Il ne suffit pas d’avoir raison. Dans certains cas, c’est même tout à fait inutile. Ainsi les avertissements de quelques-uns, dont nous sommes, quant au danger représenté par le Front national. Nous avions dit, dès l’élection municipale de Dreux en 1984, qu’il fallait avoir peur de Jean-Marie Le Pen. Et nous avions montré, après les législatives de 1988, que la disparition du groupe parlementaire lepéniste n’ôterait rien à la séduction du Front national.

Bien vu, bien dit, bien prédit ! Et alors ? Il ne s’agit pas du concours du plus bel article ou de la meilleure prophétie, mais de l’exercice de nos responsabilités de citoyens. On veut bien admettre la justesse des analyses, ce qui n’engage à rien, et admettre que de petites associations se mobilisent – quitte à récupérer leurs succès sur le terrain. Mais pour le reste (les élections, la gestion des « problèmes »), place aux stratèges, place aux compétents, place aux grands partis !

L’élection de Marie-France Stirbois à Dreux vient de souligner l’ampleur de l’échec de ces prétendus experts. Pourtant ils ont tout essayé, avec une suffisance qui masquait une rare confusion intellectuelle et le caractère désordonné de leurs entreprises : campagnes de dénigrement, réprobation morale, manœuvres électorales, complaisances, démagogie, silence et inaction « à cause des élections » ou « pour ne pas réveiller les démons assoupis »… On a tout tenté, on a dit n’importe quoi, et le Front national a continué de progresser.

Si l’échec des partis politiques classiques et des gouvernements successifs doit être souligné, il ne peut expliquer à lui seul l’audience croissante du Front national. Jean-Marie Le Pen a eu et a toujours contre lui la totalité des intellectuels et la plupart des organes de presse qui ont, à juste titre, dénoncé ses mensonges, ses violences verbales et ses obsessions. Mais, là encore, rien n’y fait puisque le chef du Front national multiplie les provocations et franchit des limites jugées indépassables sans perdre son crédit politique : d’abord la xénophobie militante, puis la reprise des thèses révisionnistes quant à l’extermination des Juifs, et maintenant la dénonciation de l’internationale judéo-maçonnique. Les premières fois on s’indigne, puis ont publie mécaniquement un communiqué et le discours antisémite devient peu à peu une banalité. Ainsi, le Front national peut accuser la classe politique d’être aux ordres du B’nai Brith sans que cette folie soit même relevée… Depuis cinq ans, les barrages électoraux ont sauté les uns après les autres et les interdits politiques et éthiques sont désormais publiquement transgressés. Or face à ce danger visible, sinon mesuré et compris, la capacité de résistance des formations politiques classiques paraît aujourd’hui faible voire inexistante.

Quelles répliques ?

A droite, il est vrai, quelques-uns parlent et agissent avec constance et courage – Simone Veil, Bernard Stasi, Michel Noir – mais ils sont isolés, y compris dans leur propre parti. Dans son ensemble, l’opposition de droite est depuis cinq ans d’une faiblesse et d’un aveuglement redoutables. La bourgeoisie libérale, telle que l’exprime M. Giscard d’Estaing, devrait se souvenir que la condescendance qu’elle a manifestée dans l’histoire à l’égard des courants national-populistes n’est d’aucune protection contre ceux-ci : ne pas admettre quelqu’un au salon ne l’empêche pas de prendre le pouvoir. Quant au courant chiraquien, il répète, avec une obstination suicidaire, ses erreurs de la période 1986-1988. Malgré les résultats de Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle, MM. Chirac et Pasqua n’ont toujours pas compris que la reprise des thèmes du Front national renforçait la crédibilité et la puissance de celui-ci. Qu’ils continuent ainsi et ils seront balayés : à choisir entre deux politiques d’exclusion, l’électorat protestataire choisira immanquablement la plus dure.

Quant à la gauche, lamentablement défaite à Dreux, elle paie et paiera de plus en plus cher son absence de réflexion, ses erreurs d’analyse et la mollesse de ses réactions. La gauche, c’est-à-dire le Parti socialiste, comme toujours divisé et incohérent dès lors que se pose une question décisive – mais aussi le gouvernement. Pendant quinze mois, pas de politique de l’intégration mais un silence frileux qui a conforté l’audience du Front national puisque lui seul parlait. Là encore, l’élection de Marie-France Stirbois a souligné la gravité de la faute tactique, que Matignon tente maintenant d’effacer en prenant, dans la hâte, des mesures administratives. Pour qu’elles réussissent, il faudrait que les décisions annoncées ne soient pas réduites ou annulées par les procédures bureaucratiques, et que les dispositifs de l’intégration soient éclairés par une politique. Or Matignon a refusé de créer le ministère qui aurait incarné symboliquement cette politique, et qui aurait pour tâche d’en faciliter l’exécution. Mais où ai-je la tête ? La politique, à gauche, ce sont les guerres picrocholines des courants où se jouent le congrès de Rennes et la prochaine présidentielle…

Ainsi, une large voie s’ouvre devant la Front national, qui peut le placer en tête de la droite à la prochaine consultation nationale si les formations classiques et le gouvernement ne se décident pas à réagir. Comment ? nous avons tous les éléments qui nous permettent d’ôter au discours lepéniste sa séduction, et de priver le Front national des votes protestataires qui se portent abusivement sur lui. Plutôt que de s’acharner sur l’homme Le Pen, l’affronter sur le terrain des mots qu’il détourne et des valeurs qu’il subvertit. Plutôt que de mépriser l’électorat du Front national, comprendre qu’il proteste contre le chômage, la pauvreté, l’urbanisme misérable, et l’aimer, oui, l’aimer assez pour former un projet économique, social, urbain, scolaire… qui brise les logiques de ségrégation, d’exclusion et d’appauvrissement. Plutôt que de fantasmer sur les immigrés clandestins, condamner durement ceux qui exploitent la main d’œuvre clandestine. On le sait, on le dit, mais on respecte trop l’orthodoxie budgétaire, les privilégiés, les potentats de droite et de gauche pour passer aux actes. Nous ne pouvons nous résigner à ce conservatisme : devant nous, un gouffre est grand ouvert.

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Editorial du numéro 527 de « Royaliste » – 1989