociale. « On s’est longtemps imaginé qu’on allait sortir du monde des Etats-nations par le haut, par des organisations mondiales, et on découvre qu’on en sort par le bas, c’est-à-dire par la tribu[5] ». On retrouve là toute les différences de solidité des constructions fondées d’une part sur les mécanismes évolutifs innés de l’homme-primate (la famille, la tribu) et d’autre part sur ceux, conscients et « rationnels », de l’homme-être pensant (les organisations nationales et internationales). Une structure sociale étendue (région, Etat, fédération) doit être l’objet de soins et de vigilance constants pour survivre, alors que la tribu est aussi essentielle, donc aussi résistante, que le foie ou les poumons : aucun soin conscient n’est exigé pour sa survie.

Seulement voilà : les organisations sociales sont aussi celles qui président aux changements de l’environnement. Ce sont elles qui ont permis d’augmenter la productivité du milieu, laquelle s’effondrerait immédiatement si elles venaient à manquer. Et cette productivité est à la base de l’augmentation de la population. C’est donc ici que se situe le plus grand risque pour l’humanité : une décomposition de ces structures sociales aboutirait immédiatement à des pénuries et à un effondrement démographique cataclysmique, voire en effet une extinction.  Or si, par ses capacités cognitives, l’homme est conscient de l’évolution du milieu, il devra, pour réagir devant cette évolution et sauvegarder son système social, « forcer sa nature » pour entreprendre des actions coûteuses quand tout son héritage biologique lui crie de rester passif. Alors, serons-nous capables de nous adapter ? Oui, dit le biologiste ; non, dit le politique.

Cette distinction entre l’analyse du biologiste et celle du politique montre quel est l’enjeu. Il n’y a pas de crainte profonde à avoir sur l’avenir de l’espèce humaine. Suivant la stratégie comportementale de l’espèce, on peut penser que nous devrions passer le cap de la forte population, puis retomber à des densités de population plus habituelles.  Mais il y a un très grand risque de destruction de la société. Ce qui est en jeu, ce n’est donc pas l’avenir de l’espèce humaine, du moins son avenir biologique ; c’est celui des sociétés dans lesquelles elle vit : son avenir comme civilisation.

Alors, c’est vrai, nous entrons dans un épisode à très haut risque, conjonction entre une exigence de haute productivité agricole pour tous, un mode de production économique caractérisé par un saccage égoïste de l’environnement ; et une population qui, pendant au moins un siècle, va rester très élevée et nécessiter l’existence d’une structure sociale complexe. On comprend la difficulté des gouvernements à mettre en œuvre une véritable politique écologique, qui va contre tous nos tropismes. Ce qui n’est pas une excuse pour ne rien faire, car, contrairement à l’affirmation du début de cette analyse, il n’est pas encore acquis que le genre humain soit menacé d’extinction. Ne nous préoccupons pas de la partie biologique des réactions de l’humanité : elle ne pose pas de problème, au contraire, elle se débrouille très bien toute seule et va dans le sens de notre sauvegarde. Préoccupons-nous seulement de la partie politique et économique. Une seule exigence : faire vivre une forme de structure sociale qui puisse maintenir pendant un siècle une productivité de l’environnement mondial adaptée aux besoins de onze milliards d’humains. Ce ne sera pas facile, mais nous avons tout de même en mains une série d’instruments pour agir. Après tout, ces structures sociales complexes se sont aussi construites consciemment en se rajoutant volontairement au système tribal, donc au-delà des réactions instinctives des hommes : nous vivons dans ce système et avons les instruments (conscients) pour le maintenir. Mais on sort là du biologique, et la réflexion, à partir d’ici, concerne d’autres disciplines que la mienne. Pour ma part j’aurais plutôt tendance à suivre en confiance Paul Jorion dans ses démonstrations, même si je continue à croire qu’elles sont incomplètes dans mon domaine et que tout n’est pas perdu…

Sur l’intelligence artificielle

Il existe enfin une thèse de l’auteur qui elle aussi pose problème à l’écoéthologue : celle de notre succession sur la planète par une Intelligence Artificielle (IA) créée par l’homme. Cette théorie de la singularité que l’on voit se développer un peu partout, et plus généralement du transhumanisme, me paraît pécher par une vision fortement biaisée des mécanismes de l’intelligence humaine (IH).

Il me semble en effet que rien n’est plus étranger à l’intelligence humaine que la capacité des machines à raisonner. Partons du B-A BA : notre intelligence est strictement analogique, fondée sur des mécanismes biochimiques et physiologiques, alors que l’IA est strictement numérique et mécanique. Nous sommes étroitement soumis, même dans nos capacités intellectuelles les plus mathématiques et les plus abstraites, à notre physiologie. Impossible de séparer chez l’homme ses capacités intellectuelles de son état physiologique et psychologique : il est clair que l’état de santé affecte très directement non seulement le niveau intellectuel, mais aussi (surtout) la qualité de la réflexion. Les raisonnements suivis, chez le même individu, en période d’euphorie peuvent être diamétralement opposés à ceux des périodes dépressives, et un Einstein soumis au mal de mer ne pourra pas enchaîner deux pensées cohérentes, alors que le plus élémentaire des ordinateurs continuera imperturbablement, sur le même bateau, à réaliser ses opérations.

Enfin l’intelligence « analogique » ne se manifeste pas seulement par des capacités cognitives conscientes comme le calcul : d’autres fonctions (sensibilité, sentiment artistique, empathie, intuition…) en sont partie prenante, qui ne peuvent être séparées les unes des autres.

Quant aux capacités de calcul, elles sont elles aussi en grande partie inconscientes et le résultat arrive en général avant la mise en place du raisonnement conscient.  L’homme ne cesse de calculer pour être en phase avec le monde qui l’entoure. Et ces calculs, pour complexes qu’ils soient, sont absolument inconscients, ce qui leur permet d’être très rapides et efficaces. Un exemple parmi une infinité : le joueur de tennis qui, en une fraction de seconde, va devoir évaluer la trajectoire d’une balle  qui se déplace à 200 km/h (donc calculer une équation du second degré et en construire la courbe parabolique), intégrer les effets possibles que lui a donnés son adversaire, prévoir le lieu et l’instant de conjonction optimal avec sa raquette, s’y déplacer pour y arriver au moment voulu, et préparer le mouvement de sa propre raquette en fonction de la trajectoire qu’il voudra donner à la balle pour qu’elle mette en défaut son adversaire. Aucun raisonnement, aucun calcul conscient, ce qui est préférable car un tel calcul lui prendrait plusieurs minutes. Cette capacité n’est d’ailleurs pas réservée aux humains et se retrouve dans tout le règne animal : un chien est parfaitement capable lui aussi de tracer mentalement une courbe parabolique dans l’espace pour estimer le point « A » dans les trois dimensions où se trouvera à l’instant « t » la baballe lancée par son maître et de s’y rendre, et tout ceci en un éclair. Même un arthropode prédateur, une minuscule araignée sauteuse par exemple, avec son cerveau moins gros qu’une tête d’épingle, montre dans sa chasse des capacités de calcul analogique similaires.

Notre erreur est sans doute, étant les seuls êtres sur terre capables de raisonnement conscient, d’en avoir conclu que là et là seulement se situait l’intelligence. L’intelligence est-elle, doit-elle être forcément consciente ? Les IA que nous avons conçues se situent exclusivement dans ce domaine, et de ce fait ne représentent qu’une fraction de l’intelligence naturelle, même si elles peuvent, dans les limites étroites de cette fraction, lui être supérieures.

Le mathématicien C. Marchetti[6] donne un exemple amusant des capacités de traitement analogiques de l’information, en citant le cas de l’analyse des signaux acoustiques reçus lors de microséismes. L’histoire est la suivante : lors des accords internationaux pour l’interdiction des expérimentations nucléaires souterraines, il était prévu de se donner des moyens de surveillance. Des sismographes ont été alors installés, pour vérifier qu’aucune explosion n’avait lieu. Mais cela exigeait d’être capable de différencier un microséisme naturel d’une secousse due à l’explosion. Les signaux des sismographes devaient donc être analysés, mais comment ? Tous les traitements mathématiques du signal s’étaient avérés inefficaces, aucune signature visible ne pouvait être reconnue. Puis quelqu’un a eu l’idée de transformer les fréquences enregistrées de telle manière qu’elles donnaient des signaux audibles pour l’homme. Et le résultat a été sans équivoque : le microséisme faisait « ping » et l’explosion « peng », deux sons parfaitement identifiables par n’importe quel auditeur. La capacité discriminatoire (analogique) de l’oreille était infiniment supérieure à n’importe quelle analyse (numérique) du signal…

L’IA est peut-être déjà, et sera sûrement bientôt, supérieure à l’homme dans le domaine relativement étroit du raisonnement mathématique : la singularité est proche. Mais elle montre déjà à quel point les deux formes d’intelligence divergent l’une de l’autre. L’IA n’est pas une IH.2, c’est autre chose.

Enfin un dernier point est rarement considéré par les chantres de la singularité : le coût énergétique. L’IH qui fonctionne grâce à des mécanismes et des cycles biochimiques est extrêmement sobre, comparée à l’IA. N’oublions pas que l’internet est d’ores et déjà l’un des plus gros consommateurs d’électricité de la planète. Nul doute que Matrix va avoir des problèmes d’approvisionnement énergétique, au fur et à mesure de son développement.

François VILLEMONTEIX



[1][1] Paul Jorion, Le dernier qui s’en va éteint la lumière. Essai sur l’extinction de l’humanité, Fayard, 2016

[2] Les citations sont en italiques, celles qui ne sont pas référencées sont tirées du livre de P. Jorion.

[3] Pierre-Paul Grassé, L’Homme en accusation : de la Biologie à la Culture, Albin Michel, 1980.

[4] C’est explicite pour la sélection naturelle. Cela dit il existe d’autres mécanismes évolutifs qui sont moins exigeants sur cette passivité, voire qui requièrent une certaine initiative de l’espèce ; mais en discuter nous éloignerait par trop de notre sujet.

[5] Régis Debray, Le Monde, 18 juillet 2014.

[6] Cesare Marchetti a raconté cette anecdote dans un court essai absolument remarquable où il signale aussi : “Tout être vivant possède (ou est) une machinerie destinée à apprendre, mémoriser et prévoir. Son objectif est de lui permettre d’anticiper ses réactions lors des interactions avec le monde extérieur” (Every living thing has or is a machinery for learning, remembering, and forecasting. The objective is to provide anticipatory reactions to the interactions with the external world). Cette “bibliothèque” de connaissances reste inconsciente, seul niveau qui permette des réactions rapides et appropriées devant un phénomène extérieur. Etant située dans l’inconscient, elle ne permet absolument pas de rationaliser ces réponses instantanées. Les codes comportementaux en font partie. (C. Marchetti, 1998. Notes on the limits on knowledge explored with Darwinian logic: Clarifying and expanding the boundaries of the knowable using learning systems. Complexity. John Wiley & Sons, Inc., Vol. 3, No. 3, pages 22-35)