La Résistance ne ressemble à aucun autre mouvement de révolte ou de guérilla, à aucune autre révolution. La Résistance fut un acte qui s’est inventé et transformé au cours de l’action, dans la pleine conscience de sa force et de sa fragilité.

Nous commençons seulement à comprendre ce que fut la Résistance. Ses grands acteurs nous l’ont racontée et leurs témoignages sont précieux. Les polémiques ne cesseront pas plus que celles qui portent sur la Révolution française. Mais voici le temps des historiens, qui se trouvent maintenant à bonne distance pour apprécier l’ensemble de l’action résistante et pour tenter d’en discerner le sens profond. Nous voyons ainsi s’esquisser une philosophie de la Résistance (1) dont la portée dépasse les frontières nationales. Cécile Vast y apporte une contribution remarquable mais comme tout livre important le sien (2) peut être lu de plusieurs manières.

Il faut que j’indique ma lecture personnelle, celle d’un enfant élevé dans la mémoire de Combat. Cécile Vast a étudié les documents laissés par les combattants des Mouvements unis de Résistance (Combat, Libération Sud et Franc Tireur) et j’y retrouve l’écho amplifié de ce que me disait ma mère : la ferveur patriotique, le courage joyeux et la fraternité qui permettaient de transcender les différences de classes et d’opinions, sans que les rivalités et les conflits soient éliminés. Nous savons qu’il y eut après la Libération des mémoires politiques rivales qui ont été durcies par la Guerre froide et, de mon point de vue, ce livre sur l’identité de la Résistance vient équilibrer les textes à la gloire d’un Parti communiste qui en faisait un peu trop dans l’autoglorification d’une lutte commencée en 1941 seulement. Mais, pour de plus jeunes générations, c’est le général de Gaulle, Jean Moulin et le CNR, beaucoup plus que le «Parti des 75 000 fusillés », qui incarnent la Résistance…

Cécile Vast s’interroge quant à elle sur la manière dont se forge peu à peu l’identité de la Résistance, en étudiant les articles de presse et les courriers internes diffusés par les Mouvements unis. Cette identité se construit dans la relation aux autres, sur une mémoire accrochée à des lieux, selon des principes et en fonction d’une symbolique bien incarnée. Cela ne se fait pas immédiatement. La Résistance ne gagne sa majuscule qu’en 1942 : c’est un mouvement tout à fait nouveau qui s’invente au fil de l’histoire qui se fait et qu’il contribue à faire, dans la pleine conscience de ce qui est essentiel aux hommes et aux femmes, peu nombreux, qui sont entrés dans la clandestinité.

La Résistance est d’abord un acte qui relève de l’esprit : le refus de se courber s’exprime par dignité, on s’engage dans l’action par un acte de foi, pour ne pas perdre son âme – tels sont les mots régulièrement employés. On peut évoquer, avec précaution, une mystique de la Résistance mais en se gardant de reprendre l’idée de Péguy d’une dégradation ultérieure en politique : « La Résistance n’a été ni un rejet du politique ni un refuge dans une mystique qui aurait servi d’alibi. Sa singularité réside justement dans cette association étroite entre une vocation éminemment politique et une dimension morale revendiquée ». La Résistance fut un acte éminemment politique puisque la patrie, la nation, la justice, la liberté individuelle et collective étaient tragiquement mis en question. Pour sauver les principes autant que les réalités charnelles et les citoyens sous la botte, la Résistance, y compris les mouvements les plus hostiles aux communistes, se proclamait révolutionnaire – Cécile Vast insiste à juste titre sur ce fait trop rarement souligné.

Cette volonté révolutionnaire vise explicitement la prise du pouvoir : la Résistance française n’est pas une armée de supplétifs (l’Armée secrète est une « armée politique ») ni un groupe de partisans puisque ses mouvements préparent l’insurrection nationale. Elle refuse la restauration du régime emporté par la défaite et désire un ample renouvellement politique et social conçu dans la passion de l’unité nationale. Intensément vécu et projeté dans l’avenir commun, l’idéal de la Résistance est constamment mis à l’épreuve de tout ce qui constitue la réalité humaine : rivalités personnelles, conflits entre les mouvements, problèmes posés par l’organisation des maquis, conceptions divergentes de l’insurrection, rapports avec Londres, désirs de vengeance provoqués par les crimes de la Milice et des Allemands, difficulté à éviter les règlements de comptes à la Libération. La Résistance est à tous égards fragile mais elle puise sa dynamique dans les épreuves et parvient à transcender la réalité violente.

C’est dans la paix retrouvée que les Résistants se séparent. Le Mouvement de libération nationale refuse l’alliance avec le Front national sous égide communiste et disparaît rapidement, les luttes politiques ordinaires reprennent et ceux qui choisissent de demeurer dans l’intransigeance, comme l’admirable Alban Vistel, sont rapidement marginalisés. Cécile Vast souligne à juste titre l’amertume éprouvée par ces intransigeants qui espéraient cependant que la Résistance resterait l’exemple même du « refus des compromis qui abaissent l’homme » comme l’écrit Alban Vistel.

La pensée des Mouvements unis étant désormais explicitée, nous attendons de Cécile Vast qu’elle nous explique comment les organisations communistes s’opposent et se composent avec les autres mouvements, comment la symbolique gaullienne parvient à lier tous les éléments d’une « résistance française » invoquée dès l’appel du 18 juin 1940.

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(1) Alya Aglan, Le Temps de la Résistance, Actes Sud, 2008. cf. « Royaliste » n° 950.

(2) Cécile Vast, L’identité de la Résistance, Etre résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, Payot, 2010.

 

Article publié dans le numéro 991 de « Royaliste » – 2011