Alger, 1942. Dans la ville blanche libérée du vichysme où se côtoient troupes françaises et américaines tandis que se nouent cent intrigues et complots, un très jeune lieutenant se dirige vers son bureau. C’est un évadé de la métropole, un patriote qui a rejoint l’Algérie pour se battre sous le drapeau tricolore.

Devant la porte banale d’un soldat certes courageux mais de rang modeste, se tient un colonel de spahis en grand uniforme. Surprise : l’officier supérieur se fige dans un garde-à-vous splendide pour saluer le lieutenant. Embarras de celui-ci, qui lui rend timidement son salut.

Le lendemain matin, même lieu, même scène. Le petit lieutenant demande timidement une explication au colonel qui lui répond, martial :

— Je suis à vos ordres, Monseigneur !

— Je m’appelle Philippe Dechartre. Il s’agit d’une confusion, mon colonel.

— Dechartre… Bien sûr Monseigneur. Nous savons que vous êtes ici le lieutenant Dechartre. Mais il suffit que vous disiez un mot pour que le régiment que je commande soit à votre disposition.

« Tu te rends compte, pour ce colonel, j’étais le comte de Paris ! ». Lorsqu’il me raconte cette anecdote, cinquante deux ans plus tard, Philippe Dechartre s’en amuse encore, lui le républicain, le gaulliste de gauche, le franc-maçon de très haut rang.

Ce colonel royaliste n’avait pas été égaré par son imagination romanesque. Le comte de Paris était à Alger, et la désignation du chef de la Maison de France comme détenteur légal du pouvoir politique était une éventualité sérieusement envisagée dans les milieux informés. Le prince disposait de réseaux efficaces, hors du monarchisme traditionnel, et de soutiens qui n’étaient pas négligeables parmi ceux qui avaient préparé le débarquement américain. Il gagna même la sympathie de résistants de la métropole après l’assassinat de Darlan : lors d’une rencontre entre le comte de Paris et Roger Pannequin, cet ancien résistant du Nord lui raconta que ses camarades des Francs-Tireurs et Partisans avaient chaleureusement approuvé l’ordre d’exécution que le prince était censé avoir donné. Roger Pannequin fut déçu d’entendre le comte de Paris lui affirmer, avec un fin sourire navré, qu’il n’y était pour rien.

En 1942, le prince était en situation ; il n’était pas l’homme de la situation comme la suite des événements l’a montré. La même remarque peut-être faite en 1940, lorsque le prince publie un appel à la résistance passé totalement inaperçu ; puis en 1958, lorsque le « prétendant » rentré d’exil bénéficie dans les milieux politiques les plus divers d’un réel crédit ; et encore une fois en 1964 lorsque l’hypothèse d’une candidature du comte de Paris à la présidence de la République agite la presse et inquiète ceux qui, à droite, voudraient s’installer à l’Elysée.

Le comte de Paris explique fort bien ces événements, au fil de ses entretiens avec Philippe Delorme. Mais à lire ces évocations fidèlement retranscrites, on est tenté de tout résumer de la manière la plus décevante qui soit : l’échec d’une vie, racontée à une poignée de nostalgiques.

L’échec final est patent : le comte de Paris n’est pas venu au pouvoir, ni comme président de la République, ni comme roi !

Même si l’on part de ce dur constat, Philippe Delorme n’a pas perdu son temps ni abusé ses lecteurs. Royalistes ou non, ils auront tôt fait de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas d’un échec ordinaire. Il y a des jeunes premiers de la politique qui disparaissent de la scène avant l’heure, parfois pour se rendre en prison, plus souvent pour prendre une retraite forcée. On voit aussi des candidats à la présidence de la République se faire éliminer dans des combats subalternes ou s’étaler dans « la dernière ligne droite » pour reprendre une des expressions favorites de journalistes en panne de clichés. Tels sont les aléas de classiques ambitions.

Avec le comte de Paris, nous vivons ou revivons une succession extraordinaire d’occasions manquées tout au long d’une existence politique qui dura une cinquantaine d’années. On peut la prendre sous l’angle romanesque et saisir ainsi une part de la vérité : il y eut en effet un homme qui voulut être roi et qui courut pour ce faire maintes aventures. Elles commencent dans une ferme au Maroc, se poursuivent dans un manoir belge, il y a des histoires de passages clandestins de frontières et de services secrets, puis la Légion étrangère, les complots d’Alger, la chute d’un régime, un attentat terroriste, des dialogues sur les cimes avec le Général puis avec François Mitterrand au seuil de la mort…

Pas mal, pour une vie d’homme. Mais l’impression de l’échec demeure. A quoi bon tout cela ? Le prince n’était pas un personnage de roman, il n’a cessé de dire qu’il était né pour servir son pays. Or le comte de Paris n’a fait que rendre des services, d’ailleurs fort honorables, dans le domaine de la diplomatie secrète ou discrète. Ou bien il a accordé son soutien à des chefs d’Etat et à quelques hommes politiques, sans qu’aucun de ses gestes ne soit décisif.

Pour expliquer cette aventure inaboutie, on a souvent eu recours à la psychologie. Le comte de Paris aurait été pusillanime ou plutôt velléitaire : tel est le mot le plus fréquemment employé. Il est vrai que le prince n’avait pas son pareil pour briser net un élan, comme saisi d’angoisse à l’idée d’être entraîné dans l’action qu’il avait lui-même souhaitée, conçue, déclenchée – encourageant ses fidèles à jeter toutes leurs forces dans la bataille avant d’aller prendre des conseils d’inertie chez les plus timorés ou les plus inquiets (pour la conservation de leurs intérêts) des « foucades de Monseigneur ». Mes camarades de la Nouvelle Action royaliste furent, comme moi, les témoins et les victimes de ces soudaines retraites dont le prince n’était pas fier et qu’il tentait d’atténuer par des paroles affectueuses…

Toutefois l’analyse psychologique, surtout lorsqu’elle est faite par des amateurs, pousse aux conclusions paresseuses. Il est trop facile d’enfermer le comte de Paris dans un trait de caractère, qui fournirait une explication décisive à ses échecs successifs. Pour tenter de comprendre quelques aspects de la personnalité de cet homme secret, il importe de varier les approches comme le fait Philippe Delorme. Car le comte de Paris n’a jamais correspondu à son image publique de « prétendant – mot qu’il exécrait – au trône de France ». En termes familiers, rien ne colle dans le personnage. Son enfance n’est pas celle d’un prince mais d’un fils de fermiers coloniaux qui préfère aux études les jeux avec les petits paysans marocains. Sa formation première est pleine de trous, qu’il comblera beaucoup plus tard ou qu’il compensera par ses intuitions. Il n’est pas préparé à recevoir l’héritage politique des Capétiens, qui échoit à son père le duc de Guise à cause de la soudaine disparition du duc de Montpensier. Les monarchistes français lui échappent, en raison de la captation de la tradition royale par l’Action française et son père prend le chemin de l’exil avec un immense regret mais pour le principe, sans croire à la possibilité d’une restauration et sans la vouloir. Le peuple français, dans sa grande majorité, a été conforté par Maurras et ses disciples par la conviction ancrée dans les esprits dès l’école primaire : la monarchie est un régime réactionnaire, dépassé, fini. Une partie des royalistes catholiques a abandonné la cause lors du Ralliement, une autre s’en va lorsque, en 1926, l’Action française est condamnée par le Vatican…

Au début des années trente, le tout jeune comte de Paris paraît voué à un exil confortable mais sans gloire.

Il aurait pu s’y complaire.

Il aurait même dû se laisser aller à une vie d’autant plus agréable qu’il y a toujours, auprès des « prétendants », une escouade de courtisans qui justifient l’inaction par des analyses stratégiques à très long terme, flattent l’orgueil et encouragent la paresse tout en faisant barrage aux impatients désignés comme autant d’aventuriers.

Les monarchistes formaient dans l’entre-deux-guerres un parti encore puissant : le prince aurait pu s’exposer à l’admiration des foules militantes tout en profitant des charmes de la vie mondaine. Il aurait pu aussi négocier avec le gouvernement français un retour discret sur le territoire français, au prix d’une renonciation à toute forme d’action politique.

Tels étaient les itinéraires de fuite qu’aurait empruntés un prince médiocre, entretenant pour lui-même et ses proches les rêveries fleurdelysées.

Mais le fils du duc de Guise a la passion de la politique et la volonté de servir son pays. Là encore, le prince n’est pas conforme au modèle du prétendant traditionnel. Ce n’est pas restaurateur potentiel du trône de l’Ancien régime – il n’aime pas Louis XIV et son Versailles – ni un adorateur de l’autel. Le comte de Paris est chrétien, fidèle à la tradition juive de la monarchie française, mais il se méfiera toute sa vie des hiérarques catholiques. Cet héritier légitime de Hugues Capet est bien un Orléans, qui est dans la ligne des fils de Louis-Philippe, fidèles à la Révolution de 1789, au drapeau tricolore, à Valmy, à la Révolution de 1830, à la monarchie parlementaire et soucieux de servir leur patrie – tel Aumale qui le fit magnifiquement – sans faire de la question du régime un préalable.

Telle est la pensée fondamentale du comte de Paris, qu’il précisera au fil des luttes de l’entre-deux-guerres et qu’il approfondira encore pendant la période mitterrandienne. Esquissé au début des années trente et confortée par de justes observations sur la société française et plus particulièrement sur les conditions de vie de la classe ouvrière, cette doctrine monarchique et libérale, démocratique et sociale, patriotique mais étrangère à la pulsion nationaliste, donne au jeune prince la force de rompre avec le parti monarchiste et avec son supposé milieu naturel – ce qu’il appelait la café society avec un mépris amusé.

On a peine à imaginer aujourd’hui la folle audace de cette double rupture. Bien peu osent rompre avec les hautes classes et c’est pourtant un jeune exilé qui décide en toute connaissance de cause de se priver d’un milieu protecteur, rassurant et parfaitement agréable. Or le comte de Paris devient le « prince rouge » pour les bien-pensants qui lui taillent sa réputation d’opportuniste.

Quant à l’Action française, c’est assurément une organisation minoritaire, une ligue antiparlementaire, antidémocratique, antisémite, mais elle comptebeaucoup de militants déterminés – qui sont à la pointe des manifestations de février 1934 – et bénéficie du prestige intellectuel de Charles Maurras, qu’aucun de ses adversaires ne conteste. Or le comte de Paris brise net, au risque de l’isolement dans lequel l’Action française tente de le pousser en déclanchant contre ses conseillers et contre les royalistes qui viennent à lui une violente campagne de dénigrement.

Voilà qui ne cadre pas avec le portrait d’un prince velléitaire. La volonté du comte de Paris est alors manifeste et la reconquête par le futur chef de la Maison de France de sa propre cause dans un esprit d’ouverture aux forces démocratiques et sociales eut sans doute porté ses fruits si la guerre n’avait pas éclaté.

En 1939, le gouvernement de la 3ème République reconnaît l’influence du prince exilé, puisqu’il lui demande d’accomplir des missions diplomatiques en Yougoslavie et en Bulgarie.

Par la suite, cet homme isolé qui prend des risques inconsidérés (son voyage à Vichy) manque trois rendez-vous historiques qui auraient pu être décisifs pour lui mais parvient, comme un sportif qui trébuche, à se rétablir avec souplesse pour se retrouver au cœur de l’action.

Le comte de Paris manque le 18 Juin 1940, mais il est à Alger après le débarquement américain. Il n’est pas à Paris pour la Libération mais il rentre d’exil en 1953 grâce à l’indispensable accord du Parlement et sans rien concéder quant à sa mission historique ; il ne participe pas aux évènements de mai 1958 mais il appelle à voter pour la Constitution de la 5ème République et devient le successeur potentiel du général de Gaulle. Jusqu’en 1964, il y aura chez le prince et le Général double attente et double déception – mais point d’illusion chez l’un ni de ruse chez l’autre contrairement à ce que disent ceux qui refusent de prendre en considération les textes et les témoignages.

Finalement, le comte de Paris, qui se retire de la politique active et manque 1968 tout en comprenant la signification profonde des événements, retrouve François Mitterrand – sans avoir appelé à voter pour lui en 1981 – le soutient, l’encourage publiquement à se représenter en 1988 après avoir fort bien réussi, avec lui, la commémoration du millénaire de la France en 1987 et avant d’être convié par le président de la République aux cérémonies du bicentenaire de la Révolution de 1789.

Jusqu’en 1989, j’en témoigne, et sans doute au delà, le comte de Paris n’a cessé d’espérer qu’un mouvement inattendu de l’histoire le porterait à devenir, pour peu de temps, « le dernier des serviteurs de tous » selon la belle formule de Maurice Clavel. Le prince avait même sérieusement envisagé, après la publication de ses Mémoires, de se présenter à l’élection présidentielle de 1981. Un plan avait été couché sur le papier et nous avions, avec quelques amis aussi sûrs que discrets, commencé de l’exécuter. Non sans bonnes raisons, comme la suite des événements l’a montré, le candidat potentiel décida de ne pas se lancer dans cette aventure…

Qu’a-t-il manqué au chef de la Maison de France pour remplir pleinement la tâche qu’il s’était fixée ? Certainement pas le courage, ni l’audace ordinaire puisque ce prince s’engageait parfois sans beaucoup de préparation, pour tenter sa chance… du moins jusqu’à un certain point.

Le souci qu’il avait de sa propre succession lui a considérablement pesé, dès le début des années soixante, et il est probable que le général de Gaulle partageait la même inquiétude. Cet aspect des choses sera à examiner par les historiens lorsque tous les documents seront accessibles et que les principaux témoins auront été entendus. Mais quelles que soient leurs conclusions, il me paraît nécessaire de tenir compte du paradoxe du prince – de tout prince :

Qu’il s’agisse de la monarchie successorale ou de cette monarchie élective qu’est la 5ème République, celui qui devient chef de l’Etat, qu’il soit « prétendant » ou chef de parti, doit exercer la fonction arbitrale selon l’article 5 de notre Constitution qui reprend l’essentiel de la tradition capétienne. Après le départ du général de Gaulle, les présidents successifs n’ont pas pu ou pas voulu se libérer de leur classe sociale et de leurs attaches politiques, ce qui a provoqué et provoque toujours nombre de difficultés, de conflits et de crises.

Le comte de Paris observait de près cette contradiction. Il se présentait en recours capable de la résoudre. Mais pour devenir l’arbitre conforme à la lettre et à l’esprit de la Constitution, et ensuite peut-être un chef d’Etat aussi exemplaire que les rois des nations européennes, il lui fallait conquérir le pouvoir par l’élection, ce qui supposait une bataille politique livrée à d’autres Français et gagnée contre d’autres Français. Bien sûr, la réconciliation était possible et l’unité nationale tout à fait concevable mais le risque de fracture grave ne pouvait être écarté. Le général de Gaulle lui-même avait affronté des situations de guerre civile, pendant la seconde guerre mondiale, en mai 1958, à la fin de la guerre d’Algérie. Sur son ordre, l’armée française avait tiré sur d’autres Français, des Français avaient été fusillés. Le comte de Paris avait vécu ces tragédies et refusait de faire couler le sang. Il comprenait la dure nécessité de réduire par les armes une sédition militaire, et de fusiller des traîtres à la patrie. Mais l’idée, apaisante, unitaire, qu’il se faisait de sa fonction l’empêcher d’envisager qu’il puisse, lui-même, ordonner un acte violent. D’où ses hésitations à Alger. Même dans les périodes de calme politique, lorsque le combat à mener se situait exclusivement sur le terrain électoral, le comte de Paris ne voulait pas prendre la responsabilité de déclencher une guerre civile froide. D’où son attitude à l’égard du général de Gaulle. Comme lui, le prince pensait que la légitimité devait procéder de l’histoire et se refonder dans la volonté populaire. Mais il souhaitait que le fondateur de la 5ème République le désigne comme son successeur et l’installe à l’Elysée, alors que le Général attendait que le prince prenne ses responsabilités et demande le consentement du peuple français.

On peut exprimer aujourd’hui des regrets, qui ne changeront rien. La grandeur du comte de Paris fut de toujours viser la même fin, en essayant d’éviter l’utilisation des moyens ordinaires de la prise du pouvoir. Sa faiblesse fut de croire qu’il parviendrait à contourner les obstacles sans risquer le moindre affrontement. Les cyniques se moqueront de ces scrupules. Qu’ils soient dirigeants, militants ou électeurs libres de tout engagement, les citoyens de toutes opinions réfléchiront à ce paradoxe qui marque l’itinéraire du comte de Paris et qui éclaire ses pathétiques hésitations – celles qui doivent saisir tous ceux qui conçoivent la politique comme sauvegarde de la collectivité toute entière.

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Préface au livre de Philippe Delorme, L’homme qui rêvait d’être roi. Entretiens avec Henri, comte de Paris, Buchet-Chastel, 2006.