Les évolutions les plus surprenantes s’achèvent souvent en constats d’une grande banalité. Ainsi, il est clair aujourd’hui que François Mitterrand est pleinement président de la République, reconnu comme tel par la quasi-totalité des Français …

Pourtant, il y a peu d’années, l’hypothèse d’une présidence arbitrale semblait tout à fait improbable dans un pays qui vivait au rythme hi-séculaire de sa guerre civile froide. Dénoncé au début de son premier septennat avec un fureur qui paraît maintenant ridicule, puis seulement toléré par une partie de l’opinion, François Mitterrand, au soir de sa réélection, apparaissait encore à beaucoup comme le simple chef d’une majorité présidentielle élargie. Or la récente déclaration de Raymond Barre, exprimant son accord avec les grandes orientations du président, montre l’ampleur du consentement dont ce dernier bénéficie.

Même si cette situation inédite ne sauve pas le pouvoir politique de toutes ses faiblesses et contradictions (j’aurai l’occasion d’y revenir) il faut reconnaître qu’il y a là un progrès majeur pour nos institutions et pour notre pays : silencieuse ou manifeste, la présence de François Mitterrand est indispensable à la cohérence et à l’efficacité de l’action entreprise, comme à l’équilibre de la vie politique.

DESSEIN

Ces remarques ne diminuent en rien le mérite du Premier ministre, et je tiens à le souligner d’autant plus nettement que, jusqu’au mois de juin, Michel Rocard restait pour moi incompréhensible. En prenant garde d’oublier le rôle d’Edgar Pisani et le fait que, entre 1986 et 1988 notamment, François Mitterrand a rendu possible ce que Michel Rocard a accompli, l’histoire retiendra que le Premier ministre a sauvé en Nouvelle Calédonie une paix qui paraissait définitivement compromise. Selon la méthode que nous avons si souvent préconisée (1), le Premier ministre a su faire renaître le dialogue puis susciter l’accord qui permet de préparer sereinement l’avenir néocalédonien. D’où notre oui sans réserve au référendum du 6 novembre, et la campagne que fera la Nouvelle Action royaliste pour que le nombre des réponses positives soit à la mesure de l’enjeu.

Dans cette conjoncture, comme elle était artificielle, et surtout dépassée, cette polémique autour du « grand dessein » ! Elle aurait pourtant dû nous réjouir puisque, depuis plusieurs années, nous reprochons aux socialistes leur absence de projet – soit qu’ils aient échoué, soit qu’ils l’aient épuisé. Mais il faut se garder des critiques rituelles autant que des approbations automatiques. Enfin conscients de ce vide, les socialistes semblent vouloir abandonner le ton sentencieux de doctrinaires sans doctrine qui nous a tant agacé et il faut se féliciter qu’ils s’interrogent, à l’invitation de Pierre Mauroy, sur leur identité. Mais gardons-nous des louanges excessives. Demeure le risque d’une fabrication de creux concepts à usage publicitaire et celui, tactique, d’un projet « attrape tout » qui baignerait dans les mollesses consensuelles.

LIGNES

Il ne s’agit pas, bien entendu, de souhaiter l’abandon de la politique de rassemblement au profit d’un nouveau sectarisme doctrinal. Mais le rassemblement qui se ferait dans un esprit de conservatisme lénifiant entretiendrait l’état d’injustice et créerait de nouvelles fractures dans une société déjà fortement ébranlée. Dans l’espoir d’un vrai débat, indiquons quelques pistes que les responsables politiques, à la suite des chercheurs, devraient explorer après avoir soumis notre société à une réelle critique. Comme le suggère le philosophe Gilles Deleuze (2) nous avons besoin d’une nouvelle analyse du capital, et il nous faut reprendre sérieusement les critiques du système marchand et de la bureaucratie. On aurait tort de croire qu’il s’agit là de spéculations sans portée : une politique bien conduite est d’abord une politique bien pensée. Cette réflexion lucide sur la modernité permettrait de délaisser les complaisances néo-libérales (en économie) et les faux-semblants du pragmatisme, au profit d’une nouvelle visée politique :

– un projet de justice sociale ne saurait évidemment se limiter au revenu minimum garanti et à l’impôt sur la fortune, aussi nécessaires soient-ils. Et la lutte contre le chômage, qui doit s’inscrire dans une politique d’ensemble encore trop floue, ne peut être menée à bien sans invention collective et participation populaire, comme l’a compris le prince Charles d’Angleterre.

– Objet d’innombrables discours, l’efficacité économique (qu’il faut distinguer de la rentabilité financière) suppose une planification démocratique qui est à réinventer, sous l’arbitrage et l’impulsion d’un Etat libéré de ses pesanteurs et de ses contradictions internes.

– Gouverner autrement signifie d’abord que l’on est décidé à gouverner effectivement. C’est à dire dans l’indépendance à l’égard des corporatismes, et en sachant imposer directives et orientations à une haute administration si arrogante que Bernard Kouchner, jeune ministre chargé de l’aide humanitaire, dit en éprouver un sentiment d’humiliation.

– Quant à l’Europe, il faut sans aucun doute souhaiter une coopération élargie et renforcée, mais en veillant à ce qu’on cesse de privilégier les produits au détriment de ses habitants. Là encore une analyse lucide s’impose. Contre le mythe d’une intégration économique, il est urgent de se préparer à une concurrence acharnée entre les nations, et indispensable de prévoir les moyens qui permettront de protéger les hommes de cette violence.

Ces exigences ne résument pas à elles seules le projet commun. Du moins indiquent-elles quelques urgences.

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(1) Cf. les articles de Luc de Goustine, notamment dans nos numéros 4 76 et 482.

(2) « Magazine littéraire », septembre 1988. C’est à tort que Gilles Deleuze reproche à l’ensemble des « nouveaux philosophes » de dénoncer Marx sans critiquer le capital. Cette critique existe chez B -H. Lévy (cf. « La Barbarie à visage humain ») et il est dommage qu’il ne l’ait pas développée.

Editorial du numéro 498 de « Royaliste – 15 septembre 1988