Pleinement justifié, le mouvement de révolte des ouvriers de Renault a provoqué un torrent de déclamations sur l’Europe sociale. Une fois de plus, les sociaux-chrétiens et les sociaux-démocrates se nourrissent d’illusions.

Ce mois de mars 1997 restera dans la petite histoire comme celui de la bonne conscience de gauche. Bonne conscience de Lionel Jospin, défilant à Bruxelles lors de la manifestation de soutien aux travailleurs de Renault-Vilvorde – comme si cela pouvait compenser ses absences politiques. Bonne conscience de la gauche radicale, socialiste et communiste défilant à Strasbourg (1) – comme si cela pouvait faire oublier son échec magistral face au Front national. Bonne conscience de la gauche social-chrétienne et social-démocrate qui a proclamé à longueur de colonnes que l’euro-grève de Renault était l’acte fondateur de l’Europe sociale.

Ah ! les braves gens… Pour le « dossier européen », ils croient avoir trouvé le bel équilibre qui fait les bonnes notes aux oraux de l’ENA : sur un plateau de la balance, l’Europe économique et monétaire ; sur l’autre plateau, l’Europe sociale. Et c’est Jacques Delors en personne qui tient l’appareil et règle les poids en technicien parfait et moraliste scrupuleux. A le lire (dans Le Nouvel observateur du 20/26 mars) la dialectique de l’économique et du social se retrouverait sur le terrain politique : d’un côté les ultralibéraux qui ne croient qu’au marché, de l’autre ceux qui défendent un « modèle social européen » présenté comme « une combinaison du marché et de ses limites, de compromis négocié entre le capital et le travail, et d’intervention de l’Etat là où elle ne fausse pas directement la concurrence – dans l’éducation, la recherche et l’aménagement du territoire ».

Si telle était l’alternative, il est clair que nous serions avec Jacques Delors. Mais sa conception libérale de l’intervention de l’Etat introduit un vice fondamental dans son raisonnement : loin de fausser a priori la concurrence, l’intervention étatique est ce qui la rend possible. Cette erreur d’analyse détruit l’alternative entre l’ultralibéralisme européen et le social-européisme puisque les deux tendances se réfèrent au même schéma libéral.

Sans la façade européenne, Jacques Delors se contente de dessiner une fausse fenêtre qu’on ne retrouve pas dans la construction réalisée. Pour établir un bilan présentable de l’Europe sociale, l’ancien président de la Commission de Bruxelles est obligé de mélanger certains effets dérivés de la Politique agricole commune et des politiques d’aide au développement régional à des dispositions qui relèvent effectivement du « social » mais qui ont eu une portée dérisoire : directives sur les conditions d’hygiène et de sécurité sur les lieux de travail, négociations collectives sur le congé parental et sur la consultation des travailleurs dans les multinationales – ce dernier point étant particulièrement savoureux quand on voit comment sont traités les salariés de Vilvorde.

Bien entendu, la gauche européiste proclame que le retard social peut et doit être comblé. Elle avait déjà promis, après le référendum sur Maastricht, que l’Europe des citoyens était à réaliser sans attendre – alors que les citoyens l’attendent toujours. En fait, cette gauche social-chrétienne ou social-démocrate ne voit pas que sa cause est désespérée pour trois raisons qui touchent aux principes mêmes de la construction européenne :

-Une organisation qui postule le bien-fondé de la concurrence économique conçue selon le schéma libéral élimine d’entrée de jeu les préoccupations sociales qui contredisent par définition le principe de libre-concurrence. Tel est le cas de l’Europe.

-Cette organisation européenne est vouée à fabriquer des règles juridiques qui privilégient la libre-concurrence, par conviction idéologique mais aussi par facilité : il est facile de défaire des monopoles, de détruire des services publics, de déréglementer, alors que l’établissement d’un droit social suppose une idée de l’intérêt général – au-delà des critères économiques – et la force d’un Etat légitime.

-Plus une organisation est vaste, plus l’égalité entre les citoyens – condition première de la justice – est difficile à établir, ce qui se vérifie dans toutes les structures de type impérial.

Depuis le début, les jeux sont faits. Plus les Etats nationaux abdiqueront, plus l’Europe révélera sa logique antisociale.

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(1)Cf. l’éditorial du numéro 684, sur la manifestation de la gauche contre le Front national.

Article publié dans le numéro 684 de « Royaliste » – 1997