Ce n’est pas une injonction, mais une prière. Lisez Stanko Cerovic, pour découvrir un grand écrivain qui nous force à regarder en face le nihilisme occidental, l’abîme humanitaire. Lisez ce Yougoslave de Paris et vous rencontrerez, au plus noir de l’épreuve, un admirable frère à la voix étouffée.

Vous serez bouleversés, comme le furent les témoins terrifiés de la guerre d’Espagne lorsque Bernanos publia Les Grands cimetières sous la lune. Hélas, voici la suite (1). Celle qu’on n’attendait pas. Celle qui n’aurait jamais du être écrite puisque nous avons vu mourir les deux monstres qui avaient engagé leur combat sur la terre espagnole.

Après l’écrasement de l’hitlérisme et l’effondrement du système soviétique, l’ère de la démocratie de marché semblait s’ouvrir, radieuse, hors de l’histoire : la douce morale humanitaire des enfants-fleurs était censée rassembler riches et pauvres, libéraux et libertaires, anciens marxistes et bons chrétiens contre les dernières figures, irakienne et serbe, du Mal.

Stanko Cerovic détruit ce manichéisme aussi complètement que Georges Bernanos fustigeant l’imposture de la « croisade » franquiste. Il n’est pas le premier à dénoncer les effets pervers du moralisme et l’absurdité sanglante des « frappes » humanitaires. Mais tous ceux qui ont refusé le racisme anti-serbe et qui continuent de contester l’impérialisme américain peuvent être accusés, avec plus ou moins de mauvaise foi, de complaisances nationalistes ou de tiers-mondisme attardé. Les convictions et les engagements de Stanko Cerovic excluent procès et lynchage médiatiques. La vie de ce Monténégrin, aujourd’hui directeur de la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, est celle d’un démocrate exemplaire. Avec Milovan Djilas, il s’est opposé à Tito. Il a affronté Slobodan Milosevic et défendu les albanophones contre les nationalistes serbes. Il admirait le monde libre et enviait le sort de ses habitants.

Cet homme est un résistant. Mais il ne résiste plus comme il faut. C’est donc un homme seul, qui est resté dans le samizdat et qui sait pourquoi il n’a pas l’oreille de nos directeurs de conscience. Les dissidents soviétiques étaient reconnus comme tels : emprisonnés, persécutés, ils étaient glorifiés. Dans le monde humanitaire, les résistants peuvent se réunir, publier, manifester dans la rue en toute liberté mais dans une indifférence de plomb. C’est d’ailleurs une indifférence feinte, car il y a des jugements silencieux qui condamnent les coupables présumés.

Stanko Cerovic est coupable de courage. En 1999, il a choisi de s’installer à Belgrade pour vivre la guerre sous les bombes. Comme nous, il regardait décoller les avions sur son récepteur. Mais il voyait autrement que nous la suite du film, dans le fracas des explosions et la proximité de la mort. Le lisant au moment même où les bombes anglaises et américaines tombaient sur Kaboul et Kandahar, j’ai ressenti ce qu’éprouvent dans ces villes ravagées les opposants aux taliban et les fidèles de Zaher Shah : un immense colère, peut-être de la haine.

Stanko Cerovic est coupable de patriotisme. Cet opposant au nationalisme serbe, qui détestait l’armée fédérale yougoslave, montre mieux que quiconque comment les peuples de Yougoslavie sont tombés dans la folie ethnicisante, comment ils ont été subjugués par les seigneurs de la guerre serbes, croates et musulmans, mais aussi comment les Serbes se sont délivrés de leurs funestes passions et se sont mentalement libérés de Milosevic pour tomber dans le piège tendu par les Américains et leurs complices – apprentis-sorciers qui ont livré le Kosovo aux mafias.

Stanko Cerovic est coupable de lucidité. Son expérience du communisme lui permet d’apprécier, en connaisseur, ce qu’il appelle notre « totalitarisme de week-end ». Nous croyons vivre librement ? Mais nous ne voulons pas voir que nous sommes devenus les personnages du Meilleur des Mondes et de 1984 ; nous avons tort de considérer que Ossip Mandelstam dénonçant « les griffes des humanistes » et Ante Ciliga le « pays du mensonge déconcertant » ont seulement décrit les enfers communistes. A l’aide de tranquillisants, nous vivons aujourd’hui dans un système de mensonge remarquablement agencé qui ne consiste pas à répandre de grossiers mensonges mais à occulter la vérité.

Stanko Cerovic est coupable d’acharnement. Les Occidentaux ne veulent pas savoir ce qu’ils sont eux-mêmes devenus, alors il les force à regarder en face leur propre fondamentalisme, leur nihilisme foncier. Il exagère ? Sans doute. Mais c’est pour qu’on lui réponde enfin.

Stanko Markovic est coupable d’offense à chefs d’Etat. Bill Clinton, Tony Blair et Jacques Chirac sont décrits comme des hommes-enfants, qui vieillissent sans jamais avoir été adultes, et qui font la guerre comme s’ils jouaient aux indiens et aux cow-boys.

Stanko Markovic est coupable de désirer la paix et de nous la faire aimer. C’est difficile, car la guerre se présente comme l’ultime épreuve de vérité pour ceux qui cherchent, dans le malheur, le sens de la vie. Telle est l’illusion dénoncée dès les premières pages, admirables. L’homme qui entre dans la guerre est jeté hors de lui, chassé de la « charpente de la morale », mis au ban du monde. Autour de cet être éperdu, qui pleure les richesses de la vie, la nature se voile, le langage se déconstruit. Mais rien n’est tout à fait perdu : « Il y a une forme de grâce, peut-être la plus belle de toutes, que la guerre dispense à ceux qui lui résistent ». Stanko Cerovic se croit seul, parmi des individus sidérés par le mensonge, la violence et le divertissement. Il se trompe, pour une fois. Hier comme aujourd’hui, les résistants sont innombrables.

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(1) Stanko Cerovic, Dans les griffes des humanistes, Climats, 2001. Excellente traduction du Serbo-croate par Mireille Robin.

 

Article publié dans le numéro 780 de « Royaliste » – 2001