Journaliste et écrivain, Alain Besson a exercé son métier à Ouest-France. Je publie avec plaisir ses réflexions sur la critique des religions, qui me donnent l’occasion de revenir sur la laïcité, telle que la Nouvelle Action royaliste l’envisage.

Est-il toujours permis, en France, de critiquer les religions, lesquelles, pour les croyants, relèvent d’une spiritualité au-dessus de tout soupçon et, pour les non-croyants, de constructions mythologiques nécessairement soumises, en démocratie, à contestation ?

Au lendemain de la publication du rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui  semble assimiler (imprudemment, peut-être ?) le droit de débattre des religions et le racisme, il y a matière à s’interroger sur le caractère pérenne de la liberté d’opinion dans notre bonne vieille République.

Ecartons d’emblée tout amalgame : mon propos tend à dissocier, sans réserve aucune, les actes racistes, antimusulmans et antisémites que, bien évidemment, je condamne, du droit de débattre du contenu théologique des religions, notamment de la dernière implantée en Europe, en termes de masse, à savoir l’islam. Au surplus, alors que l’antisémitisme est en très nette augmentation, c’est sur le « rejet anti-islamique » que les journaux ont titré.

Est-il malséant de relever que, si l’islamisation de l’Europe est un phénomène historique récent (d’où la peur qui en découle), la civilisation chrétienne, en matière d’antisémitisme, a près de deux millénaires d’avance ?…

Bref, deux siècles après Voltaire, Diderot et les Encyclopédistes, plus d’un siècle après la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, fondatrice de la laïcité, il y a tout lieu de craindre que la liberté de critique des idéologies religieuses, au nom du « bien penser » et autres nobles sentiments, soit purement et simplement menacée.

Si je m’autorise, cher Bertrand, à vous adresser ces quelques réflexions, c’est qu’elles rejoignent l’analyse que vous consacriez, dans votre Chronique 74 (18 mars 2013), aux interrogations de Jacques Sapir sur les « trois colères françaises » dont la colère identitaire « alimentée (je vous cite) par la peur de l’immigration et de l’islamisation chez certains ». Votre propos était d’ailleurs nuancé et vous ajoutiez, fidèle en cela à la rigueur intellectuelle qui vous caractérise, que cette colère identitaire « tient surtout à l’absence de projet politique national et à l’étouffement de la démocratie » (CQFD).

Sans nécessairement contester l’approche documentée de la CNCDH (fondée sur des études du CSA,, du Cevipof et de la Sofrès), il n’est pas interdit d’observer que toute critique de l’islam, fût-elle analytique, fondée sur des faits sociaux ou géopolitiques, en France ou dans le monde arabo-musulman, est, depuis plusieurs années, systématiquement rejetée sous le néologisme d’ « islamophobie » et l’accusation de racisme et de stigmatisation.

Il n’est pas rare, dans certains débats télévisés, de voir et d’entendre nombre de nos plus brillants intellectuels, utiliser plusieurs fois dans une même phrase, les termes susmentionnés. Un peu comme un bon chrétien se signait, naguère, après avoir lâché un gros mot !

Appliquée à la religion catholique, cette « fatwaïsation » du droit d’analyse sinon de  polémique reviendrait à interdire la publication du Canard Enchaîné, de Charlie Hebdo et de nombreux ouvrages « antireligieux », sous le vocable infâmant de « catholicophobie » et de « racisme antichrétien ».

Tandis que des intellectuels musulmans (Abdennour Bidar, Abdelwahab Meddeb, Leila Babès, Soheib Bencheikh, Hassen Chalgoumi, Mohamed Sifaoui, et d’autres encore), invitent, sous forme d’essais philosophiques, à nouer un dialogue authentique et _ pourquoi pas courageux ?_ entre leur religion et la république laïque, des esprits « bienveillants » multiplient les obstacles à ce même dialogue au risque de rejeter vers l’extrême droite des citoyens qu’inquiètent légitimement la montée du salafisme mais aussi les autres formes de la mouvance islamiste, fussent-elles « modérées ».

Tout ceci relève du bon vieux terrorisme intellectuel (très en vogue, à l’époque du post-stalinisme communiste des années 60), mais cela fonctionne et la gauche, tout comme le mouvement laïque, littéralement tétanisés, n’osent souffler mot, laissant ainsi le champ libre à tous ceux qui entendent freiner et le dialogue et la modernité.

En avril-mai 2012, on apprenait que quatre prédicateurs islamistes (dont un ardent propagandiste de la lapidation !) invités à prendre la parole, au Bourget, au congrès de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), étaient priés de rester chez eux. D’extrême justesse. Or, l’UOIF, l’un des principaux interlocuteurs du gouvernement français, est une émanation des Frères musulmans ardemment combattus, outre méditerranée, par les démocrates. Ajoutons que l’UOIF appartient au Conseil européen de la fatwa qui ne brille pas précisément par son respect de la démocratie et de la laïcité, sauf à user d’un double langage que l’on feint, par lâcheté, de ne pas dénoncer. Exception faite de chercheurs, d’essayistes et de journalistes courageu(ses) comme Caroline Fourest, Fiammetta Venner, Michèle Tribalat et Jeanne-Hélène Kaltenbach. Des femmes, comme par hasard…

Sur la liberté de conscience, le statut des femmes, la laïcité, la plupart des organisations musulmanes représentatives de France cultivent un art de ambiguïté qu’illustre, avec un talent redoutable, le très médiatique Tariq Ramadan.

A l’évidence, à droite comme à gauche (pour ne pas parler de l’extrême gauche très souvent complice « objective »  des islamistes !), aucun politique ne semble en mesure de faire face intellectuellement aux dialecticiens islamistes assez habiles pour masquer, sous une sémantique subtile, leurs penchants résolument archaïques.

Soyons clair : la pusillanimité qui consiste à montrer du doigt quiconque ose interpeller l’islam sur son refus de la modernité, quiconque revendique, pour les musulmans eux-mêmes, le droit de ne pas se soumettre à toutes les contraintes obsolètes d’une idéologie liberticide, de se dire athées ou de changer de religion, fait le jeu des extrémistes de tous bords.

Au nom, bien sûr, de la fraternité…

Réponse à Alain Besson

 

Cher Alain Besson,

J’aurais aimé vous accueillir dans les colonnes de « Royaliste » mais votre réflexion et mon commentaire ne pouvaient tenir dans nos pages. C’est cependant comme directeur politique de « Royaliste » et membre du Comité directeur de la NAR que je réagis à vos propos sur l’islam, l’islamophilie et l’islamophobie – et plus généralement sur la critique des religions.

On a bien le droit, dites-vous, de critiquer les religions ! C’est vrai et ce n’est pas la menace d’un amalgame entre le racisme et la critique de l’islam qui étouffera le libre débat. Pourquoi ? Parce que les adversaires de la liberté d’opinion devraient présenter les lots de diatribes antireligieuses aux tribunaux qui décideraient s’il y a injure, diffamation ou tout autre délit prévu par les lois. La contestation de l’islam et de certains intellectuels musulmans, de l’Eglise et de certains intellectuels catholiques, pourra continuer à s’exercer dans la presse et sur les écrans, dans les livres, sur la Toile et au cinéma… Jamais la théorie du choc des civilisations – Occident contre Orient islamiste – ne s’est si bien portée malgré les démentis qu’apporte chaque jour l’actualité. En Irak, en Syrie, en Afghanistan, ce sont des musulmans qui s’entretuent…  L’islam n’est pas un bloc comme le fut le communisme soviétique avec son idéologie, son guide suprême, son parti unique, son organisation internationale. La fracture entre chiites et sunnites est irrémédiable, les sunnites n’ont pas de hiérarchie religieuse, les pays musulmans ont des rapports entre eux et avec le monde qui sont profondément orientés par l’histoire, le régime politique, la situation géopolitique. La Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, ce n’est pas la même chose !

Je rappelle ces évidences parce que l’islamophilie et l’islamophobie brouillent les cartes géopolitiques et géostratégiques en un moment où le jeu est compliqué. A tort ou à raison, les Américains, les Français et d’autres « Occidentaux », ont soutenu les musulmans de Bosnie, du Kosovo, du Koweït ; ils ont tenté d’arbitrer les conflits entre fractions musulmanes en Afghanistan et l’opération française au Mali a sauvé des musulmans de l’oppression djihadiste. Il va presque sans dire que toutes ces interventions étaient dictées par des considérations politiques – non par une politique religieuse. Pour nous autres Français, elles sont à apprécier du point de vue de nos intérêts nationaux, de la pertinence de nos alliances, de nos capacités militaires, de notre doctrine de l’intervention humanitaire – j’énonce ces critères sans les hiérarchiser.

La critique des religions est l’affaire des théologiens, des philosophes, des citoyens croyants et incroyants qui se passionnent pour ces disputes dont je n’ignore pas le rôle, à bien des égards décisif, dans le mouvement de notre civilisation. Faut-il que les partis et mouvements politiques s’en mêlent ? Non. Faut-il que ces organisations les ignorent ? Non plus ! C’est sur cette double négation que s’énonce notre conception positive de la laïcité – celle de royalistes qui s’inscrivent résolument dans la tradition républicaine. Notre conception ? C’est la conception commune qui se fonde sur le principe constitutionnel approuvé par les référendums de 1946 et de 1958 : la France est une République laïque. Les Français, à quelques exceptions près, sont en accord sur ce point qui pose cependant un sérieux problème puisqu’il n’y a pas de définition juridique de la laïcité (1). Il y a donc des interprétations philosophiques et politiques du principe constitutionnel de laïcité parmi lesquelles il faut choisir :

Nous avons une laïcité de combat qui affirme depuis Voltaire qu’il faut écraser l’infâme et qui s’est manifestée au 19ème et au début du 20ème siècle par un anticléricalisme militant. C’est cette tradition qui se réaffirme dans la dénonciation de la religion musulmane.

Nous avons une laïcité de tolérance qui remonte à Henri IV et au « parti des politiques » et qui s’est développée avec la Révolution française, dans le libéralisme entendu comme philosophie de la liberté : chacun est libre de professer publiquement sa foi ou de manifester son irréligiosité, à charge pour l’Etat de garantir cette liberté qui est, comme toutes les autres, bornée par les exigences de l’ordre public.

Nous sommes, à la Nouvelle Action royaliste, partisans de la tolérance : dès lors que le principe de la liberté de conscience et d’expression religieuse est garanti, il faut que les citoyens et les partis le respectent et le défendent si besoin est. Il y donc un principe de neutralité : toutes les religions doivent être respectées. Cette neutralité est bienveillante – il faut veiller sur les religions et protéger les croyants – ce qui implique une connaissance du rôle que ces religions ont joué dans notre histoire. Rôle négatif ? Il y a l’antisémitisme catholique, dites-vous, et des générations d’hommes de gauche ont dénoncé l’obscurantisme religieux. Les polémiques entre historiens et entre citoyens surabondent et j’ai mes opinions personnelles sur un certain nombre de points. Mais notre mouvement ne s’en mêle pas. Cela tient au fait que ses adhérents, autant que nous pouvons le savoir, cultivent diverses formes de religion et d’irréligion, si bien que nous sommes tenus au respect des croyances. Cela tient aussi à notre pensée de l’unité : nous préférons évoquer les apports positifs des traditions politiques et religieuses plutôt que les facteurs de division. Par exemple, la laïcité ne serait tout simplement pas pensable ni possible en France si le christianisme n’avait pas professé qu’il fallait rendre à César ce qui est à César… D’une manière générale, les trois monothéismes, qui professent que Dieu est hors du monde ont été et demeurent les causes décisives de la libération de l’homme – par delà toutes les dérives fanatiques que l’on peut recenser.

Je ne peux développer ici ces remarques par trop sommaires. Elles me permettent seulement de dire que si les partis et mouvements politiques doivent demeurer neutres par rapport aux croyances religieuses, ils ne peuvent se dispenser de connaissances solides sur l’anthropologie religieuse et sur l’histoire des religions. Vous me rétorquerez, cher Alain Besson, que ces études ne servent à rien lorsque nous sommes confrontés à l’extrémisme religieux et à ses conséquences pour les femmes. Quant à l’extrémisme, il suffit que les lois et les règlements soient appliqués – qu’il s’agisse du respect des programmes scolaires ou de la participation au cours de gymnastique. Quant aux manifestations publiques de l’extrémisme, elles sont à apprécier selon l’article 10 de la Déclaration de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Le trouble de l’ordre public est une donnée objective (on se bat dans la rue…) et ce sont les autorités légales – non les citoyens –  qui ont la charge de faire cesser ce trouble. Quant à la condition de la femme musulmane, il faut en juger avec circonspection. Nous ne prêtons pas assez attention aux formidables capacités de séduction de la société française et aux transformations rapides qu’elle provoque dans le comportement de personnes issues de sociétés traditionnelles. Et si l’on veut, à titre personnel, hâter le mouvement cela peut se faire par l’amitié et non par l’injonction.

Si certains citoyens ont peur de cette fausse nouveauté qu’est l’islam en Europe, c’est parce qu’ils ne voient plus que la France, forte de tous ses héritages, est encore et toujours un magnifique projet. Mais si nos concitoyens pessimistes ne voient plus ce projet, c’est que l’élite politique a cessé d’y croire. La France n’est pas exposée à une guerre de religions mais à une question politique qu’il faudra, un jour ou l’autre, trancher.

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(1) Cf. Emile Poulat, Notre laïcité publique, Berg International, 2003, et l’entretien que l’auteur a accordé à « Royaliste », n° 621 du  1er au 15 mai 1994.