Qu’aimons-nous dans la nature, et que regardons-nous dans ses paysages ? Rien qui ne nous soit immédiatement donné.

 Défendre la nature menacée, aller à la campagne pour la retrouver ; deux mouvements spontanés pour l’homme des sociétés modernes, nostalgique de l’origine et en quête d’identité, voire d’éternité. La nature des peintres et des poètes nous offrirait cela : la pureté première, l’ordre immuable des choses sur lequel les philosophes et parfois les politiques ont tant disserté.

Pourtant, nous savons bien que cette campagne où nous aimons nous promener est pour une grande part cultivée : des champs soigneusement tracés, des rideaux ou des bouquets d’arbres, des forêts entretenues… Restent les beautés naturelles – montagnes, déserts et océans – contemplées de loin et qui nous émeuvent d’autant plus qu’elles sont là depuis toujours et qu’elles ont été regardées, chantées et parfois divinisées par les générations successives. Impression exaltée d’une relation immédiate, et toujours identique au long des siècles…

Impression fausse, cependant : le paysage naturel est aussi artificiel que le paysage campagnard – ce qui ne signifie pas qu’il soit nécessairement fabriqué. L’artificiel est « ce qui se fait par art » et, quant aux spectacles de la nature que nous comparons volontiers aux tableaux de tel peintre ou que nous encadrons dans le viseur d’un appareil, ce qui se regarde par le biais de l’art. En d’autres termes, pas de paysage naturel sans regard cultivé pour le saisir dans sa perspective et dans ses couleurs.

D’où le faux paradoxe d’une « invention du paysage » qu’Anne Cauquelin repère et explique dans un ouvrage aussi clair et vivant qu’érudit (1). De fait, les Grecs n’ont pas de mot pour dire le paysage, pourtant si beau, qu’ils avaient sous les yeux : ils voient la nature économe, bonne ou mauvaise pourvoyeuse, les choses « mises en monde » et les lieux des actions dramatiques, historiques ou mythiques qu’ils décrivent – mais ils ne voient pas nos paysages et n’ont pas la même perception que nous des couleurs puisque la mer et le ciel ne sont pas bleus pour les Grecs. Quant aux Romains amoureux de jardins, ils se constituent un petit monde clos à mi-chemin de la nature sauvage et de la ville, qui n’annonce pas le paysage, ni ne permet de le concevoir malgré les poètes bucoliques.

Mais alors, quel est le lieu, le moment et surtout la raison de l’invention, après cette absence qui nous étonne ? Anne Cauquelin montre que le paysage naît de la religion chrétienne et de l’art qui s’en inspire, plus précisément dans l’Orient byzantin, lors du débat complexe et violent entre défenseurs et adversaires des icônes. Certes, l’icône ne représente pas des paysages, mais un visage qui contient toute la Création. Elle est une image artificielle, et non une imitation ou une reproduction de la divinité. Ce qui se donne à voir, c’est une absence. Ainsi est rendue possible une image de la nature, elle aussi artificiellement produite selon un modèle qui ne peut être atteint. Nécessité de ce « passage théorique, qui établit l’image dans ses droits et dans ses limites », et dans des couleurs qu’apporte l’Orient – le bleu, l’or, la pourpre – pour que l’image puisse être vue, sentie et imaginée en tant qu’analogon de la nature.

De cette conception de l’image, naît une nouvelle manière de peindre, où l’on montre ce que l’on voit au lieu de représenter une idée du monde : mise en plan, en perspective, qui établit une nouvelle relation ordonnée entre les apparences. Le paysage naît de cette mise en ordre symbolique et c’est bien cette nouvelle façon de voir qui oriente notre regard et gouverne notre sensibilité…

C’est sans doute là trop résumer, grossir et peut-être trahir la réflexion subtile d’Anne Cauquelin. Le promeneur du dimanche doit suivre pas à pas l’histoire de cette invention et de notre relation aux paysages et aux jardins : il n’en saura que mieux voir et aimer ce qu’il voit.

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(1)   Anne Cauquelin, L’invention du paysage, Plon, 1989.

Article publié dans le numéro 531 et « Royaliste » – 1990.