Pour commémorer le tricentenaire de la mort de Louis XIV – le 1er septembre 1715 – Jean-Christian Petitfils, lui-même auteur d’une biographie du Roi-Soleil (1), a réuni une vingtaine d’historiens spécialistes de son très long règne. Le gouvernement du royaume, la diplomatie, la société française, les affaires religieuses… sont examinés selon divers points de vue, tous éloignés des simplifications habituelles sur l’absolutisme, la Cour et le trop grand amour de la guerre.

Louis XIV ne laisse jamais indifférent. Dans l’imaginaire national, pétri tout à la fois de souvenirs scolaires et d’images cinématographiques, il est le Grand Roi du Grand siècle français et en même temps le Monarque absolu, belliqueux et volage, maître d’un système honni que la Révolution française a détruit. Maints historiens se sont employés à conforter ou à détruire les idées reçues mais le sujet est inépuisable. Auteur d’une biographie de Louis XIV remarquablement équilibrée dans ses jugements, Jean-Christian Petitfils a repris en compagnie de dix-huit historiens les aspects essentiels du règne et du siècle de Louis XIV – qu’il s’agisse des transformations économiques et sociales, des arts et des lettres, de la personnalité du souverain ou des multiples domaines de l’action politique sur lesquels s’exerce l’autorité d’un homme d’Etat qui est un homme de foi (2).

L’homme d’Etat, ce n’est pas seulement le roi en majesté devant la foule de ses courtisans. Louis XIV est d’abord un homme qui travaille beaucoup et tout au long de son règne. Il s’informe, nous dit Jean Barbey, par l’étude des rapports très détaillés que lui adressent ses ministres et ses conseillers : démographie, finances publiques, industrie, affaires étrangères, questions militaires, controverses religieuses… Il consulte régulièrement et apprécie le débat au sein des divers conseils auxquels il assiste. Au métier politique, s’ajoutent les multiples tâches du « roi de guerre » qu’est encore Louis XIV : inspection des places et des troupes, discussions stratégiques, direction des opérations militaires. Dans tous les domaines, ce roi sait s’entourer, et peu importe que l’on soit noble ou roturier : Colbert, Louvois, Vauban sont bien connus, Toussaint Rose l’est moins, alors que cet homme est si proche du roi qu’il peut rédiger et signer à sa place. Si l’on s’en tient aux critères du XVIIème siècle, Louis XIV est un bon roi, en ce sens qu’il remplit pleinement sa fonction.

Est-ce le roi d’un Etat absolutiste ? Telle est l’opinion commune mais le débat sur l’absolutisme existe depuis bien des années entre les historiens. Jean-Christian Petitfils estime qu’il vaut mieux parler de « monarchie administrative ». Certes le roi est absolu au sens latin du terme : sa souveraineté est « sans lien », son autorité est exercée par grâce divine au sens où tout pouvoir vient de Dieu. Mais cette souveraineté n’est pas despotique car elle doit être exercée en vue du bien commun dans le respect de la morale chrétienne. Louis XIV n’a pas pu dire « L’Etat, c’est moi » car le roi se savait au service d’un Etat qui devait assurer aux habitants du royaume la paix et la sûreté des personnes et des biens.

La société française est administrée directement par le roi et ses ministres mais dans la célèbre formule omnis potestas a deo, sed per populum le peuple a été oublié. Il n’y a pas d’institution médiatrice entre le pouvoir central et le peuple – et c’est bien cette institution représentative que la Révolution de 1789 établira sous la forme d’une Assemblée nationale. Cependant, cette monarchie administrative est très éloignée de l’Etat centralisé du XXème siècle. Jean-Christian Petitfils souligne que « …l’Etat royal est placé en dehors du champ social, celui d’une société plurielle, lignagère, clanique, foisonnante de diversités, composée d’un enchevêtrement de statuts personnels et de corps jaloux de leurs prérogatives, d’un fourmillement de franchises, de coutumes ancestrales, d’usages indéracinables venus de la nuit des temps, d’un chevauchement de circonscriptions judiciaires, financières, militaires et religieuses. »

On aurait tort de déduire de ce foisonnement que la société d’Ancien régime est paralysée par ses traditions.  Jean-Marie Constant montre que l’Etat devient un agent de la transformation économique et sociale. L’agriculture prédomine, la France est majoritairement paysanne – et soumise aux très durs aléas climatiques du XVIIème siècle – mais le secteur manufacturier se développe, le commerce extérieur est dynamique et les grandes villes sont en pleine croissance : le tableau brossé par Jean-Pierre Poussou est bien celui d’une France en mouvement. Le royaume veut occuper la première place dans le concert européen depuis que l’Espagne est en déclin tandis que les Ottomans font pression sur Vienne jusqu’en 1683. Il y aura des guerres, plus ou moins bien menées dont sortira un nouvel équilibre européen – aucune puissance ne pouvant imposer sa domination à ses rivales comme le montre Lucien Bély.

Les affaires religieuses ont beaucoup occupé et préoccupé Louis XIV dont la foi intense repose sur une solide éducation religieuse. Alexandre Maral indique que le roi a assisté dans sa vie à 25 000 messes et écouté 2 000 discours sur la théologie et la morale – qui n’influèrent sur son comportement amoureux qu’à partir de son mariage avec la fort dévote madame de Maintenon. Etudiée par Sylvio de Francheschi et Bernard Cottret, la politique religieuse de Louis XIV s’affirme dans plusieurs domaines. A l’égard du Vatican, il y a conflit puis réconciliation. Louis XIV et Innocent XI s’opposent sur maintes questions car le roi s’inscrit dans un gallicanisme confirmé par la déclaration des Quatre Articles puis une période de réconciliation s’ouvre en 1693. Le roi de France intervient également dans les querelles entre catholiques, qu’il s’agisse d’une dispute théologique ou d’un conflit à la fois théologique et politique. Dans la querelle de la grâce Louis XIV soutient le magistère romain, lors de la controverse sur le quiétisme, il demande au pape Innocent XII de proscrire 23 propositions avancées par Fénelon et le pouvoir royal intervient brutalement contre les jansénistes sans parvenir à les éliminer. Contre les protestants, la révocation de l’Edit de Nantes est une faute majeure qui prive la France de sujets loyaux et qui stimule la religion que l’on aurait voulu éradiquer.

Dans l’histoire de la nation française, le règne de Louis XIV apparaît comme un moment important dans la construction de l’Etat. Expliqué par Jean-Christian Petitfils, le « moment louis-quatorzien » se déroule selon une dialectique qui s’est déployée jusqu’à la Révolution française. Après le « ministériat » du règne de Louis XIII, son successeur avait été pendant trente ans l’arbitre entre les clans de Colbert et de Louvois. Après la mort de ce dernier en 1691, Louis XIV était devenu « l’unique gestionnaire de son royaume » qu’il dirigeait avec ses conseillers et collaborateurs. Ce pouvoir personnel avait des avantages par rapport aux solutions précédentes et l’Etat avait commencé de prendre sa forme moderne. Mais Louis XIV ignorait la nécessité d’une représentation nationale – l’Angleterre n’était pourtant pas si loin – et le bienfait d’une balance des pouvoirs. Ce n’est pas la lutte entre « classes » sociales qui a provoqué le déclenchement de la Révolution française mais une faille politique dans cet édifice plus baroque que classique qu’on appelle l’Ancien régime.

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(1)    Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Perrin, 1995.

(2)    Sous la direction de Jean-Christian Petitfils, Le siècle de Louis XIV, Perrin- Le Figaro Histoire, 2015.

Article publié sous pseudonyme – 2015