Prenant à contrepied ou bravant interdits et refoulement, d’excellentes analyses sont diffusées – le plus souvent sur la Toile – à propos de ce qu’on nomme la « crise grecque ». Or celle-ci se révèle de plus en plus comme le signal d’entrée dans la phase finale d’une profonde crise européenne dont les aspects politiques doivent être passés au crible.

Jacques Sapir démonte une énième fois la confusion entretenue par la propagande entre les trois degrés d’appartenance à l’entité européenne. Ces dimensions distinctes montées en sandwich bourratif, type « mac-do » bruxellois, sont servies comme un seul étouffe-chrétien à l’opinion : l’euro, l’Union européenne et l’Europe. Or, à les distinguer et décrire pour ce qu’elles sont se regagnera la liberté politique du continent.

De l’euro, l’essentiel a été dit – par certains avant même sa création[1] – pour lui contester le statut exceptionnel, voire prophétique, dont on l’a investi. Unité de compte commune devenue monnaie unique d’un certain nombre de nations, elle est comme toutes ses congénères et par définition, monnaie d’un prince. à défaut d’empereur, Kaiser, Führer – qui sous divers profils ont déjà menacé de placer sous leur botte les nations européennes – cet euro appartient au pays économiquement dominant et aux satellites proches de ses intérêts. Il va sans dire que la péréquation s’opère aux dépens des autres, qui doivent, pour demeurer dans sa mouvance, immoler une part croissante de leur industrie, en rabattre sur leurs lois sociales et renoncer à terme aux politiques étrangères autonomes qui les mettraient en porte-à-faux avec l’agglomérat tutélaire. A terme donc, comme l’avouait candidement notre ministre de l’Économie Emmanuel Macron lors d’une escapade madrilène[2], la première séquence gratifiante ayant induit l’addiction à la « drogue », la monnaie unique se transforme en « poison ». Les deux tiers des nations entrées dans l’euro auraient donc logiquement intérêt à s’en défaire, et celles qui y sont candidates à se garder du chant des sirènes bruxello-francfortoises qui donnent l’adhésion à l’hydre monétaire pour le nec plus ultra de l’appartenance à l’Union européenne.

Or, et Jacques Sapir le martèle[3], « La Zone Euro n’est nullement l’Union européenne. Des pays appartenant à l’Union européenne ne font nullement partie de la zone Euro. C’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Suède, de la Pologne ou de la Hongrie. »

Ce qui n’empêche pas cette Union de se trouver impliquée dans la crise actuelle. D’abord, parce qu’elle s’est avérée incapable d’exercer dans l’affaire grecque l’arbitrage modérateur qui s’imposerait. Bruxelles est sous tutelle de la BCE, elle-même soumise à l’Allemagne, qu’il ne suffit pas d’insulter pour qu’elle disparaisse. Ensuite, parce qu’entachée d’illégitimité par la falsification des scrutins référendaires comme celui de 2005 en France ou au Danemark qui entérine un traité que les peuples ont rejeté, l’Europe politique persiste à imposer ses décisions aux nations sans être elle-même fondée démocratiquement. Comble de forfaiture, la fuite en avant que le Président Hollande préconise au lendemain de l’humiliation infligée à la Grèce : donner un statut pleinement fédéral à une Union (monétaire) européenne et même la doter d’un parlement ! On voit là comment la mainmise sur les politiques nationales sous l’emprise bancaire est présentée comme justifiant d’avance le transfert global de leur souveraineté vers un gouvernement fédéral d’une Zone euro fondue avec l’Union européenne, elle-même présentée finalement comme incarnant… l’Europe.

Mensonge, écrit encore Sapir : « Que ce soit la Suisse, la Norvège, ou encore la Serbie dans les Balkans, le Belarus, la Russie ou l’Ukraine, tous ces pays font partie de l’Europe, comme réalité géographique mais aussi culturelle, et ce sans faire partie de l’UE. »

Nous voilà donc face à la grande histoire, celle d’un continent entier et du trésor de ses richesses et traditions particulières où les nations devraient librement s’interroger et s’accorder sur les moyens de vivre ensemble – cette « maison commune » intelligemment proposée par Gorbatchev au sortir de l’épreuve totalitaire de la Russie et de ses satellites. Il est encore et toujours temps de revenir à cette réflexion fondatrice de la coexistence des peuples d’Europe, et de leur proposer de confédérer efforts et moyens pour faire pièce à l’asservissement que veulent imposer de nouveaux impérialismes, cette fois planétaires. Mais quel rapport entre cet idéal, reposant sur la pleine liberté des nations, et l’échange de leur souveraineté, ce droit d’aînesse, contre le plat de lentilles[4] de commodités monétaires finalement toxiques ?

Les trois dimensions qui constituent la trame des problématiques européennes actuelles sont donc loin d’avoir une égale dimension : de la plus conjoncturelle – l’euro – à la plus pérenne – la vocation historique commune des nations du continent. Or toutes sont actuellement des enjeux politiques qui appellent des réponses du même ordre de la part des citoyens. Et c’est ici que le bât blesse cruellement : alors que les causes de révoltes et de contestation abondent et s’expriment face aux pouvoirs dominants, les alternatives politiques réalistes paraissent improbables et fragiles.

L’euro peut paraître condamné à terme, mais sa symbolique imposée de paix, protection et coopération européenne lui assurent de survivre, voire de prospérer longuement, sauf crise brusque et majeure découlant du retrait de l’un ou l’autre participant. Et on a vu comment la Grèce a été domptée par étranglement.

L’Union européenne, même si une fuite en avant fédérale prêchée par des cabris « à la Hollande » reste dans les dossiers, a suffisamment d’assise administrative, financière et médiatique pour imposer son statu quo – même et surtout depuis que les gauches européennes se sont totalement ralliées à cet état de fait. Rien n’a surgi en France, ni en Espagne ou Italie, qui marque une déprise de cet envoûtement bruxellois, que ce soit chez les socialistes, génétiquement complices des cercles dominants[5], dans les marges communistes radotant sur le thème d’un vieil internationalisme, ou chez les indignés dont le goût de voyager sans passeport a supplanté toute ambition proprement nationale.

Enfin, l’inculture programmée des élites gouvernantes, couplée à la désertion des intellectuels, ont enlevé sa pertinence à une reprise en compte des identités nationales et de l’interférence heureuse de leurs destins conjugués à l’intérieur d’une Europe civilisatrice épanouie. Nous sommes là également, et les exceptions ne font qu’en accentuer la tragédie, face à une désertion de la responsabilité historique qui rappelle de cruels souvenirs.

Reste le sentiment d’urgence qu’on veut ici transmettre. La restauration du politique comme service du bien commun est un devoir qui ne connaît ni droite ni gauche, ou plutôt qui sollicite les deux conjointement. Au cœur de cette restauration, se dresse le souci de la légitimité du pouvoir comme serviteur de la nation. C’est au nom de ces valeurs que nos concitoyens – et mieux encore nos amis grecs – ont su prononcer les Non qui changent les destins. Piétinés et bafoués, ces Non se dressent encore et toujours comme des rappels à la dignité du peuple, des peuples. Ils sont le B-A BA de toute citoyenneté. S’il est vrai que, partout où ils ont été prononcés jusqu’ici par les électeurs dans la conjoncture européenne critique que nous décrivons, aucun mouvement unitaire, aucun chef convainquant, ne s’est élevé pour fonder une nouvelle Résistance et reconquérir le pouvoir dans une Europe des libertés, cela peut se produire à tout moment par l’agrégation de nos pensées, travaux et volontés sincères.

La tradition exige ici la révolution.

 

Luc de Goustine         21/07/2015

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[1] Bertrand Renouvin, Le Krach de l’euro, 2001.

[4] Dans la Bible, Esaü troque avec Jacob son droit d’aînesse contre un plat de lentilles… Genèse 25,29-34.

[5] Frédéric Lordon est-il entendu quand il interpelle héroïquement la gauche sur ses interdits ? http://blog.mondediplo.net/2015-07-18-La-gauche-et-l-euro-liquider-reconstruire