La campagne pour les élections européennes (1) s’est terminée par une petite défaite tactique d’Emmanuel Macron - 0,9% d’écart entre La République en Marche et le Rassemblement national – mais son avantage stratégique est incontestable. Les lourds échecs des Républicains et de La France insoumise confirment que le conflit majeur n’oppose plus la droite et la gauche mais deux blocs politiques et sociaux.

D’un côté le bloc oligarchique qui s’est donné Emmanuel Macron pour chef. Il réunit des hiérarques de droite et de gauche, l’élite des affaires et des médias ainsi que les bourgeoisies anciennes et nouvelles qui habitent les métropoles raccordées au marché mondialisé.

De l’autre, le bloc populiste animé par Marine Le Pen. Il regroupe, sur le mode protestataire, une partie importante du peuple des opprimés, des humiliés, des relégués dans la France périphérique qui a été trahi par les partis de gauche et qui n’a pas d’autre choix électoral que le national-populisme.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont également intérêt à cultiver ce schéma et à le durcir en vue de l’élection présidentielle. On va ressortir la « question de l’immigration » en vue de réactiver les bonnes vieilles polémiques que des attentats islamistes viendront ponctuer, en cherchant à arrondir sa pelote électorale. La République en Marche tend déjà les bras à la droite libérale et aux chefs écologistes alors que le Rassemblement national ne prendra que de petits poissons « souverainistes » dans son épuisette. Sur le papier, les jeux sont faits : le bloc oligarchique sera vainqueur dans la guerre de classe qu’il mène contre la France populaire – qu’elle vote ou non pour les nationaux-populistes.

Il va presque sans dire que les trajectoires partisanes sont exposées à toutes sortes d’aléas que nous aurons à examiner au fil de la conjoncture. Pour le moment, c’est l’illusion du mouvement qui doit être dissipée. Nous voyons deux blocs se précipiter l’un contre l’autre en vue de la bataille décisive de 2022. Mais ce sera le choc de deux impuissances.

Jean-Marie Le Pen était le bénéficiaire matériel et symbolique d’un populisme rentier. Sa fille a repris l’affaire et gère son capital avec prudence. Le Rassemblement national a effacé de son programme les diatribes contre l’euro et contre l’Union européenne qui, selon les sondages, inquiétaient trop de gens. Il lui paraît suffisant de cultiver la peur des immigrés et des islamistes tout en protestant contre l’austérité. Mais ce n’est pas un discours social-libéral respectueux du carcan monétaire qui permettra de libérer la France de la tutelle bruxelloise, si par extraordinaire le Rassemblement national arrive au pouvoir et parvient à y rester.

L’impuissance oligarchique est d’une autre sorte. Après 1983, une partie croissante de la classe dirigeante a abandonné ses pouvoirs de décision à Bruxelles, à Berlin, à Francfort, à l’Otan… moins par idéologie que par paresse, fatalisme, lâcheté. Elle y a gagné un confort grassement entretenu par ses liaisons affairistes et savoure les subtiles douceurs de l’irresponsabilité. La monnaie, le commerce, l’industrie, ce n’est plus son affaire et quand ce n’est pas « l’Europe » qui opère, c’est le Marché qui impose les « réformes » au nom de la « compétitivité ». La politique, c’est pour elle un sport d’aristocrate qui consiste à conquérir les palais officiels et à se disputer les places. Si l’on se hait, c’est entre-soi. Le peuple ne mérite – Emmanuel Macron est le premier à le dire ouvertement – qu’indifférence et mépris.

Pour mettre fin au jeu des deux blocs d’impuissance, il faudrait un mouvement social de très grande ampleur. Le Rassemblement national révélerait alors son caractère foncièrement réactionnaire, et il y aurait chance de voir se constituer un bloc populaire capable de vaincre l’oligarchie. La révolte des Gilets jaunes annonce ce bouleversement des lignes de front. Emmanuel Macron et ses groupes de soutien l’ont pressenti et la répression violente des manifestations de ces derniers mois est un avertissement : si ses intérêts sont menacés, l’élite du pouvoir, des affaires et des médias cherchera son salut dans un autoritarisme radical.

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(1)    Cf. l’analyse, ici résumée, que j’ai publiée sur mon blog le 28 mai : http://www.bertrand-renouvin.fr/apres-les-europeennes-la-guerre-des-classes-chronique-150/

Editorial du numéro 1169 de « Royaliste » – juin 2019