Nous nous doutions que la réalité marocaine échappait aux clichés touristiques et aux pamphlets. La revue « Autrement » nous fait découvrir sa complexité.

Au Maroc plus que dans les autres pays du Maghreb, les Européens peuvent nourrir leurs rêves et cultiver leur nostalgie. Ils ne seront jamais déçus… Des villes impériales au Grand Sud, il y a la beauté, l’authentique, l’infini du désert, les couleurs et les senteurs de l’Orient, l’étrangeté des êtres. C’est à peine si l’on remarque la misère, la violence latente, et ces portraits d’un roi omniprésent dont, jour après jour, « Le Matin du Sahara » chante la gloire.

De Paris on n ‘y voit pas plus clair. Hassan II est-il ce monarque éclairé que courtisent certains journalistes de gauche et qui suscite nombre de complaisances politiciennes, ou bien le despote qui déchaîne la fureur des polémistes ? Entre le folklore local et les clichés intéressés, n ‘aurions-nous d’autre choix que la dérision amère ?

La revue « Autrement » (1) permet une découverte lente, par des approches multiples, circonspectes ou brutales, qui bousculent les mythes et détruisent les schémas sans autre intention que de nous faire saisir, ou deviner, la complexité d’un monde. N’y cherchons pas la description « objective » d’une réalité socio-économique. Il s’agit, comme le titre nous en prévient, de déceler les « signes de l’invisible » en compagnie d’écrivains et de témoins marocains auxquels se joignent quelques étrangers jugés plus proches du pays, par leur vie ou leurs travaux, que les habitués de la Mamounia (2).

Grâce à Ahmed Sefrioui, voici Fès, « survivance parfaite de l’essentiel du passé », l’urbanité schizophrène de Tanger revisitée par Mohamed Choukri, la ferveur de Marrakech mais aussi le bidonville de Ben Msik où a vécu Abdallah Zrika, que ses poèmes menèrent en prison. Voici des hommes et des femmes, des paysans, des intellectuels et des mystiques qui nous permettent de mieux comprendre les valeurs, les hiérarchies et la violence des sociétés traditionnelles. Mais gardons-nous de plaquer sur le Maroc nos catégories occidentales. Là-bas, les chercheurs avancent des théories opposées ; s’agit-il d’une société « segmentaire » formée de groupes antagonistes camouflés en partis politiques, ou d’une société « composite » fondée sur la coexistence de groupes familiaux étendus, de corporations urbaines, de confréries religieuses et de cette institution très particulière qui s’appelle le « Makhzen » – d’où nous vient notre « magasin » ? De fait, le Makhzen avait pour premier objectif le contrôle des centres de production et des itinéraires marchands, et accessoirement l’arbitrage entre les communautés et la défense du territoire.

Dirigé par un sultan, cet Etat patrimonial fut conservé par le Protectorat et développé, grâce aux instruments administratifs français, après l’indépendance. Le pouvoir politique marocain ne se réduit pas au Makhzen. Comme le montre Bruno Etienne, Hassan II est à la fois sultan, roi, prince des croyants, et guide de la communauté. Autant de légitimités que la monarchie alaouite manipule et qui assurent l’exercice hégémonique du pouvoir. L’islam est une orthodoxie d’Etat, au nom de laquelle s’exerce le contrôle moral du peuple ; l’Etat de droit est une fiction puisque la parole royale est supérieure à tous les textes, puis que la vengeance du pouvoir réduit à néant les décisions de justice. Quant à la vie politique, elle est abolie par les serments d’allégeance à la personne du souverain, étouffée par le contrôle de la presse et du système scolaire, réprimée par le système policier et pénitentiaire : tortures, camps de travail et prisons-tombeaux font du militantisme le plus court chemin vers le martyre.

Quel avenir pour cet absolutisme qui ne souffre aucune comparaison avec les monarchies européennes ? Une activité politique continue, malgré tout, de s’exprimer sous le couvert des associations régionales et dans un islamisme qui se heurte au contrôle religieux qu’exerce le pouvoir. D’où la prudence des observateurs. Dans ce pays où « la violence est partout présente, dit Bruno Etienne, ce n’est pas une mince affaire que de tuer à la fois Dieu, le roi et le père ». Sultanat liberticide, ou révolution qui risque de l’être tout autant ? Telle est l’impasse marocaine.

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(1) Autrement, « Maroc, les signes de l’invisible ». N°48, septembre 1990.

(2) Splendide palace de Marrakech.

Article publié dans le numéro 552 de « Royaliste » – 11 février 1991